La Flaca - Chroniques d'une guerre fantôme

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Summary

Clara, qu’on appelle La Flaca, n’est plus la fille perdue de Montpellier. Arrachée à sa vie banale, elle plonge dans un monde de sang, de cartels et de flammes. À ses côtés, Santo, soldat fantôme aux lunettes noires, lui ouvre la voie : exécutions froides, missions impossibles, nuits de chaos. Ensemble, ils deviennent une légende, mi-héros mi-monstres, chantés dans des corridos et traqués par tous. C’est son journal qu’on lit : une confession sans filtre où rage et désir se mélangent, où la violence devient amour, où les cicatrices remplacent les promesses. Chaque page grince du bruit des corps qui s’entrechoquent, du goût du sang et de la poudre, du rire fou d’une femme qui n’a plus peur de rien. Entre le Mexique, la Bolivie, la Méditerranée et les palaces de Monaco, La Flaca raconte son histoire : celle d’une fille devenue prédatrice, d’un duo inséparable qui défie la mort à chaque pas. C’est cru, brutal, mais viscéralement vivant.

Genre
Romance
Author
S.Omn
Status
Ongoing
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 0 - Avant la tempète

[05:50] — Bureau des opérations, Campement Nord

Je relis mon dossier comme on relit une ordonnance : pour vérifier que chaque élément est à sa place, et pour me convaincre que l’on ne m’a pas oubliée quelque part entre les lignes. En-tête : Classification — Restreint, Niveau Opérations. Nom : Clara Illie. Âge : 23. Taille / Poids : 1,72 m / 62 kg. Matricule. Unité : troupes de marine. Liste d’équipements, liste d’opérations. Les phrases officielles tombent comme des ordres : « Besoin maladif de prouver sa valeur » (DGSE). « Autorité fragile » (rapport psychologique, 2021). Ce sont des diagnostics posés par d’autres, écrits au stylo industriel des administrations — nets, froids, transposables.

Fiche d’équipement (extrait) :— Arme individuelle : HK416, 5.56 mm — 30 cartouches.— Protection : gilet balistique léger, plaques amovibles niveau IIIA.— Effets personnel : montre étanche, médaille commémorative, deux feuilles de chewing-gum.— Particularités : cicatrice triangulaire, face antéro-externe droite du tibia (Mali — 2019).— Mention tatouage :Aucune enregistrée.

Je relève les yeux du papier pour vérifier que je ne suis pas en train de me lire comme un rapport technique. Pourtant, écrire sur moi-même, comme ça, en cases et en rubriques, me calme autant qu’un déclencheur. J’apprécie la brutalité des faits : elle ne laisse pas de place aux faux-semblants.

[06:22] — Guichet administratif, Campement Nord

Derniers instants en uniforme. L’air est chaud, le tôle claque sous le soleil. L’odeur du désinfectant s’entremêle à celle du café froid. Je me déshabille symboliquement : je plie la vareuse, je range les patchs. Le caporal me tend la liasse de sortie — papier plastifié, tampon, signature attendue. Le geste est mécanique ; la main ne trahit pas l’esprit. Je signe, et la signature a la même densité qu’un verdict.

Le sergent Morel me regarde passer. Pas de mots — juste ce regard calculateur, la tendresse retenue qui ressemble à de la discipline. Je devine ce qu’il écrit dans son carnet : « Manque de dureté — Irak 2020. » On me juge depuis les incidents ; on classe mes réactions, on enregistre mes manques. Je m’efforce de ne pas rendre la pareille : je garde la faiblesse pour moi.

Sur le parking, le camion de ravitaillement cloue le silence. Une collègue — grade inférieur — croise mon chemin et me fait un signe discret. On se comprend sans se parler : c’est autant un adieu qu’un simple « à plus tard ». Personne ne commente la décision de partir. On ne parle pas des départs comme on ne parle pas des plaies.

[08:45] — Train pour Montpellier, voiture 3, place 24

Le train avale le paysage. Les pylônes électriques se répètent comme des points de contrôle. J’observe la ville qui défile, comme on vérifie un secteur avant infiltration : panneaux publicitaires, friches industrielles, un gymnase municipal. La lumière est tranchante ; elle met en relief la fine usure sur mes pommettes, la soif d’un sommeil qui ne vient jamais. J’ai l’impression d’être un objet déplacé.

