LUNA ROJA

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Summary

Mercenaire redoutée des deux côtés de la frontière américano-mexicaine, Luna Williams n'a jamais compté sur personne pour survivre. Lorsqu'un contrat périlleux l'entraîne au cœur du cartel Reyes, elle déclenche sans le savoir une série d'événements qui vont bouleverser son existence. Entre trahisons, vengeance et secrets de famille, Luna se retrouve prise entre deux hommes que tout oppose : un agent de la DEA prêt à tout pour la sauver, et Alejandro Reyes, chef de cartel impitoyable hanté par ses propres démons. Mais dans cet univers où la loyauté s'achète et où l'amour est une faiblesse, les apparences sont trompeuses et les alliances dangereuses. À la croisée de son passé et de ses choix, Luna devra affronter celui qui a détruit sa vie, sans perdre ce qu'il reste de son âme. Entre violence et émotions interdites, jusqu'où est-on prêt à aller pour se venger... ou se sauver ?

Genre
Romance
Author
emmhrv
Status
Complete
Chapters
64
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

CHAPITRE 01

PDV : Luna Williams

Dans quel putain de bordel je me suis encore fourrée.

Le goût du cuivre. C’est la première chose qui me revient, toujours. Cette saveur métallique, âcre, qui tapisse le fond de ma gorge et se mélange à la bile. Je ne sais pas si c’est mon sang ou celui des autres. À ce stade, ça n’a plus vraiment d’importance.

Je pousse la lourde porte de service en métal avec mon épaule, manquant de trébucher sur le seuil. Mes jambes sont lourdes, comme si j’avais couru un marathon dans de la boue séchée. L’air nocturne de Juarez me frappe le visage, une gifle de fraîcheur polluée qui contraste violemment avec la chaleur étouffante de l’entrepôt. Derrière moi, le silence est retombé. Un silence de mort. Un silence artificiel, fabriqué par mes soins. Il y a moins de trois minutes, cet endroit résonnait des détonations sèches de mon Sig Sauer et des hurlements d’hommes qui réalisaient, trop tard, qu’ils allaient mourir.

Maintenant, il n’y a plus que le bourdonnement de l’électricité dans les vieux néons qui grésillent au-dessus de ma tête et le sifflement aigu dans mes tympans. L’adrénaline, cette garce, commence à redescendre, et avec elle vient le tremblement. Pas la peur. Jamais la peur. Juste la réaction physiologique d’un corps qui a frôlé la rupture. Mes mains tremblent si fort que je dois m’y reprendre à deux fois pour agripper les clés de ma voiture au fond de ma poche tactique.

— Putain de bordel de merde... je souffle entre mes dents serrées.

Je m’éloigne du bâtiment en restant dans l’ombre projetée par les conteneurs. Chaque pas est calculé. Talon, pointe, déroulé. Ne pas faire de bruit. Ne pas laisser de traces. C’est ironique, compte tenu du carnage que je laisse derrière moi. Une boucherie. C’était censé être une extraction chirurgicale. “Entre, prends les infos, sors. Pas de fantômes, pas de cadavres”, m’avait dit Ted.

Résultat ? Six macchabées refroidissent sur le béton. Six fils de mères qui ne rentreront pas ce soir.

J’atteins enfin ma voiture, une vieille berline noire anonyme garée deux rues plus loin, coincée entre une poubelle débordante et un mur tagué. Je désactive l’alarme, ouvre la portière et m’effondre sur le siège conducteur. L’odeur du vieux cuir et du désodorisant “Sapin Magique” périmé me rassure absurdement. C’est mon sanctuaire.

Je verrouille les portières. Clic. Sécurité.

Je pose mon front contre le volant, inspirant profondément. Un, deux, trois. Expirer. Un, deux, trois.

