Les Ombres du Chaos, tome 1 : La forêt d'Ozdal

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Summary

Vingt ans après le massacre de son village, Nérys veille sur la forêt d’Ozdal, terre ancestrale de son peuple. Sa rencontre avec Aël, prince héritier en proie aux complots de cour, bouleverse son destin. Dans l’ombre, le roi Urien mène une politique implacable qui fracture le royaume, tandis que Riwall, son fils cadet et instrument de ses ambitions, se débat entre loyauté et rébellion.

Genre
Fantasy
Author
Aurea_C
Status
Ongoing
Chapters
11
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Nérys

Ils viennent armés de mythes et de mensonges, ignorant que la véritable richesse réside dans la vie qu’ils s’emploient à détruire.

Perchée sur une branche, Nérys sondait la forêt. Un battement d’ailes éclata dans l’air, sec et paniqué. Des oiseaux jaillirent vers le ciel. Au sol, les petits mammifères se glissèrent entre les racines, et se cachèrent à l’ombre protectrice des fourrés. Même le vent retenait son souffle.

Un mouvement furtif agita la ramure — elle le reconnut aussitôt, une présence familière, presque rassurante. L’aigle se posa à ses côtés, les yeux d’or braqués sur elle.

— Encore là, toi ?

Elle détourna le regard vers l’horizon.

— Ils se rapprochent... Voilà pourquoi tu es ici, je suppose. Je n’ai toujours pas aperçu Ozdal, mais c’est uniquement pour lui que des hommes oseraient s’aventurer ici, soupira-t-elle.

Une lumière blanche, intense, traversa les arbres. Nérys amorça la descente : ses doigts agrippèrent l’écorce rugueuse tandis que ses pieds cherchaient leur appui. Avec l’agilité d’un félin, elle atterrit sur la terre ferme.

Déjà, des aboiements lointains résonnaient, portés par les vibrations du sol. Elle s’élança sans attendre.

Le souvenir d’un chasseur aux portes de la mort, venu aussi pour Ozdal, ressurgit. Sa voix râpeuse lui avait fait part des rumeurs circulant à Sidora : capturer l’animal apporterait gloire et richesse ; ses bois pouvaient guérir toutes les maladies ; son sang procurait la vie éternelle. Quels idiots... S’ils savaient.

Des échos indistincts, mêlés au martèlement des sabots, la ramenèrent au présent. Elle escalada de nouveau un arbre, se dissimula parmi le feuillage. En contrebas, les chiens dévalèrent la pente.

Nérys plongea la main dans sa sacoche, en sortit une sarbacane en chêne poli et un paquet de fléchettes enveloppées de tissu rêche. Elle saisit l’une d’elles avec soin : la pointe luisait, enduite d’un poison à base d’Idryliss — une fleur aussi rare que belle et mortelle. Le tube se cala entre ses lèvres, prêt à être utilisé.

Des silhouettes se rapprochèrent. Une dizaine, à vue d’œil. Nérys saisit son arc et le banda. Une flèche fusa, atteignit un des hommes à l’avant-garde. Il tomba de cheval. Ses compagnons s’immobilisèrent, scrutant les alentours, armes en main.

Elle tira encore sans hésiter. L’arc, prolongement de son être depuis l’enfance, ne laissait aucune chance à ses proies.

— Vous trois, attrapez ce scélérat ! cria une voix rauque. Les autres restent en position !

Lorsqu’ils arrivèrent à sa portée, Nérys souffla dans la sarbacane et la rechargea aussitôt.

Du haut de son perchoir, elle ne discerna pas son état. Mais, elle avait déjà vu le poison à l’œuvre : les membres se raidissaient jusqu’à la paralysie complète. Le visage devenait violacé, les yeux exorbités de terreur. Une mousse rougeâtre s’échappait de la bouche. Puis la mort.

Un second homme connut le même sort.

— Lâche ! Montre-toi ! s’exclama un troisième, une arbalète brandie devant lui.

Nérys, légèrement exposée pour mieux cibler ses proies et observer le spectacle macabre, fut repérée. Un carreau d’arbalète perça l’écorce, à quelques centimètres de son visage. Un vertige la saisit. Il est temps de déguerpir, songea-t-elle. Son pouls battait jusque dans ses tempes, chaque inspiration lui brûlait la gorge.

Elle sauta de branche en branche, se fondant dans le paysage forestier. Un glatissement trancha l’air : le majestueux aigle venait à sa rescousse. Nérys s’arrêta pour contempler son offensive. L’oiseau entra en collision avec l’un poursuivant, ses serres le lacérèrent. Un gémissement étranglé s’échappa de sa gorge.

L’archère tira une flèche vers l’un des cavaliers qui s’apprêtaient à abattre le rapace. Une fois le danger écarté, l’aigle se posa près d’elle.

— Merci, chuchota-t-elle, caressant son plumage.

Nérys rebroussa chemin pour s’assurer que les chasseurs restants s’étaient repliés. À sa grande surprise, un combat acharné se déroulait devant elle. Elle se cacha derrière un tronc et observa la scène. L’un des chasseurs luttait seul contre plusieurs adversaires.

Derrière le vacarme des lames, un autre danger approchait. Un hurlement la fit sursauter : les loups arrivaient. Elle reporta son attention sur le ballet mortel. L’homme acculé était à genoux.

