Chapitre 1: Le familier
Je marche dans l’herbe aux côtés de mon père, dans notre monde magique, lorsqu’un grand flash blanc m’aveugle. Je me sens... emportée... attirée... comme si le vent d’un autre monde me happait.
Quelques instants plus tard, j’entends une voix de femme. Je ne la reconnais pas, mais je sens sa puissance. Mon cœur bat plus vite.
— Quoi ? Non ! Non, impossible ! Je ne fais jamais d’erreurs... Comment cette femme est-elle arrivée ici ? Vêtue d’une simple robe bleue... et pieds nus... Je suis certaine que mes incantations sont correctes !
Ma vision revient lentement. Devant moi se tient une jeune humaine dans une longue robe noire. Je sens aussitôt un étrange frisson : un lien magique fragile me relie à elle, et ce fil invisible me tire vers elle.
Je regarde autour de moi : une grande salle circulaire, remplie de jeunes mages humains qui me scrutent avec curiosité. Un vieil homme s’avance vers nous, les yeux perçants. Sa présence impose le respect. Un professeur, sans doute.
Je tourne à nouveau la tête vers la jeune mage. Le lien entre nous vibre, léger mais insistant. Je décide de prendre la parole, ma voix hésitante :
— Heu... Bonjour ?
La jeune mage se redresse, ses yeux noirs étincelants de défi. Elle est légèrement plus grande que moi — du moins sous ma forme actuelle. Ses longs cheveux bruns, attachés en une queue de cheval, tombent juste en dessous de ses épaules. Elle pointe un doigt accusateur vers moi, comme si j’étais responsable de tous ses maux.
— Je suis élianne d’Aurenveil! Et par un accident ridicule, je vous ai invoquée. Vous êtes désormais liée à moi comme familière, et vous devez m’obéir !
Je penche la tête, un sourire amusé sur mes lèvres. Mon cœur bat un peu plus vite : cette humaine est arrogante, mais je sens sa puissance latente.
— Enchantée, jeune mage... Mais je crois que tu ignores ce que tu as réellement invoqué.
Célianne fronce les sourcils, ses yeux se plissent. Elle se tient droite, fière et sur la défensive. Le professeur s’approche, observant silencieusement la scène. Je perçois la tension qui monte : ce lien est fragile, et chaque mot compte.
— Comment osez-vous insinuer que je ne comprends pas ma magie ni mes invocations ? Je suis l’héritière de la famille d’Aurenveil, l’une des plus grandes lignées de mages !
Elle serre les poings, sa voix tremble d’une colère contenue mais palpable.
— En tant que votre maîtresse, j’exige que vous m’expliquiez immédiatement ce que vous êtes !
Je sens un frisson parcourir mon échine. Le lien magique entre nous palpite, prêt à réagir à chacun de nos gestes et de nos émotions. Je comprends que ce premier contact sera décisif... et qu’elle ignore que ma puissance peu rompre se lien sans difficulté..
Le professeur se place à côté de Célianne, et je le sens me sonder... Son regard pénètre jusqu’au fond de mon âme.
— Ton familier est très spécial, Célianne. Fais attention. Ne te fie pas aux apparences... apprends à la connaître. Ce n’est pas une simple humaine.
Je fixe la mage, plantant mes yeux bleus dans les siens. Il est temps qu’elle comprenne qui je suis vraiment.
— Je me nomme Kiarra. J’ai deux cent trente-sept ans. Je suis une jeune dragonne. Je maîtrise le pouvoir de l’eau... parfaitement. Et je possède aussi une magie de soin.
Le visage de Célianne pâlit. Je remarque alors quelques taches de rousseur sur ses joues que je n’avais pas vues plus tôt. Le professeur, lui, reste bouche bée. Le silence s’installe dans la pièce, lourd et presque sacré.
— Un... un dragon... ?
Sa voix, que je trouvais jusque-là hautaine, tremble légèrement. Elle se redresse aussitôt et réajuste sa robe, cherchant à reprendre contenance. Décidément, son apparence semble lui tenir à cœur.
— Eh bien, c’est... c’est exactement ce que je voulais invoquer ! ricane-t-elle, mal à l’aise. Mais qui me dit que c’est vrai ? Prouvez-le.
L’excitation gagne la salle. Les apprentis mages murmurent, des sourires et des regards avides s’échangent. On dirait un cirque... Je soupire, un léger sourire aux lèvres.
