Le jour où j’ai réveillé quelque chose
Rose-Marie
J’éclate de rire devant mon téléphone et comme d’habitude ma mère tourne la tête pour me fusiller du regard.
— Tu devrais essayer de mieux gagner ta vie, au lieu de passer tes journées à regarder ces gens qui n’ont rien d’autre à foutre de la leur que de l’étaler sur les réseaux sociaux ! souffle-t-elle d’une voix pleine d’agacement.
Je soupire et je lève les yeux au ciel. Elle recommence.
Je l’adore mais parfois qu’est-ce qu’elle me saoule ! Elle n’est jamais contente ! elle a toujours eu la critique facile : ce que je fais, ce que je dis, même mon silence semble parfois l’irriter.
Elle m’a élevée toute seule. Mon père ? Mort quand j’avais un an, à ce qu’elle m’a dit. Mais ça reste des mots ! impossibles à vérifier. Je ne garde presque rien de lui, juste un vide avec lequel j’ai dû grandir. La seule trace, la seule pièce à conviction, c’est une photo. Une vieille photo trouvée par hasard lors de notre déménagement quand j’avais dix ans.
J’avais trouvé cette photo en fouillant dans un carton à moitié éventré, où, on y voit, une image de mon père dont le visage est figé dans un sourire éclatant. Qu’est-ce qu’il était beau ! Et sur cette même photo quelqu’un s’y tenait, mais malheureusement cette partie de la photo a été retiré. Cependant, il reste une main, à côté de celle de mon père. Cette main portant une bague étrange, lourde, trop voyante. Cette image m’a intriguée toute mon enfance, obsédée même à la limite.
Depuis le jour où j’avais retrouvé cette photo, je la garde jalousement pliée entre deux pages de mon carnet. Ma seule preuve que j’ai eu un géniteur. Parce que ma mère refuse d’en parler. À chaque fois que j’essayais d’aborder ce sujet, ses yeux s’assombrissaient et elle devenait désagréable au moins pour une semaine. Alors j’ai arrêté de demander. Tout ce que je sais de lui, c’est qu’il est “mort”. Rien de plus. S’il avait une famille ? Des parents, des frères, des sœurs ? Si quelqu’un, quelque part, porte son sang à part moi ? Je n’en ai aucune idée.
Et parfois, le soir, seule dans ma chambre, je regarde cette photo découpée en me demandant pourquoi ma mère refuse de me parler de lui malgré qu’il soit mort ? lui aurait-il fait du mal ? Aurait-il été un bon père ? Mais ça, je ne le saurais jamais vu qu’il est mort ça fait plus de 20 ans maintenant.
Cela fait deux ans que j’ai terminé ma licence en sociologie, et j’étais plutôt bonne. J’aurais pu continuer, peut-être décrocher quelque chose de sérieux, mais évidemment, maman n’avait plus la force pour payer les frais. Résultat : mes ambitions sont au placard et moi je fais des shifts en tant que réceptionniste dans un hôtel cinq étoiles. Enfin, “cinq étoiles” sur le papier, parce que la paye est tout sauf brillante. C’est un boulot qui ne demande aucune réflexion, à peine un sourire poli quand des clients viennent déposer leurs valises. Le reste du temps, je m’occupe comme je peux derrière mon comptoir : je scrolle dans mon téléphone encore et encore, mon visage illuminé par mon écran plutôt que par mon futur.
Et ce que je regarde ? Ces filles... Ces influenceuses avec leur vie parfaite. Je sais que je ne devrais pas, que ça ne fait qu’attiser ma frustration. Mais impossible de décrocher.
Je soupire devant une vidéo de l’une d’elles. Séraphine Draxen. Une espèce de déesse fabriquée de toutes pièces qui adore montrer son monde doré. Elle totalise plus de 3 millions de followers. Tout le monde la trouve “sublime”, “inspirante”, “rayonnante”, c’est vrai qu’elle est tout ça mais, je vois un peu plus son arrogance, ce petit air hautain d’une fleur trop arrosée.
Elle ne fait rien de concret. Pas un vrai contenu, pas une vraie valeur ajoutée. Juste étaler son life style, ses voyages, ses bijoux, ses voitures de luxe, des photos magnifiques de lieux paradisiaques qu’elle fréquente, des plats et cocktails qu’on ne pourrait pas s’offrir même avec deux mois de salaire. Je parie, comme tout le monde, que c’est un homme riche derrière ce décor, un type qui paie pour son luxe. Quelle autre explication pourrait exister ?
Et moi ? Moi je suis coincée dans ma vie pourrie, derrière mon comptoir, à sourire à des hommes en cravate qui me prennent à peine pour une personne. Chaque fois que je vois ses publications, la différence me saute au visage, j’envie tellement son style de vie. Pourquoi elle et pas moi ? Oui : je mérite plus que cet entre-deux médiocre. Plus qu’une vie d’attente et de frustration.
Tout ce à quoi j’ai droit, c’est de regarde, et plus je regarde, plus l’envie se tord en jalousie, plus ma jalousie se transforme en quelque chose de plus noir.
Et quand je vois son magnifique visage souriant, parfaitement maquillé, parfaitement éclairé, je sens l’acidité me bouffer.
Je fixe l’écran, ses lèvres rouges, ses long cheveux roux bien entretenus, son sourire insolent. Ça brille trop. Ça me nargue. Ça m’étouffe presque. J’ai l’impression qu’elle sourit pour me viser personnellement, qu’elle sait ce que je ressens et qu’elle le fait exprès.
La vidéo tourne. Elle lève son verre de champagne à la caméra, l’air de dire : Vous voyez, ma vie est parfaite et la vôtre ne le sera jamais.
Mon estomac se noue. J’en ai marre de ce visage impeccable, de ces yeux magnifiques qui semblent n’avoir jamais connu une larme. Moi je serre les dents, je retiens ma frustration depuis trop longtemps, mais là… je ne peux plus.
Je commence à écrire dans les commentaires. Mes doigts tapent si vite que j’ai presque du mal à suivre le flot de ma propre pensée.
« Tu crois vraiment que ton sourire peut cacher la vérité ? T’es qu’une vitrine vide. Derrière tes filtres et ton champagne, t’as pas d’âme. Une coquille de luxe, rien de plus. Tu fais pitié à t’inventer une vie parfaite alors que t’es juste pathétique. »
Je reste quelques secondes à contempler mon commentaire. Une voix intérieure me souffle d’effacer ce commentaire, de ne pas l’envoyer, mais l’autre, plus forte, plus tordue, insiste : Non, laisse. Qu’elle lise. Qu’elle sente.
Je clique. Publier.
Un frisson me parcourt l’échine. Je ressens une sensation douce et brutale à la fois. Mon pouls ralentit un peu. Je respire mieux. Je me demande comment elle réagira si elle tombe sur mon commentaire vu qu’il y’en a des centaines. Mais si elle le lit tempis. Au moins je me suis déchargé.
Je repose mon téléphone, mais une sensation bizarre me serre la poitrine. Pas une culpabilité. Plutôt une impression étrange. Un malaise m’envahit. Je rallume l’écran, j’ouvre à nouveau la vidéo. Mon commentaire est bien là. Déjà huit likes, déjà deux réponses d’un autre hater. Mais je n’arrive pas à me réjouir complètement. C’est comme si, au moment exact où mon doigt a pressé sur “Publier”, j’avais déclenché quelque chose. Je ne sais pas comment expliquer mais je le ressens.