Sur la liasse, je relis la section médicale sommaire : vaccins, quelques blessures, notes sur l’état psychologique (une ligne lacunaire sur la « transition civile »). Ils m’ont donné des coordonnées d’aide si besoin, un numéro pour la réinsertion professionnelle. Les mots « réinsertion » et « réadaptation » sonnent creux. Ils supposent une erreur : on pense que l’on peut réinsérer un soldat comme on remet une pièce dans un casse-tête. Ce n’est pas ça. Je garde le document parce que j’aime les objets qui portent des promesses bureaucratiques.

[09:52] — Rue du Faubourg, Montpellier

La ville m’accueille avec ses petites fiertés ordinaires : platanes, vitrines, odeur de pain chaud. Les passants vont et viennent, indifférents aux répliques souterraines d’une vie que j’ai menée. L’immeuble de ma mère se dresse sur une rue étroite ; le portail en fer forgé a cette patine qui raconte des hivers. Les marches montent, et chaque crissement d’escalier me renvoie à des bruits plus nets : bottes sur gravier, moteurs, radio. Ici, ces bruits sont des bribes de théâtre.

La porte de l’appartement est entrouverte. J’entre. Le salon sent la lessive et la vaisselle polie. Le fauteuil où ma mère tricote est encore marqué par la forme de son corps : un creux familier. Elle me voit et sourit comme si j’avais toujours été la même enfant qui revenait de l’école. Sa manière de dire « Ma Clari » a des anciennes chansons collées dedans. Je m’efforce de répondre par ce qui ressemble le plus à un sourire.

[10:14] — Cuisine, appartement de ma mère

Elle a préparé du café ; l’odeur emplit la pièce. Deux tasses ; la mienne est trop chaude. Elle me pose des questions banales — le voisin, une émission de télé, l’état du robinet de la salle de bain. Tout cela est une couverture aimante. Elle feuillette le dossier que je lui tends d’un air distrait. Elle ne lit pas les lignes où l’on m’a jugée. Elle ne sait pas lire les rapports, et tant mieux : elle lit les personnes.

Je remplis le formulaire civil, case après case. Adresse ; numéro ; situation. « Tu vas rester avec moi ? » demande-t-elle. Sa voix contient une hésitation que je ne veux pas combler maintenant. Rester, pour moi, n’est pas un état mais une série de paramètres à régler. Je n’ai pas appris à empirer le présent ; j’ai appris à le gérer en séquences.

[10:33] — Chambre, appartement de ma mère

La chambre n’a pas changé. Le lit simple, des draps trop propres, un poster fané. J’étale mes affaires sur la chaise. Le tiroir où je glisse le dossier contient encore des souvenirs — cartes, polaroids, billets. J’ouvre la fenêtre ; l’air entre, sec et parfumé. En bas, quelqu’un klaxonne ; un vélo passe, un chien aboie. Les sons civils me paraissent excessifs.

Je me place devant le miroir. Je l’observe — visage tiré, pommettes marquées par la fatigue des nuits courtes. Mes yeux me paraissent plus vieux que l’âge qui figure sur mes papiers. Il y a une usure fine, pas dramatique, mais dense ; elle n’a pas la noblesse de la vieillesse, c’est la trace d’un métier. Je passe la main sur mon tibia droit ; la cicatrice triangulaire est là, souvenir d’un jour de Mali. Les marques physiques sont les seules choses que mes collègues tolèrent parfois de moi : visibles, explicables, utiles.

Je me parle à voix basse, pour m’habituer à la première personne : « Je suis Clara. Vingt-trois ans. Ex-troupe de marine. » C’est étrange de l’énoncer. Le « je » sonne comme un instrument qu’on s’entraîne à maîtriser. Je liste mes compétences comme si je préparais une fiche avant mission : réaction, adaptation, discrétion. Et mes incapacités, que je cache : rester trop longtemps autre part que sur la route, confier mes peurs à quelqu’un, ne pas transformer la douleur en travail.

[11:07] — Miroir, réflexion intime

Rentrer chez ma mère n’est pas un retour à la maison. C’est un point de ravitaillement. Elle me tend du silence et des repas. Je récupère des habitudes civiques : mettre une lessive, ranger la vaisselle, écouter une émission le soir. Ce sont des manœuvres de faible intensité, mais elles demandent une adaptation dont je n’ai pas encore mesuré la fatigue.

