ANGEL, T2 : 𝚕𝚒𝚝𝚝𝚕𝚎 𝚍𝚎𝚟𝚒𝚕

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Summary

/!\ TOME 2 - ATTENTION SPOIL /!\ 🔞 Daeva est désemparée. Tout ce qu'elle pensait immuable vient de se briser sous ses yeux. La petite diablesse, jetée au fond du gouffre mais refusant d'y mourir, n'a plus qu'un unique moteur pour survivre : la vengeance. Venger les siens, à n'importe quel prix. Mais sur sa route se dressera un obstacle : Angel. Angel et ses propres démons. Angel et cette ascension médiatique qui l'emporte toujours plus près du soleil, au risque de s'y brûler les ailes. Angel qui refuse l'idée même que cette sublime tête rouge qui le rend fou échappe à ses tourments... ou se mette en danger. Seulement, pour Daeva, il est déjà trop tard. Son plan est en marche : manipuler, charmer, séduire… tout ce qu'elle a toujours su faire. Car pour faire tomber un héritier et l'empire qu'il incarne, il faut savoir frapper là où le pouvoir se croit invulnérable.

Status
Ongoing
Chapters
29
Rating
4.7 3 reviews
Age Rating
18+

𝓔𝓟𝓲𝓢𝓞𝓓𝓔 - ⓿❶ : MEMENTO MORI 1/6

𝐃 𝐀 𝐄 𝐕 𝐀

Votre mari a reçu plusieurs balles. Une a traversé l'épaule et s'est logée près de l'omoplate. Une autre a perforé le thorax et a touché le poumon gauche, provoquant un hémopneumothorax. Nous avons dû poser un drain pour évacuer le sang et l'air. La plus grave est entrée au niveau de l'abdomen. Elle a lésé le foie et une artère importante. Il a perdu beaucoup de sang. Il a également une atteinte rénale probable, et un risque de complications infectieuses. Son corps a subi un choc hémorragique majeur. Nous l'avons opéré en urgence cette nuit. Son cœur s'est arrêté quelques instants avant l'intervention. Nous l'avons réanimé, mais... Il y a eu un petit manque d'oxygénation. Il existe un risque neurologique. Nous l'avons placé dans un coma artificiel. C'est une sédation profonde, contrôlée, pour permettre à son corps de récupérer et limiter le stress sur ses organes. Il est actuellement en réanimation, sous assistance respiratoire. Son pronostic vital est engagé. Les prochains jours seront déterminants. Ce serait... un miracle s'il survit.

Je reviens sans cesse à l'instant où la nouvelle est tombée. À la voix compatissante du médecin qui nous annonce l'abîme que nous redoutions. Mon esprit rejoue la scène encore et encore, obstinément, pour s'assurer qu'elle est bien réelle. Comme si, à force de rembobiner, je pouvais peut-être trouver la faille où tout aurait pu dévier et changer le cours des choses.

J'étais encore à Miami.

Le concert venait de basculer dans un cauchemar à ciel ouvert : Angel quittant la scène, l'obscurité. La foule, d'abord en état de grâce, devenue un amas chaotique de questions et de rumeurs. J'avais encore sur la langue ce goût métallique d'adrénaline, et l'image de sa guitare fracassée fichée dans la rétine. Je n'avais même pas eu le temps de mesurer l'ampleur de ce que je venais de faire sur cette kisscam. Ni ce que ça allait déclencher. Ni ce que ça allait irrémédiablement briser.

Je me suis enfuie du balcon.

J'ignore si le concert a continué après ça, je ne pouvais juste pas rester et affronter ce que je venais de voir, ni assumer ce que je venais de faire. J'ai couru dans le ventre du Kaseya, à court d'air, à court de moi.

C'est là que mon téléphone a vibré.

Je n'ai pas regardé dans l'immédiat. Parce que mon cerveau était encore lancé à la poursuite d'Angel. Parce que je pensais, sans doute par naïveté, que la vie allait m'accorder quelques minutes de répit.

Mais la vie ne demande jamais la permission pour te rouer de coups.

