Chapitre 1 - partie 1
En ce début d’automne, le marché s’éveille dans une symphonie de couleurs chatoyantes et de voix animées. Les étals débordent de récoltes fraîches, des teintes orangées des citrouilles aux rouges éclatants des pommes. Les marchands, emplis d’enthousiasme, vantent leurs produits tandis que les clients, inspirés par la saison, se pressent pour faire leurs emplettes. C’est au milieu de cette effervescence automnale que je me fraye un chemin, panier à la main, à la recherche des meilleurs légumes pour la demeure de la veuve Hayward, l’esprit déjà occupé par les corvées domestiques qui m’attendent.
Je déambule à travers les allées animées du marché du village Blanchefleur, niché au cœur de la région d’Édenia. Cette région est réputée pour sa production de blé, de viande, de miel, de fruits et de légumes, qui approvisionnent tout le royaume, en constituant un véritable atout. Mes pas me dirigent naturellement vers les étals colorés où je choisis soigneusement des pommes de terre, des navets et des panais, véritables joyaux de la terre. L’air est empreint d’une douceur enivrante, mêlant les effluves sucrés des fruits mûrs à l’arôme rafraîchissant de la lavande qui s’échappe d’un stand voisin. Une vendeuse, vêtue de teintes éblouissantes, m’interpelle avec ses sachets de pot-pourri, une invitation olfactive à l’évasion. Elle explique que ces sachets parfumés sont non seulement destinés à embaumer les pièces de la maison, mais aussi à être placés dans les armoires pour protéger les vêtements des insectes et les parfumer délicatement. Contemplant ces petits trésors parfumés, je me demande si je devrais en acheter pour Madame Hayward. Serait-elle dérangée par cette fragrance ? Personnellement, je la trouve apaisante. Peut-être que cela lui ferait du bien après tout. Mais une dépense supplémentaire pourrait aussi attirer sa colère...
Il y a dix ans, Madame Hayward m’a achetée alors que j’étais encore une enfant pour servir au sein de son domaine. Je n’avais pas vraiment le choix, c’était ça ou finir à la rue. J’ai donc accepté mon destin, résignée à une vie de servitude. Elle est une faë austère qui règne sur son domaine avec une poigne de fer. Mes journées sont rythmées par la monotonie des tâches ménagères : les courses au marché, l’entretien de la propriété, le lavage du linge, le nettoyage des fenêtres... Les corvées pèsent lourd sur mes épaules, mais je m’efforce de les accomplir avec dévouement. Un labeur éreintant qui ne laisse guère de place à l’épanouissement personnel.
Je refuse finalement poliment les sachets de lavande et m’approche d’un nouveau vendeur à côté, proposant de sublimes choux verts. Je lui adresse un sourire, espérant établir un contact amical, mais il sursaute et me lance un regard mauvais :
- Casse-toi, l’hybride, grogne-t ’il en crachant à mes pieds.
Ses mots me frappent de plein fouet. L’insulte est cinglante, et son ton rempli de mépris ne laisse aucun doute sur ses intentions. Je baisse les yeux, essayant de contrôler la vague de tristesse et de colère qui me submerge. Je respire un bon coup, reprenant mon calme avant de m’éloigner. J’ai l’habitude, malheureusement, ce genre d’incident n’est pas nouveau pour moi, ma vie n’a jamais été ordinaire.
Être une hybride. Quelle malédiction. Demi-faë, demi-humaine. L’union interdite. Comment pourrait-on accepter ce qui n’aurait jamais dû exister ? Les histoires de ma naissance hantent chaque recoin de ma conscience. Pour une humaine, une grossesse avec un faë est une sentence de mort quasi certaine. Ces deux mondes, si différents, se heurtent brutalement dans le ventre de la mère. Son corps ne peut pas supporter la création d’un être issu de deux races si différentes. Les faës, avec leurs longues oreilles pointues, leurs silhouettes imposantes, leurs os solides, cette longévité qui semble défier le temps lui-même et parfois même, leurs pouvoirs magiques. Comment une femme humaine pourrait-elle survivre à cela ? La plupart choisissent de se débarrasser du fœtus dès qu’elles en ont l’occasion, prenant des plantes médicinales pour interrompre ce processus dangereux. Seuls quelques rares cas, grâce à l’intervention d’un guérisseur, voient la lumière du jour. Et même alors, c’est un miracle s’il y a des survivants parmi les deux entre la mère et l’enfant. Quant aux femelles faës, leur fierté et leur conception de la pureté les empêchent même d’imaginer une telle grossesse. Une union avec un humain ? Impensable. Et même si l’improbable arrivait, leur corps, aussi robuste soit-il, rejetterait souvent le fœtus. Ces hybrides, ces enfants illégitimes, ne sont que des accidents, nés de la curiosité de quelques mâles faës qui osent franchir cette frontière proscrite.