Je replie les papiers et les range dans le tiroir. Le geste résonne comme un claquement de volet. J’ai envie de crier, juste pour sentir si ma voix tient dans un espace qui n’est pas un champ. Je ne crie pas. Je laisse le bruit du dehors me rappeler que le monde tourne. Je prends une gorgée de café. Le goût est familier, trop familier. Ma mère dit quelque chose au sujet d’un voisin, et je hoche la tête. Je ne sais pas si je vais rester. Pour l’instant, je me contente de respirer.

[11:35] — Palier de l’immeuble

Ma mère m’embrasse sur le front comme si j’étais encore la petite qui rentrait à l’heure du goûter. Le contact est bref, chaud, et j’ai la pensée idiote que ça devrait suffire à réparer des choses plus vastes. Elle souffle un « fais attention à toi » sans savoir à quoi ça s’applique réellement. Je réponds « oui », parce que c’est la réponse la plus usuelle et la moins embarrassante.

Je prends le sac réutilisable que ma mère m’a tendu — motif fleurs fanées — et je descends. Le soleil tape déjà plus fort, la rue sent la farine et le goudron chauffé. À la boulangerie, la fille derrière le comptoir me sourit d’un air professionnel ; elle me connaît à peine et pourtant il y a un confort trivial dans ces mouvements répétés. J’achète du pain, du fromage — des choses qui tiennent au corps quand on est à peine ancré.

[11:42] — Rue, devant l’immeuble

Karima, la voisine, sort aussi. Elle a toujours une odeur de lessive forte et de savon bon marché. Elle me voit, lève les mains, et m’embrasse sur les joues avec une joie qui me désarme. « Ma Clari ! » dit-elle, comme si mon retour était la meilleure nouvelle de la journée. Elle ne sait pas quoi demander, alors elle demande tout : « Tu restes ? Tu vas travailler ? Tu es fatiguée ? » Je réponds au quart de tour, plus crue que je ne le voudrais, mais la sincérité est pratique : « Je suis en pause, pour l’instant. » Elle me serre encore et me répète qu’on doit sortir boire un thé « pour rattraper le temps ». Je souris. L’intention est vraie. La douceur m’amuse et m’irrite en même temps.

[11:50] — Place du marché

Le marché grouille. Les marchands crient leurs prix comme des officiers alignant des ordres — moins formels, plus chaleureux. Les tomates brillent comme des grenades bien rondes ; le basilic exhale un parfum vert qui me colle à la gorge. J’écarte la foule sans que personne s’en rende compte, je slalome, je repère les points faibles d’un étal comme on repère une sortie de secours. C’est un réflexe : la même attention que pour un couvre-feu, déplacée vers des cagettes de légumes.

J’ai toujours une poche de cuisse — ce n’est pas un holster officiel, juste un manchement en cuir qui remplace l’ergonomie d’un holster. Une relique d’habitude. Dedans : un petit couteau pliant, un multi-outil, un paquet d’aspirine. Pas de fusil. Pas de plaques. Juste des choses qui me rassurent physiquement, la présence d’un objet qui existe pour résoudre un problème immédiat. En ville, c’est plus un totem qu’un outil. Je le palpe machinalement, comme on touche une cicatrice pour vérifier qu’elle est encore la sienne.

Je commente mentalement chaque détail, parce que j’ai décidé que j’allais écrire — d’abord pour moi, et ensuite « au cas où ». Phrase que j’aime :au cas où quelqu’un lirait ça si j’avais une balle dans la tête.C’est cynique, mais la précision m’apaise. Alors je note. Le pain sent le levain brûlé ; la marchande a une cicatrice au coin de l’œil ; un gamin essaie de chaparder une olive, sa mère est trop occupée à négocier un kilo d’oranges. Tout devient matière à prise de note, à petite dérision. Tout est drôle si on met la distance nécessaire. La blague est mon filtre.

[12:10] — Coin de rue, petits du quartier

Les gosses du quartier jouent au foot entre deux voitures. L’un d’eux manque de me renverser ; je m’excuse avec un demi-sourire — automatique — et il me lance un regard de défi comme s’il lisait dans mes os. Les mômes n’ont pas la politesse hypocrite des adultes ; ils sont directs et ça fait peur parfois. L’un d’eux me demande si je suis « militaire » vraiment. Je réponds oui, sans développer. Ça déclenche un mur d’admiration et un soupçon de peur, dans les yeux qu’ils me jettent. Je sens le monde se réorganiser une seconde autour d’une case : « héroïne / dangereuse / femme en uniforme ». J’aime la simplicité de leur jugement. C’est net.