Lorsque j'ai enfin sorti mon écran, j'ai été horrifiée : des dizaines d'appels manqués de ma mère, des messages. Je n'ai rien entendu avec la musique et le vacarme de mon propre sang battant dans mes tempes... mais dès que j'ai compris ce qui venait d'arriver à Tallahassee, le temps s'est arrêté.

Papa a été pris dans une fusillade. Il a été gravement blessé.

Je me suis effondrée au beau milieu du Kaseya. J'ai crié, le téléphone à l'oreille. Je me souviens de Maylo, surgissant derrière moi. De son bras autour de ma taille, de sa voix qui me répétait de respirer.

Je l'ai repoussé et suis partie. Non par haine... par panique. Parce que je ne voulais pas qu'il me voie ainsi. J'ai englouti un couloir, puis un autre, jusqu'à l'extérieur, dans l'air chaud de Miami. Les lumières de l'arena vibraient, la ville étincelait, insolente, et l'océan, là-bas, était magnifique.

Et mon père était en train de mourir.

Maylo m'a retrouvée et a tenté de m'aider.

Il m'a raccompagnée à mon hôtel pour que je récupère mes affaires et reparte aussitôt pour Tallahassee. Il parlait vite, organisait tout : appeler des taxis, chercher des vols, me donner de l'eau. Il s'efforçait d'être utile en faisant ce qu'il sait faire quand une émotion se casse entre ses mains : gérer la logistique.

J'ai embarqué au plus tôt possible. Sans lui.

Quand j'ai posé le pied hors de l'avion, le soleil se levait à peine. Tallahassee baignait dans une pâleur gris-rose, si douce, ignorant qu'elle était sur le point de me broyer. À l'hôpital, j'ai retrouvé ma mère, dans le même état misérable que moi. À ma vue, elle s'est levée d'un bond, la sclère rougie. Elle pleurait tout l'océan, submergée par une peur sans fond.

Nous sommes restées longtemps serrées l'une contre l'autre, en larmes, puis elle m'a expliqué ce que la police lui a dit : il y a eu une fusillade dans le bar où papa avait été boire avec ses hommes. Un hommage aux camarades tombés au Maggiore, d'après ce qu'il avait confié à maman. Une manière de se convaincre que la guerre était terminée. Aucun d'eux n'a survécu.

Aucun.

Et mon père, lui... n'a plus qu'une chance infime d'en réchapper.

Ces mots m'ont vidée de mon sang, ont arraché la colonne vertébrale de mon existence. Le pilier qui m'a tenue debout depuis le début de ma vie. Je suis désemparée, au plus bas de voir mon monde s'écrouler sans même pouvoir tendre les mains pour en sauver les débris.




Les jours suivants ont été un long tunnel.

La chambre des soins intensifs est devenue notre maison. Notre prison. Notre autel. Le grand Falco Visconti repose là, perfusé, un tube glissé dans la gorge. Reliée à son corps, une forêt de fils et de tuyaux respire à sa place. Si blême, son visage est marqué, parfois gonflé par les médicaments. Un bip régulier ponctue le silence ; un bip qui est rapidement devenu une obsession. Cet homme que j'ai toujours cru indestructible, mon rempart, mon évidence... n'existe plus que par la volonté d'une machine.

Je me suis assise près de lui... pour lui parler.

Je lui raconte n'importe quoi, juste pour ne pas laisser le silence gagner. Je lui dis que maman est là. Que le clan va s'organiser. Que je suis revenue et que je suis désolée, même si je ne sais pas exactement pourquoi. Je lui souffle aussi qu'il n'a pas le droit de m'abandonner.

Je lui déroule nos souvenirs : ce Noël où il avait acheté un sapin trop grand et qu'il avait refusé de couper la cime parce que « un Visconti ne coupe rien, il impose de gré ou de force ». La fois où j'apprenais à conduire à ses côtés et qu'il avait failli avoir une crise cardiaque quand j'avais confondu frein et accélérateur.

Puis je me tais. Parce que parfois la fatigue est telle que même les mots deviennent trop lourds à porter.