— Heu... je veux bien, mais la pièce est trop petite. Je risque de tout casser.
— Ah non, on ne casse rien du tout, tranche le professeur. Allons dans la grande cour.
Je suis Célianne et le professeur, suivis par la foule d’élèves qui paraissent très impatients. Les humains sont... étranges. Je profite de la marche pour humer discrètement l’air. Il n’a rien à voir avec celui de mon monde. La magie est beaucoup plus faible ici, presque endormie.
Nous arrivons enfin dans la grande cour. Oui, ici, il y a de la place. Célianne se plante devant moi, l’air sévère.
— Ne pense pas pouvoir t’échapper. Vous êtes liée à moi maintenant. Si vous tentez de vous éloigner à plus de cinquante mètres, vous subirez une douleur insupportable dans la tête.
Je penche la tête, un sourire amusé sur les lèvres.
— Ton lien magique n’arrêtera jamais un dragon. Sache-le. Je reste ici parce que tu m’intrigues. Tu as réussi à m’invoquer... et je veux savoir pourquoi.
Notre lien magique s’agite, vibrant de colère.Note à moi-même : elle n’aime pas être contredite. Les yeux de Célianne lancent des éclairs de rage.
— Comment osez-vous !? siffle-t-elle entre ses dents. Je suis votre maîtresse... et je vais vous le prouver !
La baguette de Célianne se met à briller. Elle tente de contrôler le lien magique qui nous unit.Je décide de réagir : mes yeux s’illuminent d’un blanc éclatant, et tout mon corps se met à luire avant de se transformer.
En quelques secondes, je reprends ma véritable forme. Mon corps devient immense, puissant. De solides écailles d’un bleu clair recouvrent ma peau, une crinière blanche encadre mon cou, et des os dorsaux descendent jusqu’au début de ma queue pointue. Je déploie mes ailes majestueuses devant elle, révélant toute l’ampleur de ma puissance.
Célianne recule précipitamment, trébuchant presque dans sa longue robe. Son corps tremble, ses yeux s’écarquillent de terreur. Mais, en un instant, elle ravale sa peur, jette un regard vers les élèves et le professeur, et se redresse pour sauver les apparences. Décidément... elle ne supporte pas de perdre la face devant les autres.
— Je... Je... Très bien ! Puisque vous êtes si puissante, prouvez votre valeur en tant que familier ! Montrez-moi vos pouvoirs de guérison !
Je la sens stressée. Elle veut montrer aux autres qu’elle peut me... contrôler. Et rien que pour son courage, je décide de jouer le jeu.
J’avance ma tête de dragon vers elle, étirant mon long cou, un sourire amusé au fond du regard.
— Très bien. Qui dois-je soigner ? Ou peut-être... t’arroser un peu ?
Je souris largement, et je crois apercevoir un léger rictus sur son visage.
— Comment oses-tu me menacer ?! Je suis une noble, pas une cible pour tes jeux aquatiques !Bon... très bien. Peux-tu soigner ça ?
Elle me montre une cicatrice ancienne sur son bras, apparemment mal refermée.
— Rhaa, tu n’es vraiment pas drôle... j’essaie d’être sympa, moi.
Je fixe la cicatrice, puis pose délicatement une griffe de ma patte droite dessus. Une douce lueur bleue s’échappe, et la plaie disparaît en quelques secondes.
— Oh ! Incroyable !
Elle observe son bras avec des yeux ronds : la cicatrice a totalement disparu.
— Bien, reprend le professeur. Que tout le monde retourne en classe ! Le spectacle est terminé. Les élèves dont l’invocation a échoué, remettez-vous au travail. Quant à ceux qui ont réussi, discutez et apprenez à connaître vos nouveaux compagnons.
Puis il se tourne vers nous et baisse un peu la voix, s’assurant que personne n’écoute.
— Célianne... tu es consciente qu’aucun magicien n’a invoqué de dragon depuis des siècles ?Alors sois prudente, d’accord ? Les autres vont forcément parler de ton exploit. Et avec ton père qui récemment s’est mis a dos le conseil des mages...Promets-moi d’être prudente.
— Oui, professeur. Je ferai attention. Et puis, les vacances arrivent après votre cours. Je serai au domaine familial.
— D’accord, Célianne. Kiarra... pouvez-vous reprendre forme humaine et venir avec nous en classe ?
Je hoche la tête, reprends ma forme humaine, et suis Célianne jusqu’à la salle de cours. Nous nous installons au fond, côte à côte.