Ainsi, je me déplace dans ce marché, invisible aux yeux de tous. Invisible, surtout parce qu’ils ne veulent pas me voir. Dans leurs regards, je ne suis qu’une anomalie, une créature maudite. Même ceux qui détournent les yeux peuvent ressentir mon aura, étrange et différente. Ils ne comprennent pas ce qu’ils perçoivent, mais ils savent que je ne suis ni tout à fait humaine, ni tout à fait faë. C’est dans leurs expressions furtives, dans leurs gestes nerveux, que je perçois qu’ils ressentent ma différence sans vraiment la comprendre. Les humains et les faës semblent capturer cette énergie indéfinissable qui émane de moi, quelque chose de vaguement troublant, de difficile à ignorer. Ainsi, qu’une luminosité subtile sur ma peau, un éclat doré qui trahit mon héritage faë. La veuve Hayward m’a par ailleurs acquise pour une bouchée de pain auprès de l’orphelinat où j’ai grandi. Ma naissance étant associée à la mort et au malheur en raison de nombreuses grossesses et accouchements tragiques, elle a pu obtenir une servante à bas prix. Ma vie est marquée par cette singularité que personne ne semble vouloir réellement comprendre.
Je me libère de mes pensées, le cœur lourd et la gorge serrée, et il me reste encore à rendre visite au boucher. Il connaît mes exigences, surtout en ce qui concerne la viande ; la veuve est particulièrement difficile à satisfaire. Elle n’accepte que les meilleurs morceaux tout en refusant de payer le prix plus élevé. Voilà au moins un avantage d’être hybride : le boucher ne discute pas trop sur les prix, pressé que je quitte son établissement rapidement. Soudain, une clameur retentit dans l’air, brisant la quiétude matinale.
- Maman ! Maman !
Le cri déchirant d’un enfant résonne dans tout le marché, me provoquant un frisson d’angoisse. Les cris se mêlent au brouhaha ambiant, créant une atmosphère de confusion et d’urgence. Une petite main se crispe sur ma jambe, me tirant de mes pensées. Je baisse les yeux et découvre un jeune faë d’environ quatre ou cinq ans, le visage rougi par les pleurs, ses yeux verts implorant mon aide. Mon cœur se serre de compassion pour cet enfant perdu, mais une question brûlante me taraude l’esprit : qui est-il ? Et pourquoi m’appelle-t-il “maman” ?
- Je... Je suis désolée, mon cœur. Tu fais erreur. Je ne suis pas ta maman.
J’observe la foule du regard, à la recherche d’un parent qui pourrait le réclamer, mais en vain.
- Peut-être devrions-nous nous adresser à un garde, qu’en penses-tu ? Je suggère, espérant trouver une solution.
Avant que je n’aie le temps de réagir, un faë surgit de la foule, son visage marqué par la panique. Il se précipite vers le garçonnet et le serre dans ses bras avec une tendresse infinie.
- Lior ! s’exclame-t-il, soulagé de retrouver l’enfant.
Il l’enlace dans un geste protecteur, tout en s’excusant précipitamment pour le trouble causé. Puis, son regard se pose sur moi, ses yeux écarquillés exprimant l’incrédulité. Il reste figé devant moi, la bouche entrouverte, incapable de trouver ses mots. Finalement, il bafouille d’une voix tremblante :
- Excusez-moi, madame. Mon fils a perdu sa mère il y a deux mois... Vous... Vous lui ressemblez tellement.