Je lève les mains devant mes yeux. Dans la pénombre, elles paraissent noires. Je sais qu’elles sont rouges. Un rouge sombre, poisseux, qui commence à sécher et à tirer la peau. Je ne peux pas conduire comme ça. Si je me fais arrêter par une patrouille, je suis finie. Et ici, les flics ne t’arrêtent pas pour te mettre une amende ; ils te vendent au plus offrant. En l’occurrence, le cartel Reyes.

Je me tourne vers la boîte à gants et en sors une bouteille d’eau tiède et un paquet de lingettes industrielles. C’est mon rituel post-mission. Toujours le même. Mécanique. Précis.

Je verse l’eau sur mes mains, au-dessus du tapis de sol en caoutchouc côté passager. Le liquide clair se teinte instantanément d’écarlate, ruisselant entre mes doigts, emportant avec lui des fragments de vie qui ne m’appartiennent pas. Je frotte. Je gratte. Je prends une lingette et j’insiste sur les cuticules, là où le sang aime se loger, comme pour m’accuser. L’odeur d’alcool des lingettes se mélange à celle du sang. Un cocktail olfactif qui me donne la nausée.

Je repense à la dernière victime. Le sixième. Un gamin, à peine plus vieux que moi. Il a levé les mains. Il a voulu parler. J’ai vu ses lèvres bouger, former un “por favor” muet. Mais il avait vu mon visage. Il savait qui j’étais. La règle est simple : pas de témoins.

Je lui ai brisé la trachée. Je sens encore la résistance du cartilage sous la tranche de ma main, puis ce craquement écœurant, comme du bois sec qu’on piétine. Il est tombé à genoux, les yeux écarquillés, cherchant de l’air qu’il ne trouverait plus jamais.

Je frotte mes mains plus fort, jusqu’à ce que la peau devienne rouge vif, irritée. Je ne suis pas une sadique. Je ne prends aucun plaisir à ça. C’est une nécessité. C’est eux ou moi. C’est la loi de la jungle, et je suis tout en haut de la chaîne alimentaire ce soir.

Une fois mes mains à peu près présentables, je retire ma veste tactique. Elle est fichue. Il y a une déchirure sur l’épaule gauche et des éclaboussures suspectes sur le flanc. Je la roule en boule et la fourre dans un sac poubelle noir que je garde sous le siège. Je la brûlerai plus tard. Je me retrouve en débardeur noir, ma peau nue frissonnant sous la climatisation que je viens d’activer.

Je démarre le moteur. Le vrombissement du V8 est une berceuse. Je sors de la ruelle, mes yeux scannant les rétroviseurs toutes les trois secondes. Paranoïa professionnelle.

Je conduis comme un automate, traversant les rues désertes de Juarez. Cette ville est un monstre qui dort d’un œil. Je sais que quelque part, dans une hacienda luxueuse, un téléphone va bientôt sonner. Alejandro Reyes va apprendre la nouvelle. Et le monstre va se réveiller.

Je roule pendant vingt minutes, prenant des détours inutiles pour m’assurer que je ne suis pas suivie, avant de me garer sur le parking miteux du motel “El Desierto”. L’enseigne au néon clignote, le “D” est éteint, transformant le nom en “El esierto”. Le désert. C’est approprié. Je me sens vide comme un désert.

Je monte les escaliers métalliques qui résonnent sous mes bottes. Chambre 204.

J’insère la carte magnétique. La lumière verte clignote. J’entre.

L’odeur de tabac froid me saute au visage avant même que je ne voie Ted. Il est là, fidèle au poste, assis dans le seul fauteuil de la pièce, près de la fenêtre aux rideaux tirés.

Il porte cette horrible chemise à motifs palmiers qu’il affectionne tant, jaune et vert fluo, qui jure atrocement avec son pantalon de costume gris anthracite. Ted Carter a le sens du style d’un daltonien sous acide, mais c’est le meilleur planificateur que je connaisse. Ou du moins, il l’était jusqu’à ce soir.

Ses cheveux grisonnants sont impeccables, comme toujours. Il tient une cigarette à moitié consumée entre ses doigts jaunis, la fumée dessinant des arabesques bleutées autour de son visage buriné. Il ne se retourne pas quand je verrouille la porte derrière moi.