[12:25] — Epicerie, rayon conserves

Je prends des boîtes de conserve — lentilles, thon — des choses pratiques. Une vieille dame se tient devant moi, hésite entre deux marques de confiture. Je la rends nerveuse en regardant de travers une boîte, puis je la relâche parce que j’aime bien la voir choisir. On échange deux mots sur la pluie à venir. Les conversations civiles tiennent sur des micro-séquences : elles s’ouvrent et se referment. J’ai l’impression d’être en train d’apprendre un langage étranger.

Je pense au moment où j’écrirai cette scène. Je m’imagine écrire :« La vieille dame a choisi la confiture aux fraises parce que dans les poches du manteau, elle garde une photo. »Je souris de l’intérieur. Écrire, c’est habiller le réel d’une intention. J’écris pour me souvenir, pour redresser la mémoire quand elle voudra me jouer des tours.

[12:50] — Rue, retour vers l’immeuble

Je remballe les courses ; ma mère a déjà ouvert la porte quand j’arrive. Elle me regarde, me fait un signe complice et m’embrasse encore, cette fois sur le front, plus longuement. Le contact me traverse comme un impact léger. « Reste déjeuner, s’il te plaît », dit-elle. Je accepte parce que sa demande est plus simple que mes raisons d’accepter.

Je dis tout à voix haute, un peu crue : « Je note tout. Je t’écris tout — au cas où j’aurais une balle dans la tête, tu le sais ? » Elle rit, un bruit chaud et perplexe. « Arrête avec tes images, ma fille. » Mais je vois dans ses yeux qu’elle a compris quelque chose : qu’il y a des habitudes que l’on prend pour apprivoiser l’angoisse. Mon humour noir est un bandage grossier.

[13:10] — Table de cuisine

On mange. Le repas est simple et trop bien préparé pour mes standards. Ma mère parle, je réponds en ponctuant avec des commentaires tranchants. Elle ne semble pas offensée ; elle a cette tolérance des mères qui savent que la franchise de leurs enfants est un trait de survie autant qu’un défaut. Je lui raconte des bribes de la route, des anecdotes aseptisées : le nom d’un colonel, une ville que j’ai repérée. Je ne lui dis pas ce que je retiens vraiment — la sensation d’être à la fois trop lente et trop rapide — parce que certains mots font mal quand on les partage.

[13:45] — Chambre, carnet et stylo

Après le déjeuner, j’ouvre un petit carnet que j’ai pris l’habitude de garder depuis quelques mois. J’écris, parce que la main transforme la pensée en preuve tangible. J’écris pour moi, et — oui — au cas où. J’inscris l’heure, le lieu, les détails :Rue du Faubourg, marché, pain, Karima qui m’embrasse, gamins qui jouent, poche de cuisse avec son multi-outil.Les phrases sont sèches, parfois crues, ponctuées d’un humour qui sert de ciment. Je note aussi une observation :Tout est drôle quand on le raconte à la troisième personne et qu’on garde la distance nécessaire.C’est une règle non écrite.

Je ferme le carnet. Ce n’est pas de la vanité. C’est de la préparation. Un enregistrement pour la suite. J’ai appris à rendre les choses transmissibles. Si demain, j’ai besoin de prouver que j’ai été présente quelque part, j’aurai quelque chose à produire. Si personne ne lit jamais ces pages, tant mieux : elles auront eu la fonction pour laquelle je les écris. Si quelqu’un les lit dans un autre ordre, tant pis. Je suis déjà habituée à que le monde réarrange les récits à sa convenance.

[14:00] — Fenêtre, regard sur la ville

Je passe un moment silencieux à regarder les gens depuis la fenêtre. Les mouvements civils ont un tempo différent : pas d’impératifs, peu d’urgences. La ville reprend son souffle ordinaire. Moi, je me sens comme un élément déplacé, en observation. Mon attitude est à la fois distante et affûtée. Une part de moi se plaît à l’idée de rentrer dans l’ombre, à prendre un rôle moins exposé. Une autre se cogne contre l’idée d’abandonner le mouvement.