Elle se tourne vers moi avec un sourire :
— Bon, puisqu’on doit faire connaissance... peux-tu me parler de toi ? Ton âge, d’où tu viens...
Je la regarde droit dans les yeux.
— Oh, tu sais, il n’y a pas grand-chose que tu ne saches déjà. J’ai deux cent trente-sept ans, je maîtrise parfaitement l’eau, et ma magie blanche me permet de soigner les blessures. Je viens d’un monde où la magie est bien plus présente et puissante que dans le tien. Et j’ai un odorat très développé : je peux sentir les odeurs... et la magie. Et toi ?
Célianne redresse fièrement la tête :
— Je suis issue d’une famille noble et traditionaliste. Mon père, Lord Alaric d’Aurenveil, siège au Conseil des Mages. Ma mère, Lady Isméria d’Aurenveil, est elle aussi une mage. Notre famille dirige plusieurs grandes entreprises, ce qui assure notre fortune.
— Ah... je comprends mieux ton goût pour les apparences, dis-je avec un léger sourire. Je me trompe ?
— Non, tu as raison. Je dois assurer l’avenir de notre nom. D’ailleurs, je te présenterai bientôt mes parents. Ce soir commencent les vacances : demain, nous partirons pour le domaine familial. Je maîtrise plutôt bien la magie des portails... et un peu les arcanes.
Je hausse un sourcil, intriguée.
— La magie des arcanes ? Impressionnant. C’est une magie rare et puissante... et très difficile à contrôler. Si je me souviens bien, elle repose sur des symboles qu’il faut écrire avec sa propre magie pour les activer, non ?
-Tu as raison petite dragonne...
Ce surnom me fait sourire, elle continue visiblement ravie de pouvoir étaler un peu de son savoir :
— Oui, la magie des arcanes... Ce n’est pas une magie comme les autres.Elle ne manipule ni le feu, ni l’eau, ni la terre. C’est laf orme brute de la magie, avant qu’elle ne se transforme.
Je la regarde, intriguée.— La forme brute ?
— Oui. L’énergie pure. Les arcanistes apprennent à la canaliser, à la concentrer, puis à la projeter sous forme de lumière condensée...Elle marque une pause, et ses yeux brillent d’excitation.— Des faisceaux d’énergie, des lances de mana, des arcs de lumière. C’est pour ça qu’on dit souvent que la magie des arcanes “déchire l’air”.
Je laisse échapper un sifflement admiratif.— Donc tu tires des lasers ?
Elle rit doucement.— Disons... des rayons magiques, si tu veux être plus polie. Mais oui, c’est un peu ça. L’arcane, c’est de la puissance pure. Si tu perds le contrôle, la moindre erreur peut vaporiser ton environnement... ou toi avec.
Je souris, amusée.— Charmant. Chez les dragons, on appelle çale souffle vital. Une magie si concentrée qu’elle devient lumière. Sauf que nous, on la crache.
Célianne lève un sourcil, l’air mi-fasciné, mi-inquiet.— Crachez ? Oh... Je vois. Disons que je préfère garder ma bouche intacte.
Je ris doucement.— Tu n’as pas tort. Et la magie des portails, dans tout ça ? C’est le même principe ?
— Pas exactement. Les portails, eux, utilisent aussi l’énergie arcane, mais de manière stable. On ouvre une brèche entre deux points à l’aide de trois sigils principaux :l’Ancre, qui fixe le lieu de départ, la Porte, qui fend l’espace, et le Fil, qui maintient la liaison. Sans eux, le passage se referme... ou explose.
— Explose ?
— Oui, littéralement. Si tu libères trop d’énergie sans la stabiliser, tu obtiens un rayon de mana pur — un laser de portail, comme disent les étudiants. C’est pour ça que seuls les mages entraînés ont le droit de manipuler cette magie.
Je hausse un sourcil, amusée.— Et tu maîtrises déjà tout ça ?
Elle sourit avec assurance.— Je me débrouille. Mon père dit que j’ai une affinité naturelle avec l’énergie brute. Une fois, j’ai accidentellement percé un mur entier pendant un exercice.
Je ris franchement.— Oh, je t’aime bien, toi. Si tu arrives à percer des murs, tu ferais une excellente dragonne.
Elle sourit à son tour, un peu fière, un peu gênée.— Hm... je préfère garder mes écailles invisibles, merci