0 - Prologue
Tariel
La vie à Mistvale était… paisible. La cité elfique ne faisait qu’un avec les montagnes : perchée sur des falaises escarpées, elle semblait gravée dans la pierre elle-même, avec des tours élancées et des arcs élégants qui s’entremêlaient harmonieusement avec les formations rocheuses naturelles. Gardée par des golems, ces gardiens ancestraux créés par d’anciens artisans elfes et animés par leur magie, la cité était protégée avec une vigilance inébranlable.
En somme, outre les dragons et quelques conflits occasionnels qui n’entraînaient que de rares individus à sortir, principalement des elfes guerriers ou des messagers, la vie restait tranquille.
Tariel venait d’une famille qui, bien que plutôt normale, ne faisait pas une grande place à l’amour. Son père, Conseiller des affaires étrangères, assurait la « paix » entre Caelendor et les royaumes avoisinants, ce qui le conduisait à voyager souvent. Sa mère, quant à elle, était guérisseuse et malgré l’absence fréquente de son père, Tariel ne se sentait pas proche de sa mère. Ce n’était jamais « mère et lui contre le monde », non.
C’était lui et ses livres, cloîtrés dans la bibliothèque de la cité.
Dans cette même bibliothèque, pendant près de deux cent années, il avait activement étudié les arcanes, l’art de la magie sous tous ses angles et dans toutes ses mises en pratique. Cette « passion » lui avait valu de très mauvais résultats lors de son apprentissage académique : la magie était sa seule obsession. Il avait toujours eu une affinité naturelle avec elle.
Des événements se produisaient autour de lui, le monde répondait à sa volonté comme s’il n’était qu’un pantin animé par ses doigts. Souvent, aucun sort n’était prononcé : il y pensait, le visualisait et sa volonté devenait réalité. Cela ne l’exemptait pas, bien sûr, d’apprendre la magie avec une rigueur et une discipline qui faisaient pâlir ses mentors. S’il excellait en langues anciennes et en études des arcanes, il était très mauvais en histoire. Il connaissait vaguement l’étendue des conflits avec les dragons ou les orcs, et tout le monde était en conflit avec les orcs, mais s’y intéresser lui paraissait inutile, et prétendre que cela aurait changé aujourd’hui serait un grossier mensonge.
Sa collection privée d’ouvrages ne cessait de grandir et de s’étoffer au fil des décennies. Son père lui rapportait souvent des livres de ses voyages, le gardien de la bibliothèque de la cité lui offrait parfois des parchemins, et Tariel en achetait sans cesse aux marchands itinérants, si bien qu’ils avaient rapidement commencé à « prendre ses commandes ». Au cours de ses recherches, les notes qu’il prenait se transformaient elles-mêmes en ouvrages à part entière, et bien vite, les regards avaient commencé à se tourner vers lui.
Qui ne voudrait pas accéder à tant de savoir ? À tant de magie ? Tariel était devenu la référence, le mage de la cité capable d’animer des golems colossaux, de tromper les orcs et… de tuer des dragons. Il en était absolument convaincu, et vraisemblablement, le conseil l’était également puisqu’ils l’avaient un jour convoqué pour lui demander conseil à propos de leur « petit problème » écailleux.
Il n’avait pas fallu un mois pour que Tariel soit envoyé dans les terres sauvages, tout droit vers le sud, pour se débarrasser d’une bête solitaire. D’après eux, lui seul en était capable : lui, Tariel Elenion, mage n’ayant jamais mis le pied au-delà des golems gardant la cité. Bien que l’idée ne lui avait, dans un premier temps, rien d’alléchant, c’est son familier, un golem qu’il avait généreusement nommé Brynjar, qui l’avait convaincu :
« Oh, cher maître, quelle gloire et quelle grandeur vous attendent, noble seigneur ! Vous serez le plus grand héros que notre terre elfique ait jamais connu, chanté dans les ballades et honoré dans les livres d’histoire pour les siècles à venir ! Votre sagesse et votre courage illumineront les cieux, et votre nom sera respecté et honoré dans tous les recoins du royaume. Imaginez les regards admiratifs de vos confrères lorsque vous reviendrez victorieux, portant sur vos épaules la fierté et l’admiration de tout un peuple ! » avait-il dit, et il s’était laissé convaincre.
C’est vers le sud, loin, très loin du confort de sa demeure, que Tariel se dirigeait à présent, à dos de cheval, aux côtés de Brynjar.
Cassian
//Dans un râle d’agonie, la poussière et la cendre prenaient vie : beauté incandescente d’une destinée désormais réduite à la rage et à la vengeance.
Les terres de Morgraves brûlaient. Elles hurlaient leur douleur au vent destructeur, témoin impuissant de la mort d’une nature autrefois verdoyante, aujourd’hui consumée par la flamme du dragon. Le souffle avait été soudain, dévastateur.
Il avait pris l’armée par surprise, eux qui se croyaient à l’abri, protégés par leur enclave entre Caelendor et les druides de Veylaris.