Je décide que je vais laisser la journée se dérouler, absorber ce répit, et ensuite réfléchir à la suite. Pour l’instant, je me dis que c’est suffisant : j’ai marché, j’ai noté, j’ai touché la poche de cuisse une dizaine de fois pour m’assurer qu’elle était là. Tout est en ordre, pour l’instant. Je me prépare mentalement à reprendre la main sur mon histoire — et si quelqu’un doit la lire plus tard, qu’il commence par cette journée-là. Tout est drôle, je le répète à voix basse, parce que c’est la seule vérité que je veux entendre aujourd’hui.

Vous avez dit :soirée et nuit, elle discute avec sa mère commence a parler a la lectrice comme a sa copineChatGPT a dit :Réflexion durant 4 secondes

[18:30] — Cuisine, lumières tamisées

Le soir tombe en deux temps : d’abord un voile bleu qui amincit les ombres, puis les lampadaires qui se réveillent en rangées régulières. On dîne tard chez ma mère parce que le rythme civil vit au ralenti — pas de briefings, pas d’aube imposée. Elle a préparé quelque chose de simple, du riz, des légumes braisés ; la casserole chuchote encore. On mange en regardant une émission débile à la télé, un truc de cuisine où on sarcasme plus qu’on n’apprend. Ma mère commente avec sérieux chaque plat comme si le monde se jouait dans des fourneaux. J’écoute. Parfois j’apporte un détail qui fait rire : une anecdote aseptisée, un nom de ville en passant. Elle s’accroche à ces fragments comme à des cartes postales rassurantes.

[19:05] — Table de la cuisine

« Tu dors ici », dit-elle, la voix pleine d’une tendresse qui sonne comme une consigne. Je réponds que oui parce que c’est plus simple. Elle pose la main sur la mienne, chaude, et je sens l’évidence de la chose : je suis encore son enfant en décalage. Elle demande des détails, des choses que je peux traduire en phrases courtes : où j’allais, qui j’ai croisé, si je suis blessée. Je réponds sans mentir complètement et sans tout dire — il existe des zones qui se ferment quand elles n’ont pas de clé compatible.

Elle me parle de banalités : le voisin qui va mal, une facture, un rendez-vous médical. Je hoche la tête. À l’intérieur, je trie : ce que je peux dire, ce qui ferait paniquer, ce qui ferait pleurer. Je refuse de la rendre complice de ce que j’ai vu ; ma protection ne s’applique pas qu’aux missions. Elle rit d’une petite boutade et m’appelle « ma Clari ». Je sens le poids rassurant de l’ordinaire, et je le laisse m’alléger un peu.

[20:10] — Salon, la télé éteinte, la lumière d’une lampe

Après le repas, on s’installe. Ma mère tricote en silence, la laine filant comme un métronome. Je reste là, à moitié présente, à moitié ailleurs. J’ai ce besoin maladif de toucher la poche de cuisse — vérification rituelle. Elle est là, sous ma veste, comme un talisman. Rien ne remplace la présence d’un objet tangible quand on a appris à vivre entre les signes. Je passe la main dessus sans cérémonie.

« Tu as trouvé quelque chose sur ce que tu veux faire ? » demande ma mère, plus doucement. Je réponds : « Je ne sais pas encore. » Ce n’est pas vrai mais c’est suffisant. La vérité serait longue et lourde : des idées vagues, une possible formation, une recherche de boulot en sécurité privée, la tentation d’un contrat à l’étranger. Dire tout ça poserait des images grandes, des peurs qu’elle n’a pas besoin de porter.

[21:00] — Chambre, veilleuse allumée

Elle se lève pour ranger la vaisselle, puis revient s’asseoir. Quand l’heure avance, elle me dit : « Tu veux que je monte te rajouter une couverture ? » J’acquiesce. Elle m’embrasse sur le front, cette fois plus longuement, comme un sceau. Le geste me traverse. Elle murmure des choses simples : « Fais des projets, ma chérie. » Je souris. La phrase sonne comme un mot d’église dans un camp : bien intentionnée, pas tout à fait applicable.

