Abandonnée
## **Chapitre 1 – L’abandon**
Willow
L’oncle Ray, affalé dans le vieux fauteuil défoncé, avait passé la nuit à fumer et à tourner ses cartes entre ses doigts. Ses yeux rouges fixaient la table basse encombrée de bouteilles vides. J’avais appris depuis longtemps à me faire petite quand il perdait. Mais cette fois, il y avait quelque chose de différent dans l’air… un poids lourd, presque suffocant.
— Habille-toi, lança-t-il sans me regarder. Mets quelque chose… de correct.
Je fronçai les sourcils.
— On va où ?
— T’occupe pas. Dépêche.
Il avait cette voix tranchante, celle qui ne supportait pas la discussion. Je mis ma vieille robe noire, la seule qui n’ait pas d’accroc. Il ne parla pas pendant tout le trajet. La voiture empruntée sentait le cuir et l’essence, et les essuie-glaces rythmaient un silence oppressant.
Nous nous arrêtâmes devant un bâtiment que je n’avais jamais vu. Une façade imposante, pierre sombre, grandes portes rouges, lanternes dorées qui balançaient sous la pluie. Ce n’était pas un bar, pas vraiment. Trop élégant. Trop silencieux.
Un homme en costume ouvrit la porte. L’intérieur m’aveugla : un hall tapissé de velours, chandeliers au plafond, parfum lourd dans l’air. Des femmes, toutes belles à en couper le souffle, se tenaient là, parées comme des reines. Leurs regards me détaillèrent de haut en bas, et je sentis ma gorge se serrer.
Une femme s’avança. Grande, élégante, cheveux noirs strictement tirés en chignon, un sourire poli mais froid.
— C’est elle ? demanda-t-elle à Ray.
— Ouais. C’est elle.
Elle fit un signe discret. Deux hommes s’approchèrent. J’eus un mouvement de recul, mais Ray posa une main lourde sur mon épaule.
— C’est mieux pour toi, Willow, dit-il en évitant mon regard. Tu seras nourrie, logée… et puis… j’ai plus le choix.
Je compris. Pas tout, pas encore… mais assez pour sentir le sol se dérober sous mes pieds.
— Ray… qu’est-ce que t’as fait ?
Il se frotta le visage, soupira.
— J’te dois une fortune, gamine. Ils t’prendront en échange. Tu feras ce qu’ils demandent, et… au moins tu vivras.
Les deux hommes se placèrent de chaque côté de moi. L’un d’eux prit mon sac. Je voulus protester, crier, mais la voix de la femme me coupa net.
— Ici, on ne garde que les perles. Tu apprendras vite.
Ray recula, déjà tourné vers la sortie. Il ne se retourna pas.
Je restai figée, glacée, alors que les portes rouges se refermaient sur moi.