— Alors ? demande-t-il simplement.

Sa voix est calme, posée. Trop calme. Il fixe un point invisible sur le mur d’en face, ou peut-être son propre reflet dans la vitre sombre.

Je jette mon sac sur le lit aux draps synthétiques rêches. Je m’approche de la petite table basse pour attraper mon paquet de cigarettes. Mes doigts tremblent encore un peu, un résidu nerveux.

— Ils étaient six, je lâche en allumant ma clope. La flamme du briquet illumine brièvement mon visage tiré.

Ted se tourne enfin vers moi. Ses yeux bleus, d’ordinaire pétillants de malice, sont ternes. Il scanne mon corps à la recherche de blessures. Il voit le sang séché qui tache encore mon débardeur, la griffure sur ma joue.

— Six ? répète-t-il. L’info disait deux gardes. Une ronde simple.

— L’info était pourrie, Ted. C’était un putain de comité d’accueil. Ils m’attendaient.

Je tire une longue latte, laissant la nicotine envahir mes poumons et calmer les derniers soubresauts de mes nerfs. Je marche de long en large dans la petite pièce, incapable de tenir en place.

— Dès que j’ai passé la deuxième porte, les projecteurs se sont allumés. Ils étaient en formation tactique. Ce n’étaient pas des petits dealers de rue, Ted. C’était la garde rapprochée. Gilets pare-balles, fusils d’assaut. J’ai failli y passer.

— Tu as ce qu’il voulait ? m’interrompt-il, pragmatique.

Je m’arrête et le foudroie du regard. C’est tout ce qui l’intéresse ? Le contrat ?

— J’ai failli crever, Ted. Six hommes armés jusqu’aux dents. Et toi tu me demandes si j’ai fait les courses ?

Il ne cille pas. Il attend. C’est ça, le business. Les états d’âme, c’est pour les amateurs. Je soupire, vaincue par sa logique froide. Je fouille dans ma poche arrière et sors une clé USB et quelques feuilles de papier froissées, tachées de rouge sur les bords. Je les jette sur le lit.

— Seulement la moitié. Je n’ai pas eu le temps de copier le reste de la formule. Une putain d’armoire à glace a débarqué avec un fusil à pompe. J’ai dû improviser une sortie.

Ted se lève et s’approche du lit. Il examine les documents sans les toucher, comme s’ils étaient radioactifs.

— La moitié... marmonne-t-il. Ça ne va pas lui plaire. Jake voulait la totale.

— Jake peut aller se faire foutre, je crache. Dis-lui qu’il a de la chance que je lui rapporte quoi que ce soit.

— Combien de morts, Luna ? insiste-t-il, revenant à la charge.

— Les six.

Un silence lourd tombe dans la pièce. On entend seulement le bourdonnement du vieux climatiseur et les bruits de la circulation au loin. Ted écrase sa cigarette dans le cendrier déjà plein.

— Les six... répète-t-il encore, comme pour digérer l’information. Reyes ne va pas laisser passer ça. Voler son labo, c’est une chose. Massacrer ses hommes, c’en est une autre. Tu viens de déclarer une guerre, gamine.

— Je n’avais pas le choix ! Je me suis défendue !

— Je sais, dit-il doucement. Je sais. Mais ça ne change rien aux conséquences. Tu as pris contact avec Jake ?

Je secoue la tête.

— Tu ne m’en as pas franchement laissé le temps. Je viens d’arriver. Je suis couverte de sang, je pue la mort et j’ai besoin d’une douche avant de parler à cet enfoiré.

Ted récupère les documents et la clé USB. Il les glisse dans sa mallette en cuir. Il a l’air préoccupé. Il évite mon regard.

— Je vais faire le rapport préliminaire. Nettoie-toi. Fais-toi oublier quelques heures. Je te recontacte.

Il se dirige vers la porte.

— Ted ?

Il s’arrête, la main sur la poignée.

— Qui m’a vendue ?