Ma mère et moi restons là des jours et des nuits entières.

On dort sur des fauteuils inconfortables, carbure aux sandwiches et au café. On se regarde parfois sans un mot, parce qu'on n'a plus rien à se dire qui ne fasse pas mal. Parfois, je surprends maman en train de prier. Elle demande à Dieu de lui rendre son mari. Moi, j'ai cessé de le faire, car j'ai épuisé tous les dieux possibles. Je me cramponne alors sur ce temps qui s'épaissit, où chaque minute ressemble à une heure. Chaque jour à une semaine entière. C'est insoutenable.

Un matin, je me suis résolue à prévenir Angel.

J'ai su que je devais le faire dès le premier instant, mais... je l'ai tenu à distance.

Parce que cela revenait à rompre le silence que nous avions bâti. Parce que cela revenait à l'inviter dans ce cauchemar. Parce que cela revenait, surtout, à admettre qu'il a encore une place dans ma vie. Je lui ai écrit un message en tremblant. Ni pardon, ni s'il te plaît. Certains mots sont trop chargés pour être jetés ainsi. Trop dangereux, pour lui comme pour moi. Après ce qui s'est passé au concert, je ne sais plus... quel droit je peux encore m'accorder auprès d'Angel. Ni comment me tenir face à lui, désormais.

Je redoute de le revoir. J'en suis même terrifiée, mais... je sais qu'il viendra.

Et ça n'a pas manqué.

Maman et moi somnolons dans la chambre, veillant de part et d'autre du lit de papa. Recroquevillée dans mon fauteuil, les genoux remontés contre ma poitrine, j'entends frapper.

Maman sursaute et essuie l'humidité au coin de son œil, brisant d'un mot le calme devenu légion :

— Entrez.

La porte s'ouvre.

Angel entre.

T-shirt noir, jean râpé, les cheveux en désordre, comme s'il avait traversé le pays sans jamais reprendre haleine. Je le regarde comme pour la première fois : il a ces yeux de givre, capables de s'insinuer en vous jusqu'à vous empoigner les tripes. Et cette présence... démesurée, qui prend toute la pièce sans qu'il ait besoin d'élever sa voix de démon. Il avance d'un pas, puis s'immobilise, hésitant sur son droit d'être parmi nous.

Je me pétrifie quand nos regards croisent le fer.

Tout mon corps encaisse le choc électrique. Un nœud indécent de manque et de rage, de désir mêlé à la douleur. C'est obscène d'avoir des émotions de ce genre ici, dans une chambre où mon père se bat pour survivre. Je détourne les yeux vers le lit. La simple vue de l'ange m'écorche à vif. Alors je me réfugie dans ce que je sais faire le mieux lorsque tout menace de céder : fuir.

Maman s'en aperçoit et se lève presque immédiatement, comme si elle avait attendu ce moment précis pour partir, elle qui n'a pourtant pas quitté sa chaise de la journée.

— Oh, Angel, c'est gentil d'être passé. Asseyez-vous, je vous prie, l'invite-t-elle.

— Non, ça va aller, madame Visconti...

— Si, si, installez-vous, mon garçon. Je vais aller me prendre un café.

Elle lui tapote l'épaule en passant, le remerciant d'être venu, puis elle nous abandonne. La porte se referme sans un bruit.

Nous voilà seuls, Angel et moi.

Fais chier... elle l'a fait exprès.

Maman sait ce que j'ai fais au concert, je lui ai tout raconté durant l'une de nos nuits blanches. J'ai eu droit, évidemment, à ses remontrances sur mon comportement. Elle sait aussi ce qu'Angel et moi nous sommes craché à la figure, dans la loge. Elle a donc jugé bon de nous laisser discuter en privé pour régler nos différents. Comme si on avait encore le luxe de régler quoi que ce soit.

Je te remercie pas pour ça, Jodie...

Sans un mot, Angel s'approche et s'assoit en face de moi. Nous ne nous regardons pas.