Le faë me fixe avec un mélange d’émotion et de confusion, ses yeux reflétant la douleur de sa perte récente. Un silence pesant s’installe entre nous, brisé uniquement par les sanglots du petit garçon qui s’est réfugié dans les bras de son père. Je me sens mal à l’aise, tiraillée entre la compassion pour cet homme endeuillé et la crainte d’être entraînée dans une situation qui me dépasse.
Je demeure figée, stupéfaite par cette rencontre inattendue. Autour de moi, les événements s’enchaînent avec les feuilles emportées par le vent d’automne, soufflant une odeur de terre humide et de bois frais. Le regard de Lior me touche, empreint d’une innocence et d’une tristesse qui me serrent le cœur. Mais une question me taraude : est-ce une farce ? Comment un si petit garçon pourrait-il jouer la comédie avec autant de conviction ?
- Puis-je faire quelque chose pour vous aider ? je murmure timidement, désireuse de me soustraire à ce moment gênant.
Le père de Lior s’avance vers moi, son visage tiraillé entre la réflexion et la détermination. Ses yeux, d’un bleu saphir perçant, me fixent avec une intensité qui me trouble et fait battre mon cœur à tout rompre. Il s’incline légèrement, un geste d’humilité qui me surprend. C’est tellement inattendu de la part d’un faë.
- Je vous en prie, mademoiselle, murmure-t-il, sa voix rauque par l’émotion. Permettez-moi de m’excuser pour le comportement inattendu de mon fils. Je suis désolé qu’il ait pu vous importuner.
Sa voix est chargée d’une tristesse palpable. Je sens qu’il est véritablement affligé par l’incident, et je ne peux m’empêcher de ressentir une vague de compassion pour lui.
- Pourrais-je me permettre de vous inviter dans une auberge proche pour discuter en privé ? poursuit-il. J’ai des questions à vous poser, et je crains que ce ne soit pas l’endroit idéal pour le faire.
Je suis tiraillée. D’un côté, j’ai mes obligations envers la veuve Hayward. Je suis déjà en retard pour mes courses, et je redoute sa colère si je ne rentre pas à temps. De l’autre, la curiosité me brûle de l’intérieur. Le regard suppliant de Lior, plein d’espoir, achève de me convaincre.
- D’accord, je murmure, ma voix à peine audible. Mais je dois vous prévenir, je suis pressée. Je n’ai que quelques minutes à vous accorder.
Un sourire reconnaissant éclaire le visage du faë. Il me remercie chaleureusement et propose de me conduire vers l’auberge la plus proche. Nous avançons parmi la foule compacte du marché, laissant derrière nous le vacarme des marchands et les effluves alléchantes des étals. En marchant à ses côtés, je ne peux m’empêcher d’admirer la beauté du faë. Sa silhouette élancée, ses cheveux noirs mi-longs et ses yeux captivants me fascinent. Il dégage une aura énigmatique qui m’attire irrésistiblement, et je me surprends à ne pouvoir détourner le regard. Une sensation troublante s’installe en moi, une émotion qui va au-delà de la simple curiosité. Je deviens soudain consciente de l’état de mes vêtements. Ma robe de domestique, usée par les années de labeur, montre des ourlets effilochés et un tissu délavé. D’un geste nerveux, je tente de lisser le tissu râpé, espérant futilement redonner un peu de dignité à ma tenue. Chaque pli, chaque déchirure semble trahir ma condition modeste. Mon chignon, défait par l’effort, laisse échapper des mèches brun-roux que je replace nerveusement derrière mon oreille. Mes doigts tremblent légèrement, et malgré mes efforts, ma coiffure ne retrouvera jamais l’ordre qu’elle avait ce matin. Dans une vitre voisine, mon reflet me renvoie l’image d’une jeune femme épuisée et négligée. L’embarras me submerge, et je sens mes joues rougir. En présence de ce faë à l’allure noble et impeccable, je me sens minuscule. La différence entre nos mondes est cruellement évidente, renforcée par son allure imposante et son regard perçant. Une vague de gêne m’envahit, et je me demande ce qu’il peut bien penser de moi, ou ce qu’il attend de moi.