[22:10] — Couloir, porte qui se ferme

Elle va se coucher. Le couloir retient son pas jusqu’à la porte de sa chambre ; elle se retourne comme pour vérifier une dernière fois. Je la vois s’éloigner, la silhouette familière dans l’embrasure, puis la porte qui se referme sur les bruits domestiques. La maison prend son souffle de nuit ; les fenêtres deviennent des rectangles sombres. Je reste un moment à la porte, à écouter le tambourinement lent d’une horloge. Le monde de ma mère se remet en mode veille. Le mien n’en fera rien — il n’a pas de mode veille programmé.

[22:30] — Chambre, bureau, petite lampe jaune

Je m’assieds au bureau, j’allume une lampe, j’ouvre le carnet. C’est ici que je bascule. Là, je change de rôle : je cesse d’être l’enfant, la soldate en transit, la fille d’une mère inquiète ; je deviens narratrice pour une personne qui n’existe peut-être pas encore —toiqui lis. Je commence par une vérité plate :Je note pour moi, et au cas où.Puis je hausse le ton comme si on était seules dans une pièce enfumée.

Écoute : si tu lis ça, je veux que tu saches deux choses. Premièrement, je suis cynique parce que la dérision m’aide à calculer le danger sans me noyer. Deuxièmement, je me fous des convenances. Je te parle comme à une copine qui comprendrait sans juger. On ne fera pas de manières — on n’a pas le temps pour les bonnes manières. Tu veux de la franchise ? Je te la donne.

[23:05] — Chambre, carnet, écriture à la main

Je décris mon soir : la soupe, le rire de ma mère, Karima qui m’a embrassée ce midi, les gamins du quartier qui pensent que je suis une héroïne. Je balance tout avec la même voix. Je précise que je garde une poche de cuisse parce que ça me rassure, pas parce que je me prépare à une attaque dans une supérette. Et puis je mets une note :si jamais quelqu’un lit ça et que j’ai une balle dans la tête, sache que j’ai toujours préféré l’ironie au pathos.Ce n’est pas une façon de dramatiser ; c’est un choix d’armure.

Je parle aussi d’erreurs : de la façon dont j’ai appris à transformer la douleur en travail, à la façon dont on m’a dit « manque de dureté » comme si c’était une tare rédhibitoire. Je me moque un peu de moi-même — pourquoi je me suis laissée définir par un mot écrit dans un carnet de sergent. C’est ridicule, mais je le dis. Toi, ma lectrice potentielle, tu dois savoir que je suis plus complexe qu’un jugement administratif. Je suis obstinée, mais j’ai des trous. J’ai appris à habiter ces trous et parfois ils me parlent.

[00:15] — Fenêtre, nuit, lampadaires

Dehors, la rue est calme. Une voiture passe, la lumière elle-même semble mesurer sa place. Je fume une cigarette — geste que j’ai repris depuis peu pour donner au corps un rythme civil. La fumée monte, prend la forme de pensées qui se dissipent. Je me rends compte que parler à toi me détend. Écrire me rend tangible. Je dis des choses que je ne dis pas à ma mère, parce qu’à elle je dois préserver une image douce et pieuse. Toi, tu peux supporter le tranchant.

Je confie une pensée :j’ai peur que l’ordinaire m’étouffe.Ce n’est pas une peur glamour ; c’est simple et nue. Je ne sais pas si je veux revenir sur le terrain pour toujours, ni si je veux m’y brûler définitivement. Ce que je sais, c’est que l’inertie me fait horreur. Mieux vaut être en mouvement et réparer ses propres brisants que d’attendre qu’on te recolle.

[01:00] — Carnet, dernier point

Je ferme le carnet en claquant la couverture comme on referme une trappe. Je range la lampe. Avant d’éteindre, j’écris une ligne que je relirai peut-être demain :Si tu lis ça, ma copine, sache que je t’ai choisie comme témoin — et que je ne veux pas qu’on m’apitoie. On s’en sortira comme on a toujours fait : en arrangeant le chaos à notre façon.

J’éteins la lumière. La chambre garde la chaleur résiduelle. Ma mère respire doucement de l’autre côté du mur. Le monde dort, ou prétend le faire. Moi, je veille encore un peu, le carnet sur la poitrine, la poche de cuisse froide contre la peau. Si quelqu’un devait venir me chercher dans le sommeil, je veux qu’il sache que j’ai raconté la journée. Et si personne ne lit jamais ces pages, tant mieux : elles auront servi à me tenir droite pour la nuit.