Mais nul ne savait où trouver la bête. Nul ne pouvait déloger celui dont le visage restait inconnu. Sa trace se dissipait toujours trop vite, comme soufflée par l’air même qu’il embrasait. Morgraves avait pourtant imploré de l’aide, réclamé des renforts, mais l’Alliance des Quatre vacillait.
Aethros avait eu le temps. Des décennies d’exil, loin des décombres fumants de son enfance, lui avaient permis de façonner méticuleusement l’homme qu’était devenu Cassian. Il n’était plus ce garçon apeuré face aux lances qui avaient arraché la vie aux siens.//
Durant ses années d’errance à travers Ennevia, il avait bâti une légende de brique et de sang. Cassian était désormais un nom que l’on murmurait avec un mélange de crainte et de respect dans chaque taverne du continent.
Il s’était forgé une réputation de mercenaire de renom, un homme aux alliés dissimulés dans chaque ruelle sombre, connu pour une magie mystérieuse que nul ne parvenait à nommer. Mais plus encore que sa lame, c’était son esprit qui effrayait les puissants : ses connaissances sur la Grande Guerre et sur Drakensyl, le royaume des bannis, semblaient dépasser les limites de l’entendement humain. Sa quête alchimique avait transcendé toutes les espérances : aujourd’hui, il avait transformé son héritage, ce fardeau impur, en l’amorce du Grand Œuvre.
Devenir l’égal d’un dieu pour relever un royaume déchu.
« Cassian… »
Heureusement pour Ennevia, Aethros ne portait pas en son cœur la volonté du chaos, mais celle de la renaissance. Mais comment saisir cette nuance quand les légendes ne racontaient que les horreurs commises par la bête ?
Son ombre restait un mauvais présage.
« Cassian ! »
Des yeux d’un bleu éclatant, pareils aux eaux les plus claires des lagunes, se tournèrent vers un compagnon de route. Cassian était en train de tracer dans la poussière sablonneuse des symboles complexes. Un profane y aurait vu les glyphes d’un sorcier, alors qu’ils n’étaient qu’alchimiques. Mais qui, en dehors de lui, possédait encore ce savoir ?
« Qu’est-ce que tu veux, Cyrus ?
— On se disait, avec les autres, qu’on pourrait faire une halte dans la vallée. Cela fait des semaines que nous n’avons pas vu de jolies filles ou des cuisses accueillantes. »
Un rire bref échappa à Cassian. Ce nom, il l’avait choisi pour effacer toute trace de sa lignée. Il leva les yeux au ciel avant de rabattre sa capuche, dévoilant une crinière brune et mi-longue aux reflets rougeâtres.
« Parfois, je me demande si vous avez plus faim de viande ou de femmes.
— Les deux se valent ! »
D’un geste familier, il tapa sur l’épaule de son compagnon pour signifier son accord. Bien qu’il ne fût pas officiellement leur chef, Cassian s’était imposé comme le guide de ce groupe de mercenaires : des chasseurs de têtes, des lycans reclus, quelques déserteurs… Une bande de brutes épaisses originaires de Morgraves, Malveth ou Veylaris, au milieu desquelles le roi de Drakensyl avait trouvé un camouflage parfait.
On ne parlait jamais de soi dans ce milieu, mais on faisait en sorte que les autres parlent de vous. Cassian était perçu comme un homme trop rusé, imprévisible, peut-être un peu fou, mais d’une sagesse tactique hors norme. Pour ses camarades, il était le compagnon idéal : bon vivant, érudit et d’une intelligence parfois redoutable.
Cependant, sous ce masque de mercenaire agréable, Cassian nourrissait un dessein bien plus vaste. Il guettait la faille dans le jeu de l’ennemi, prévoyait le retour des siens… Pour accomplir son destin, il devait d’abord réaliser le Petit Œuvre : celui du Cœur d’Elhë, gardé par les elfes. On racontait qu’aucun elfe n’avait revu le Cœur de Cristal depuis des siècles, que tout avait disparu, comme les dragons. Mais Cassian en était persuadé : il était là, quelque part. Les elfes ne prendraient jamais le risque de perdre un pouvoir si grand en s’en débarrassant.
L’attention était à nouveau posée sur Cassian, assis nonchalamment sur le bar, et il captivait l’assemblée. Il racontait des histoires de royaumes disparus et de batailles épiques avec un talent de conteur qui fascinait les femmes et faisait rugir les hommes : « Raconte cette fois-là où tu as… ! », « Dis-leur comment on a survécu à…! ».
Mais alors que les rires éclataient et que les chopes s’entrechoquaient, la porte de l’auberge s’ouvrit à la volée. Un silence soudain plana sur la salle. Dans l’encadrement, une silhouette frêle apparut : une chevelure aux reflets argentés et un air hautain qui tranchait violemment avec la vulgarité du lieu.
Cassian s’immobilisa, son regard bleu se fixant sur l’intrus.