Il hésite une fraction de seconde. Une hésitation que je ne lui connais pas.

— Je ne sais pas, Luna. Mais je vais trouver. Dors un peu.

Il sort, me laissant seule avec mes fantômes.

Je verrouille la porte derrière lui et mets la chaîne de sécurité. Un geste dérisoire face à ce qui pourrait débarquer, mais ça me donne une illusion de contrôle.

Je finis ma cigarette en regardant mes bottes. Il y a un morceau de chair collé sur la semelle de ma chaussure gauche. Je l’enlève avec un mouchoir et le jette dans les toilettes. Je tire la chasse. Adieu, inconnu.

Je file sous la douche. L’eau est brûlante, presque insupportable, mais je ne baisse pas la température. J’ai besoin de sentir cette chaleur pour chasser le froid qui m’a envahie. Je regarde l’eau tourbillonner vers le siphon. Au début, elle est rosée. Je frotte mes cheveux, mon cuir chevelu, ma peau, jusqu’à ce que l’eau redevienne claire.

Je ferme les yeux sous le jet. Je revois les visages. Les yeux écarquillés du troisième garde quand je lui ai tiré dans le genou. Le bruit de sa tête heurtant le sol. Je ne ressens... rien. C’est ça qui m’effraie le plus, parfois. Cette absence totale de remords. Je suis devenue une machine. Une arme qu’on pointe et qu’on déclenche. Est-ce que mes parents auraient voulu ça pour moi ?

L’image du feu me traverse l’esprit. Les flammes, les cris. Non. Pas maintenant. Je repousse le souvenir dans la boîte noire au fond de mon crâne, celle que je garde fermée à double tour.

Je sors de la douche, m’enroule dans une serviette rêche et retourne dans la chambre. La buée me suit comme un spectre. Je me sens propre, mais c’est superficiel. L’odeur de la poudre semble incrustée dans mes pores.

Je jette un œil à mon téléphone posé sur la table de chevet. L’écran clignote. Trois appels manqués. “Numéro Masqué“. La DEA.

Je soupire, m’assois sur le bord du lit et attrape l’appareil. Au moment où je vais pour le déverrouiller, il se met à vibrer dans ma main.

Je décroche.

— Luna. Dis-moi que tu as ce qu’on t’a demandé.

La voix de Jake Spencer. Même à travers le grésillement de la ligne sécurisée, je peux entendre son arrogance. Cette façon qu’il a de prononcer mon prénom, comme s’il lui appartenait encore.

Je garde le silence. Je prends un malin plaisir à le laisser mariner.

— Je vais prendre ça pour un non, continue-t-il, l’agacement perçant sous son calme professionnel. Ils sont morts ?

Je m’allonge sur le dos, fixant les fissures au plafond.

— C’était un piège, Jake.

— Réponds à la question. Ils sont morts ?

— Six.

Un juron claque à l’autre bout de la ligne.

— Putain, Luna ! On avait dit propre ! On avait dit “fantôme” ! Tu es censée être une professionnelle ! Tu viens de transformer une opération d’infiltration en boucherie !

— Et toi tu étais censé me donner des infos fiables ! je crie, perdant mon calme. Tu m’as envoyée dans la gueule du loup ! Ils m’attendaient, Jake ! Il y avait un comité d’accueil ! Alors tes leçons de morale, tu te les gardes. C’était eux ou moi. Et j’ai choisi de vivre. Désolée si ça tache tes rapports !

Il y a un silence à l’autre bout du fil. Un silence lourd de sens. Jake respire fort. Je l’imagine passer sa main dans ses cheveux blonds parfaits, desserrer sa cravate.

— Qui m’a vendue ? je demande, ma voix redevenue glaciale.

— ... On ne sait pas encore.

— Conneries. Tu le sais. C’est quelqu’un de chez vous.

— Ça fait plusieurs mois qu’on soupçonne qu’un des agents est pourri, finit-il par avouer, la voix basse. On n’arrive pas à déterminer qui c’est. Il n’y a que très peu de personnes au courant de cette enquête.

