Prologue
Où suis-je ? Je ne vois pas mon corps. Je ne sens pas mon corps. Mon esprit flotte dans le néant. Sans lumière ni ombre. Mes sens n’existent plus. Mes souvenirs s’effacent l’un après l’autre. Même mon nom s’en est allé. Je ne suis plus rien.
Baptiste courait. Le soleil se levait à peine sur la Ville de Lumière et la plupart de ses habitants étaient encore endormis. Cependant, Baptiste courait. Elle l’avait fait appeler alors que l’aube n’avait encore éclot pour qu’il l’aide à rentrer chez Elle. Une fois sa « mission » terminée, le domestique s’était aperçu que l’astre du jour commençait à poindre. Bientôt, ses Maîtres se réveilleraient. Il devait se dépêcher.
Arrivé dans le grand hall du château, il tenta de reprendre son souffle en tenant ses côtes endolories. Malgré la fraîcheur de cette matinée, le serviteur était en sueur alors qu’il commandait au reste du personnel de commencer à préparer le réveil de la famille royale. Une fois cette tâche terminée, l’homme se dirigea directement vers la chambre de la Création. Il traversa le jardin Est pour se rendre à la petite bâtisse, dont il fît coulisser la porte. Dans un coin de la pièce, à genoux dans l’ombre, la jeune femme était là. Comme chaque matin, elle s’était levée avant les autres membres de la famille pour observer le rituel qu’elle s’imposait depuis plus d’une décennie. De la fumée s’échappait des bâtonnets d’encens posés dans leur présentoir, au pied de la silhouette.
Baptise s’agenouilla comme il se devait et posa le front contre le sol. La voix cristalline de la princesse s’éleva alors dans le silence :
-Redresse-toi, Baptiste. Tu as l’air épuisé alors que le matin est encore jeune. Tu devrais respirer.
Le domestique s’exécuta avant de répondre.
-J’ai du aller aider une de mes protégées, Princesse. Vous me semblez, quant à vous, bien présente malgré l’heure. Votre père ne devrait pas tarder à s’éveiller, vous devriez vous dépêcher de vous rendre à la salle à manger pour y prendre le petit-déjeuner avec le reste de votre famille.
Comme à son habitude, il s’adressait à elle avec déférence. Cependant, il n’hésitait pas à lui dire clairement ce qu’il pensait.
Les ombres s’animèrent quand l’héritière se leva et se dirigea vers lui. Alors qu’elle entrait dans la lumière qui provenait de la porte toujours ouverte, Baptiste eut tout le loisir de l’observer. Ses cheveux noirs venaient chatouiller ses épaules blanches et fines. Son visage arborait un léger sourire mais ses yeux emeraude, eux, semblaient observer le vide, comme si un voile de mélancolie les recouvrait, les empêchant de voir la beauté du monde. La princesse n’avait pas changée ces dix dernières années. Son corps avait grandi et mûri, prenant les formes féminines qu’il possédait à présent, mais elle restait toujours cette enfant perdue cherchant le réconfort de celui qui ne reviendrait sûrement jamais. Le serviteur soupira en pensant à tous les prétendants que la beauté de la jeune femme avait éblouis et qui furent tous éconduits avec la même froideur.
-Tu as raison, reprit la douce voix qui fît sortir l’homme de sa rêverie. Je vais de ce pas me préparer. Si mon père me voit ainsi, je pourrais subir un sermon dont lui seul a le secret. La machine semble calme aujourd’hui.
Elle avait ajouté cette dernière phrase en tournant le regard vers le fond de la pièce. Puis, elle sortit, laissant Baptiste seul dans la salle.
L’homme passa sa main contre ses cheveux ras. À son tour, il observa la machine de ses yeux gris. Faite de rouages incompréhensibles dans un alliage inconnu, elle s’étendait sous forme d’arc au dessus d’un lit. Le domestique s’approcha et saisit dans sa main un parchemin qui sortait à un rythme régulier de l’engin. Le tracé que l’on pouvait y voir était assez plat, à part quelques petit tressautements.
-Rien d’anormal, murmura Baptiste pour lui-même. Je devrai aller voir comment s’en sortent les cuisines.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter la pièce, une cacophonie se fit entendre. La machine, jusqu’à présent silencieuse, s’était mise à émettre des cliquetis et autres sons stridents. Le serviteur, après un rapide sursaut, saisit à nouveau le parchemin. Le tracé, jusque là si plat, était désormais anarchique.
Où suis-je ? Je commence à voir la lumière au bout du couloir. Est-ce la mort ? Devant cette lumière, une voix se tient. Cette voix me regarde. Elle pose des questions. Quel est mon nom ? Je ne sais plus. Quelle est l’apparence de mon corps ?Oui, je me souviens de cela. La voix me voit. Elle voit dans mon esprit les souvenirs épars concernant mon corps. Elle sait. Alors, des ordres sont donnés, mais je ne les comprend pas.
-Je me dois de vous mettre en garde, Princesse Makiko. Ce genre d’espoir peut-être dangereux pour vous. Il y a de fortes chances, une majorité de chances même, que ce ne soit pas celui que vous attendez. De fortes chance encore pour qu’il ait à nouveau tout oublié.
Après l’arrivée de Baptiste dans la grande salle à manger, la jeune femme avait précipitamment quitté la table familiale sous le regard désapprobateur du roi. La jeune Suzumi avait tenté de la suivre, mais sa mère l’en avait empêchée.
-Allons, Baptiste ! avait hurlé le patriarche. Allez donc rattraper ma fille et faites lui entendre raison.
Le serviteur s’était donc exécuté. Il avait couru après la princesse et tenté en vain de la faire reculer sur le chemin qui menait à la chambre des Héros.
-Je sais tout cela, Baptiste. Cependant, je me dois d’être là pour vérifier. Depuis plus de quinze ans, je m’accroche à cet espoir fou. Depuis plus de quinze ans, je ne souhaite que son retour. Je comprend ce que vous souhaitez me dire, comme je comprend pourquoi mon père condamne ce genre d’acte. Cependant, l’espoir existe.
Tout en parlant, elle continuait de marcher rapidement vers son but. Le domestique la suivait, cherchant de nouveaux arguments. Alors qu’ils traversaient le jardin Est, il observa la Princesse. Son visage, sa posture, tout en elle trahissait en cet instant l’impatience. Le voile sur ses yeux s’était retiré, laissant place à un regard d’espoir. Il comprit alors qu’il ne pourrait pas la convaincre. Il comprit pourquoi elle devait voir celui qui naîtrait bientôt dans la chambre des Héros. Elle devait voir par elle même si son espoir était vain, si ces années d’attentes et de prières avaient portées leur fruit. Elle voulait être celle sur qui, en premier, se poserait le regard de celui qu’elle languissait. Ensemble, ils entrèrent dans la salle sombre d’où provenait un vacarme de plus en plus insupportable.
Où suis-je ? Je retrouve peu à peu mes sens. Mes souvenirs perdus, eux, ne reviennent pas. Ils ont pris forme et flottent autour de moi, telles des ombres. J’entends de bruyants cliquetis. Je ressens du vent sur ma peau. Je sens l’odeur des fleurs embaumer l’air que je respire. Puis, alors que j’ouvre doucement les yeux, un dernier souvenir s’efface. Celui de ce que je viens de vivre.