PROLOGUE.
La nuit était tombée sur Los Angeles, une chape lourde et veloutée qui étouffait les bruits de la mégalopole. Soudain, un éclair zébra la noirceur, déchirant le ciel d’une cicatrice lumineuse. Le tonnerre gronda dans son sillage, un fracas si profond qu’il sembla ébranler les fondations de la ville.
Perché sur le toit d’un immeuble, Darel, un homme de trente ans au visage ravagé par le chagrin, avança d’un pas hésitant vers le bord. Le vent, en cette altitude, sifflait une mélodie funèbre, faisant danser ses cheveux bruns et glacer les larmes qui striaient ses joues. Son costume noir, trempé par une sueur froide, lui collait à la peau comme un linceul. Pour lui, le monde avait perdu ses couleurs, sa musique, son sens. Le vide qu’il ressentait en lui était plus vaste et plus noir que le ciel qui l’engloutissait.
Il se pencha, et son cœur se serra. Soixante étages plus bas, le flot des voitures n’était plus qu’un ruisseau de lumières rouge et or, indifférent et hypnotique. Les phares dessinaient des traînées fantomatiques sur l’asphalte luisant. Chaque souffle lui brûlait les poumons. Malgré la peur qui lui tordait les entrailles et faisait trembler ses jambes, il se rapprocha encore, la pointe de ses chaussures dépassant du béton. Il leva les yeux vers la voûte céleste, comme pour y chercher une réponse, une absolution. Aucune étoile ne perçait l’obscurité. Seules les larmes, salées et amères, s’écrasaient à ses pieds, bientôt rejointes par les premières gouttes de pluie, lourdes et lentes.
Puis, l’averse s’intensifia, se transformant en un déluge furieux. Les éclairs zébrèrent à nouveau le ciel, illuminant par intermittence son visage décomposé. Chaque coup de tonnerre était un écho à la tempête qui faisait rage dans son âme. Il déglutit avec difficulté, le goût du désespoir acide dans sa gorge. Son regard plongea une nouvelle fois dans le vide, et le souvenir le transperça, plus douloureux qu’une lame.
La porte de l’appartement, trop silencieuse. L’absence du parfum familier. Le carré de papier blanc, cru, posé sur la table de la cuisine, comme une bombe à retardement. Les mots, tracés d’une écriture qu’il croyait aimante, qui déchiraient l’illusion de leur vie : « Je ne t’ai jamais aimé. L’argent était ma seule raison d’être. Adieu. » Le compte en banque, vidé. Les années de labeur, de sacrifices, réduites en cendres. La trahison, pure, absolue.
Une douleur si aiguë lui transperça le cœur qu’il crut défaillir. C’en était assez. Il avança une jambe dans le vide, le vertige l’enlaçant comme une promesse de délivrance.
Mais au même moment, une bourrasque plus forte que les autres s’engouffra sur le toit, et un homme atterrit avec une grâce surnaturelle, sans un bruit. Ses ailes d’une blancheur immaculée se replièrent dans son dos. C’était un ange.
— Arrête ! Sa voix n’était pas un cri, mais une vibration qui apaisa momentanément la fureur des éléments.
Il s’approcha, son regard d’or posé sur Darel avec une infinie compassion.
— Ne fais pas ça. Ta vie est un chant qui ne peut s’interrompre sur cette note discordante.
Darel eut un rire rauque, un son brisé par les sanglots.
— À quoi bon ? Ma vie est fichue. Elle est partie… Sa voix se brisa, remplacée par un grondement de rage. Elle a tout pris ! Tout ce pour quoi j'ai travaillé, souffert. Il ne reste plus rien. Plus rien de moi.
— Non ! L’insistance de l’ange était douce mais ferme. Tu peux te reconstruire. Elle est partie, et alors ? Son départ n'est pas une fin, mais une libération. D'autres chemins se croiseront, des femmes dont le cœur n'est pas une forteresse vide. Tu ne peux abdiquer pour une…
— Et puis quoi encore ?
Une nouvelle voix, rauque et teintée d’une moquerie malsaine, fendit l’air. L’ange se tut, son visage se voilant d’inquiétude.
Près de Darel, là où il n’y avait que le vide un instant plus tôt, un démon se matérialisa. Il était grand, dominant, vêtu d’un manteau de cuir noir qui semblait absorber la lumière. Sa crinière était rouge comme la braise, et ses ailes de chauve-souris, d’un rouge sang, se déployaient avec une lenteur théâtrale.
— Ne l’écoute pas, murmura le démon, se penchant vers l’oreille de Darel comme un amant pervers. Sa voix était un poison doucereux. Vivre ne t’apportera que de nouvelles souffrances. Comment comptes-tu rembourser tes dettes ? Recommencer ? C’est un leurre. Tu as assez souffert. La mort n'est pas un échec, c'est un repos bien mérité.
Il se tenait maintenant en l'air, ses ailes battant lentement, et tendit une main aux ongles acérés vers Darel.
— Je te le promets, tu ne connaîtras plus jamais cette douleur.
L’ange s’approcha, son aura de lumière luttant contre l’ombre que dégageait le démon.
— Darel, souviens-toi ! supplia-t-il. Tu as toujours surmonté les épreuves, aussi écrasantes fussent-elles. Cette force est toujours en toi. Ne te laisse pas berner par ses mensonges ! C’est un piège !
— Allons, Darel, enchaîna le démon, son sourire s’élargissant, victorieux. Juste un petit pas. Un seul. Et ce sera terminé. Plus de dettes, plus de trahison, plus de ce vide qui te dévore. Viens. Lâche prise.
Darel déglutit. Un flot de souvenirs l’envahit : les nuits blanches au bureau, les rêves mis de côté, les sourires forcés, tout sacrifié sur l’autel d’un avenir qui n’était qu’un mirage. Il avait tout donné, et on lui avait tout volé. La douleur revint, cuisante, définitive. Assez.
Il fit un pas, non pas dans le vide, mais vers le démon, dont les yeux s’embrasèrent d’une lueur triomphale.
— C’est faux ! Il ne fait que te mentir ! hurla l’ange, sa voix un ultime éclat de lumière dans les ténèbres grandissantes.
Mais il était trop tard. Les yeux de Darel, vides de toute espérance, se fermèrent. Et dans un silence qui parut durer une éternité, il se laissa tomber du haut de l’immeuble, son corps n’étant plus qu’une ombre promise à la gravité.