Je ferme les yeux. Je le savais.

— Génial. Donc je sers d’appât pour votre chasse aux sorcières interne ? C’est ça le plan ?

— Non. Tu devais juste récupérer la formule.

— J’ai la moitié. C’est tout ce que j’ai pu prendre avant que ça ne tourne au vinaigre.

— La moitié... C’est mieux que rien, je suppose. Tu auras la moitié de la prime.

Je me redresse d’un bond, la serviette glissant sur mes cuisses.

— Quoi ? Tu te fous de moi ? J’ai risqué ma peau ! J’ai fait le sale boulot que tes agents en costard n’osent pas faire !

— Le contrat stipulait la formule complète, Luna. Tu connais les règles. Cinquante mille. Pas un centime de plus. Le virement sera fait sous 48 heures sur le compte offshore habituel.

— Tu es un véritable enfoiré, Spencer.

— Je fais mon boulot. Fais le tien. Disparais. Reyes va remuer ciel et terre.

Il raccroche.

Je balance le téléphone sur le lit avec rage. Cinquante mille. C’est une somme, certes. Mais pour avoir frôlé la mort et tué six hommes ? C’est une insulte. Je déteste le fait que j’ai encore besoin de cet argent. Je déteste le fait que j’ai encore besoin de lui, d’une certaine manière. Jake Spencer. Mon ex. L’homme qui m’a promis la lune et qui m’a laissée tomber quand ma noirceur est devenue trop encombrante pour sa carrière immaculée.

Je me lève et vais fouiller dans mon sac tactique, celui que je n’ai pas donné à Ted. J’ai gardé une “assurance”. Juste au cas où. Je sors une liasse de papiers froissés que j’ai fourrés dans ma poche au dernier moment, attrapés sur le bureau de Reyes avant de fuir.

Je les étale sur le couvre-lit. Des factures, des rapports de livraison... rien de bien excitant. Reyes est méticuleux, ou alors il ne garde rien de compromettant sur papier.

Et puis, mes doigts rencontrent quelque chose de plus rigide. Une photo.

Je la retourne.

Le souffle me manque une seconde.

C’est une photo argentique, de bonne qualité. On y voit une jeune femme, brune, magnifique. Elle rit, un verre de vin à la main, assise à la terrasse d’un café qui ressemble à s’y méprendre à ceux de Paris ou de Rome. Elle me ressemble. C’est troublant. La même forme de visage, les mêmes yeux sombres en amande, la même cascade de cheveux noirs. Mais elle a une douceur dans le regard que j’ai perdue il y a longtemps.

Je retourne la photo. Une inscription au marqueur noir : « Anita, Noviembre 2023 ».

Novembre 2023. Il y a trois mois.

Je fronce les sourcils. Anita Reyes. Je connais ce nom. Tout le monde connaît ce nom à Juarez et El Paso. C’est la tragédie fondatrice du mythe d’Alejandro Reyes. Sa petite sœur adorée, morte d’une leucémie foudroyante quand elle était gamine. C’est pour ça qu’il est devenu ce qu’il est, dit-on. Pour contrôler le monde qui lui avait pris ce qu’il aimait le plus.

Je sors mon ordinateur portable de sa housse blindée. Il me reste 15% de batterie. Suffisant.

Je me connecte via trois VPN différents. Je ne suis pas chez moi ici, la connexion du motel est une passoire.

Je tape “Anita Reyes décès”.

Les résultats pleuvent. Articles de journaux de 2005. Nécrologies. Photos de l’enterrement grandiose. Alejandro Reyes, adolescent, le visage ravagé par les larmes, jetant une rose blanche sur un petit cercueil.

Je télécharge l’acte de décès officiel. “Anita Maria Reyes. Née le 14 février 2000. Décédée le 13 août 2005. Cause : Leucémie aiguë lymphoblastique.”

Je regarde l’écran. Je regarde la photo dans ma main.

