Chapitre un : Premier frissons
Le soleil de fin d’après-midi inonde le salon d’une lumière dorée, presque irréelle. Les rideaux blancs dansent doucement sous la brise venue de l’océan, et quelque part dans la cuisine, l’horloge égrène les secondes comme pour souligner l’inévitable : il s’en va.
Mon père, chemise bleu ciel parfaitement repassée, referme la fermeture Éclair de sa dernière valise.
— Six mois, Ellie, insiste-t-il. Promets-moi d’être sage.
Je retiens un sourire. Sage. Comme si ce mot avait encore un sens à mon âge.
Derrière lui, appuyé négligemment contre l’encadrement de la porte, Lysander observe la scène. Bras croisés, regard d’acier. Le genre de regard qui ne dit rien… mais qui voit tout. Sa chemise noire retroussée aux avant-bras révèle les lignes fermes de ses muscles, et malgré moi, mes yeux glissent le long de ses veines saillantes jusqu’à ses mains. Ces mains. Grandes, solides. Capables, je le sais, d’être aussi douces qu’impitoyables.
Mon père se tourne vers lui.
— Je compte sur toi, Lys.
Un simple hochement de tête.
— Tu n’as pas à t’inquiéter, répond-il d’une voix grave, légèrement rauque. Je m’en occuperai… comme si c’était la mienne.
Ma poitrine se serre. Pourquoi cette phrase sonne-t-elle comme une promesse que je ne devrais pas avoir envie d’entendre ?
Le claquement sec de la porte d’entrée annonce le départ. Nous restons là, seuls, à nous regarder. L’air semble plus lourd. Plus dense. Je croise ses yeux, et pendant un instant, j’ai l’impression qu’il lit chacune de mes pensées, même les plus inavouables.
Le silence est presque assourdissant. Seul le bruit régulier des vagues, au loin, filtre à travers les fenêtres entrouvertes.
Je m’adosse contre le canapé, croise les bras et tente de masquer la nervosité qui monte.
— Alors… comme si j’étais la tienne, hein ? dis-je avec un demi-sourire, plus audacieuse que je ne devrais l’être.
Ses yeux se plissent, ses lèvres s’étirent à peine, comme s’il se retenait de sourire.
— Ce n’est pas ce que tu crois, murmure-t-il.
— Et qu’est-ce que je crois, exactement ?
— Que tu peux jouer avec moi.
Il quitte le cadre de la porte et s’avance, lentement. Chaque pas résonne dans ma poitrine comme un battement de tambour.
Il s’arrête juste assez près pour que je sente son parfum boisé, chaud, enivrant.
— Je suis là pour veiller sur toi, Ellie. Pas pour… ça, souffle-t-il, ses yeux glissant une seconde sur mes lèvres.
Mon cœur bondit, trahit mon calme apparent.
— Ça ? je répète, innocente en surface.
Il se redresse, reprend un ton plus froid.
— Ne teste pas mes limites.
Tu pourrais ne pas aimer ce que tu trouveras.
Et il s’éloigne, me laissant seule dans le salon, le souffle court et l’esprit en feu.
La maison est silencieuse, baignée dans cette lumière dorée de fin d’après-midi.
Lysander est dans la cuisine, j’entends le cliquetis des couverts qu’il range méthodiquement.
Je pourrais rester dans ma chambre… être sage…
Mais où est le plaisir dans ça ?
J’ouvre mon tiroir et attrape ma petite culotte en dentelle noire, la plus délicate — et la plus indécente — que je possède. Un sourire coupable étire mes lèvres.
Je l’enfile, garde juste mon tee-shirt large qui m’arrive au milieu des cuisses, et quitte ma chambre pieds nus.
Le parquet craque légèrement sous mes pas.
Quand j’arrive dans l’encadrement de la cuisine, il est de dos, large, droit, occupé à couper quelque chose sur la planche.
Je m’adosse au chambranle.
— C’est bon ? tu fais à manger pour deux ?
Il lève les yeux vers moi par-dessus son épaule. Son regard descend… puis remonte immédiatement, durci.
— Retourne te changer, Ellie.
Je hausse un sourcil, feignant l’innocence.
— Pourquoi ? C’est juste… confortable.
— Ce n’est pas approprié.
Sa voix est tendue, chaque syllabe martelée comme pour se convaincre lui-même.
Je me penche légèrement sur le plan de travail, mes cuisses frôlant le bois.
— Approprié… pour qui ? Toi ?
Ses mâchoires se contractent, il repose le couteau avec un bruit sec.
— Ne joue pas à ça.
Et là, je sais… Il est déjà en train de perdre un peu du contrôle qu’il s’impose.
Il me fixe encore une seconde, ses yeux comme deux éclats d’acier.
Puis, sans prévenir, il recule, essuie ses mains sur un torchon et contourne le plan de travail.
— Je vais courir.
C’est tout ce qu’il dit.
Il passe à côté de moi, son épaule frôlant la mienne. Son parfum, boisé, chaud, addictif me frappe, et je me retiens de fermer les yeux pour m’y noyer.
Je le suis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le couloir. La porte d’entrée claque doucement derrière lui.
Le silence retombe, mais il est lourd, vibrant… comme si les murs eux-mêmes avaient retenu leur souffle.
Je me surprends à sourire.
Il peut fuir autant qu’il veut.
J’ai tout mon temps.