Ils jaillirent de l’ombre. Céleste, la louve aux yeux dorés, en tête. Leur assaut faucha les intrus avant qu’ils n’aient le temps de se défendre. Les grognements se mêlaient aux cris, les chairs se déchiraient sous la force des mâchoires.

Un loup éloigna un corps du champ de bataille et planta ses crocs dans la gorge, savourant sa prise. Plus loin, un autre se dressa, la gueule tachée de sang, et poussa un hurlement. Était-ce un appel ? Bientôt, des réponses s’élevèrent des profondeurs de la forêt.

Elle sortit de sa cachette. Ils n’avaient jusqu’alors montré aucune hostilité envers elle, et ne commenceraient pas aujourd’hui.

Nérys contourna les cadavres et s’agenouilla près de l’unique survivant, celui attaqué par ses compagnons. Elle le retourna sur le dos. Blafard, le visage strié de terre ; le torse, rouge de sang. Il déclinait, aspiré par les murmures du néant.

Un reflet doré piqua son intérêt : un petit oiseau accroché à sa cape. Elle effleura le tissu, doux et résistant, comme rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici.

Elle enfonça son index plusieurs fois dans sa joue. Il ne bougea pas. Que devait-elle faire ?

Ces barbares ne méritaient pas sa compassion. Le laisser ainsi semblait la meilleure option. Elle se releva et s’éloigna. Les loups finiraient de s’occuper de lui.

Aide-le !

Nérys sursauta et regarda autour d’elle. Personne.

Ne laisse pas cet humain à ce sort funeste !

Décidée à l’ignorer, elle reprit sa route.

Sauve-le !

— Qui que tu sois, arrêtes ça ! râla-t-elle, pressant sa paume contre son front.

Alors obéit.

Elle soupira. Pendant son enfance, déjà, la voix surgissait pour l’avertir d’un danger et disparaissait lorsqu’elle l’écoutait. À ce jour, Nérys n’avait toujours pas découvert qui s’amusait à s’introduire dans son esprit.

Quand elle pivota, elle s’aperçut que Céleste la dévisageait, assise près du survivant.

— Tu ne vas pas t’y mettre aussi ? C’est un ennemi... Il n’hésiterait pas à te tuer et à prélever ta fourrure pour en faire un tapis. Ta jolie tête serait ensuite collée sur un mur. D’après Doaris, c’est ce qu’ils font.

Céleste ne bougea pas.

— Très bien. Je vais faire ce que vous voulez, mais ne venaient pas vous plaindre s’il revient tous nous massacrer, dit-elle, le pointant du doigt.

Nérys se mordilla la lèvre inférieure. Sa magie n’avait jamais servi à aider un être vivant de par-delà cette forêt. Pour quelle raison Céleste et la voix voulaient l’épargner ?

Les premières gouttes de pluie s’abattirent, tandis que le tonnerre grondait au loin. Elle s’accroupit près du corps inerte : cette besogne devait se terminer au plus vite.

Avec un rictus de dégoût, elle défit la chemise poisseuse. Ses mains se placèrent au-dessus des plaies béantes et elle respira profondément. Pendant un bref instant, le bruissement des feuilles balayées par le vent s’intensifia, comme si la forêt elle-même lui donnait une partie de son énergie.

Au cœur de son esprit, Nérys visualisa les dégâts sous la peau du chasseur. Le corps s’illumina faiblement alors qu’une lueur bleutée s’échappa de ses paumes pour tisser des fils étincelants autour des lacérations.

La sensation d’un couteau déchirant sa chair lui arracha des larmes. Ses bras tremblaient, la sueur ruisselait sur son visage.

Elle libéra les dernières mèches de magie et les laissa filer comme des feuilles emportées par le vent d’automne. La respiration du chasseur se fit plus régulière et les terribles blessures avaient désormais cédé la place à une peau pâle et intacte.

Mais en elle, le calme ne revenait pas. Sa vision se brouilla, le monde tanguait autour d’elle. L’énergie qu’elle venait d’invoquer la submergeait, lui retournant l’estomac. Elle devait attendre que l’effet s’estompe.

— Si un jour il te prend l’envie de revenir ici, je te promets que ce qui t’attend sera pire, murmura Nérys en l’observant.

Il ne semblait pas beaucoup plus âgé qu’elle. Des boucles blondes ; couvert de saleté, collaient à son front. Un grain de beauté se trouvait sous son œil gauche, une cicatrice fendait sa lèvre supérieure.

— Qu’as-tu fait pour te retrouver dans cette situation ?

Il commença à remuer, un frisson la parcourut. L’avait-il entendu ? Son existence, sa magie ne devait pas être découverte. Une sueur froide glissa le long de son échine rien qu’à l’imaginer.

Au moment où elle se redressa, des doigts se refermèrent sur son poignet. Un regard à la fois doux et surpris, dont la couleur était semblable à celle des noisettes, croisa le sien.

Les secondes s’écoulèrent. Nérys resta paralysée, comme si une force extérieure lui ordonnait de ne pas bouger.

L’inconnu ouvrit la bouche, essaya de parler, en vain. Il sombra encore dans les ténèbres et la pression qu’il exerça sur elle se relâcha. Elle s’arracha au sol, vacillante, et courut sans se retourner, les muscles en feu.