Sur la photo, cette femme a au moins vingt-quatre ou vingt-cinq ans. C’est impossible. On ne guérit pas de la mort.

Je lance un logiciel de reconnaissance faciale, un petit bijou piraté dans les serveurs d’Interpol il y a deux ans. Je scanne la photo de la jeune femme. Je la compare avec les rares photos d’Anita enfant disponibles dans les archives de presse.

La barre de progression avance lentement. 30%... 60%... 90%...

Bip.

MATCH POSITIF : 99.8%.

Je reste figée. Ce n’est pas une ressemblance. C’est elle.

Anita Reyes est vivante.

Alejandro Reyes a menti au monde entier. Il a enterré un cercueil vide ou le corps de quelqu’un d’autre. Pourquoi ? Pour la protéger ? Sans doute. Mais pourquoi la cacher pendant vingt ans ? Et pourquoi cette photo traînait-elle sur son bureau, comme un secret mal gardé ?

Je réalise soudain la valeur de ce que je tiens entre les mains. Ce n’est pas une formule chimique de drogue. C’est bien plus dangereux. C’est une bombe nucléaire émotionnelle. C’est le point faible du Diable.

Si Reyes sait que j’ai cette photo... il ne s’arrêtera jamais. Il ne se contentera pas de me tuer. Il me dépecera morceau par morceau pour s’assurer que le secret meurt avec moi.

Je devrais la brûler. Là, maintenant. Oublier tout ça. Prendre mes cinquante mille dollars et disparaître en Thaïlande.

Mais je ne le fais pas. Je glisse la photo dans la poche intérieure de mon sac, celle qui est doublée et cachée. C’est mon assurance-vie. Ou mon arrêt de mort. L’avenir le dira.

Je ferme l’ordinateur. La fatigue me tombe dessus comme une chape de plomb. Mes paupières pèsent des tonnes. Je regarde l’heure : 04h30 du matin. Je dois partir à 06h30. Juste deux heures. Deux heures de répit.

Je vérifie une dernière fois la chaîne de la porte. Je glisse mon Sig Sauer sous l’oreiller, le cran de sûreté enlevé. Je m’allonge, tout habillée, prête à bondir.

Je ferme les yeux.

Aussitôt, les images reviennent. Le sang. Le craquement du tibia que j’ai brisé. Le regard du gamin qui étouffait.

Et derrière eux, plus loin, plus vieux... l’odeur de la fumée. Le crépitement des poutres qui s’effondrent. Les cris de ma mère.

Tais-toi, je m’ordonne mentalement. Dors.

Je suis réveillée par la lumière. Une lumière crue, agressive, qui traverse les rideaux mal tirés et me brûle la rétine.

Je me redresse d’un bond, le cœur battant à tout rompre, le pistolet déjà en main, pointé vers la porte. Personne.

Silence.

Je regarde mon téléphone.

11h15.

Merde. Merde, merde, merde !

J’ai dormi presque sept heures. Mon alarme n’a pas sonné ? Ou je ne l’ai pas entendue ? Impossible. Je suis programmée pour me réveiller au quart de tour. C’est l’épuisement. Mon corps m’a trahie.

Je déverrouille l’écran. Une avalanche de notifications.

Sept appels de Ted.

Quatre de la DEA.

Treize messages.

Le dernier message de Ted date d’il y a dix minutes : « BOUGE. ILS SAVENT. »

Un frisson glacé parcourt mon échine. Ils savent. Reyes m’a identifiée.

Je n’ai pas le temps de prendre une douche, ni même de me brosser les dents. Je saute dans mes bottes. J’enfile mon pantalon en cuir noir, celui qui me sert de seconde peau. Je fourre mes affaires en vrac dans mon sac : l’ordi, les armes, les munitions. Je n’oublie rien. Chaque seconde compte.

Je ne passe pas par la porte. Le couloir est un piège mortel potentiel. Si Ted dit “ils savent”, ça veut dire que des tueurs sont peut-être déjà en route, ou pire, déjà dans le hall.

Je vais à la fenêtre. Je l’entrouvre doucement. Je suis au premier étage, côté ruelle. C’est jouable.

Je passe une jambe, puis l’autre. Je me laisse glisser le long de la gouttière et atterris avec souplesse sur le bitume craquelé, amortissant la chute.

Je scanne la zone. Calme. Trop calme.

Je cours vers ma voiture, garée au fond du parking. Mon sac rebondit contre mon dos. Je sens la clé de la voiture dans ma main, moite.

J’arrive à la portière conducteur. J’appuie sur le bouton de déverrouillage. Bip-bip.

C’est ce bruit qui me sauve. Il couvre à peine le frottement de tissu derrière moi.

L’instinct prend le dessus. Je ne réfléchis pas. Je ne me retourne pas.

Je lâche mon sac et pivote sur mon pied d’appui gauche. Ma jambe droite part en arrière, un coup de pied circulaire violent, à l’aveugle, hauteur tête.

Mon talon percute quelque chose de dur.

Un craquement sec. Un grognement de douleur.

Je termine ma rotation, arme au poing.

Un homme est à terre, à deux mètres de moi. Il porte un blouson de cuir et tient une matraque télescopique qui a roulé un peu plus loin. Il se tient la mâchoire, sonné, du sang coulant entre ses doigts. Il a tenté de m’assommer par derrière. Amateur. Ou alors il voulait me prendre vivante.

Je ne lui laisse pas le temps de récupérer. Je m’approche, vise sa rotule et tire.

Pas de détonation assourdissante, juste le pht sec du silencieux que j’ai eu la présence d’esprit de visser hier soir.

Il hurle, un cri étranglé. Son genou explose. Il ne courra plus après personne aujourd’hui.

Je pourrais le tuer. Je devrais le tuer. C’est plus propre.

Mais je suis en retard. Et un blessé ralentit plus une équipe qu’un cadavre. Ses potes devront s’occuper de lui.

Je ramasse mon sac, le jette sur le siège passager et saute au volant. Je démarre en trombe, faisant crisser les pneus sur le goudron brûlant. Dans le rétroviseur, je vois la porte arrière du motel s’ouvrir et deux autres hommes en sortir, armes au poing. Ils tirent.

La vitre arrière de ma voiture explose en mille morceaux.

Je baisse la tête, écrase l’accélérateur. Le moteur rugit. Je dérape pour sortir du parking et m’engage sur l’avenue principale, grillant un feu rouge, manquant de percuter un camion de livraison.

Je suis dehors. Je suis vivante.

Mais la chasse est ouverte. Et je suis le gibier.

Je compose le numéro de Ted tout en conduisant d’une main, slalomant entre les voitures.

— Dis-moi que tu es partie, décroche-t-il immédiatement.

— Je suis en mouvement. J’ai eu de la visite.

— Reyes a mis une prime sur ta tête, Luna. Une grosse prime. Il a ton visage. Il sait que tu es “La Luna Roja”. Tout le monde te cherche. Les fédéraux, le cartel, les chasseurs de primes indépendants. Tu es brûlée à Juarez.

— Je m’en suis doutée quand un type a essayé de me refaire le portrait sur le parking. Où je vais ?

— Pas à la planque habituelle. Ils la surveillent sûrement. Va au point de chute Bravo. Celui près de l’ancienne usine textile. Change de voiture dès que tu peux. Et Luna...

— Quoi ?

— Ne t’arrête pas. Pour rien ni personne.

Je raccroche et balance le téléphone sur le siège passager, à côté du verre brisé.

Je regarde la route devant moi. La chaleur fait danser l’air au-dessus du bitume.

C’est parti. Le jeu du chat et de la souris. Sauf que cette fois, le chat est un tigre affamé, et je suis une souris avec un pistolet et un secret trop lourd pour ses frêles épaules.

Je souris. Un sourire sans joie, carnassier.

Viens me chercher, Reyes. Mais fais attention. Je mords.