Repliée dans mon fauteuil, mes paupières brûlent. Le manque d'énergie a emporté ma dignité sur son passage. Une phrase me tourmente ; elle frappe à l'intérieur depuis un moment déjà. La douleur, aussi vaste soit-elle, ne parvient plus à la contenir maintenant qu'il est là :

Memento Mori...

Mon éclipse noire daigne enfin m'accorder son attention. Le poids de son œil est presque aussi tangible qu'une pression physique.

— Souviens-toi que tu vas mourir. Tu avais raison, Angel... on ne sait pas quand la vie peut basculer.

Je saisis la main de mon père, lourde et inerte, posée sur le matelas ; j'enlace ses doigts comme si je pouvais l'empêcher de partir. Angel soupire et s'incline légèrement en avant. Bras croisés sur les genoux, il se dévoile plus attentif. Peut-être a-t-il perçu cette lueur fragile dans mes yeux où battent les milles poings de mes larmes, avides de liberté.

— Lui et ses hommes... se sont réunis dans un bar pour trinquer à la mémoire de ceux qui sont morts au Maggiore. Une moto est arrivée. Quelqu'un est entré et... ça été un carnage. Ils sont tous morts. Et papa... il a été plongé dans un coma artificiel. Il n'entend rien, ne ressent rien. Il ne souffre pas. Les médecins ont dit... qu'il avait de grandes chances de ne jamais se réveiller.

Ma voix s'est cassée sur la fin. Je ravale ma salive et mes maudites petites sœurs salées. Je suis sèche de chagrin, vidée à force d'avoir pleuré.

Quand enfin, la voix grave d'Angel fend la pièce :

— Je vais retrouver ceux qui ont fait ça.

J'échappe un rire sans joie.

— À quoi ça servira ?

Interdit, il me jauge comme si je venais de baver l'impensable.

— À venger l'honneur de ton père et de ta famille. Tu crois que je vais rester là sans rien faire, à attendre le prochain cercueil ? Je sais que c'est Lucian qu'a commandité ça. Avec Santino. La moto... c'est toujours le même mode opératoire. Ils viennent en deux-roues, plaque volée, casque intégral, comme ils ont fait quand ils m'ont tiré dessus. Ils frappent vite et disparaissent.

Il s'enfonce dans son siège, ses doigts battant nerveusement la mesure sur l'accoudoir.

— Ils ont voulu se venger, ces salopards... Ils ont réussi. Ils ont frappé au moment où on s'y attendait le moins. Putain, c'est pas vrai...

Il compresse sa tête entre ses paumes, s'arrache presque les cheveux. Il a l'air en total détresse émotionnelle.

— Faut que je bute cet enfoiré de fils de pute... Qu'il meure réellement de mes mains.

— Laisse tomber, Angel... Ça ne fera pas revenir mon père plus rapidement.

Il fronce les sourcils. J'affronte enfin son regard sans faiblir : mes yeux rougeoyants doivent offrir un spectacle pitoyable, à l'image, sans doute, de mon allure toute entière.

— Occupe-toi de ta carrière et de ta musique. C'est là que tu dois être. Sous les projecteurs... pas ici, au milieu de nos ruines. Les Visconti n'ont pas besoin de toi pour se relever. Toi, tu as d'autres chats à fouetter... et tu en as déjà trop fait pour aider mon père. Les hommes du clan ne laisseront pas ça impuni. C'est notre dicton : on ne pardonne pas, on oublie pas. Alors oui... on saura se débrouiller pour retrouver Lucian.

Je manque d'assurance, mais je pense ce que je dis. Après le concert et tout ce qu'il s'y est joué, je refuse d'ajouter un fardeau de plus à ses épaules. Ni lui attirer davantage de problèmes. Je me sens encore mal en le revoyant détruire sa fidèle guitare sur scène. Malgré mon amertume, je ne veux pas qu'il lui arrive malheur, à lui aussi.

Je... je ne veux pas le perdre. Et encore moins dans un bain de sang.

Or, Angel n'a pas l'air d'avoir apprécié mes recommandations.

— Tu te fous de ma gueule ? Si ton père est dans ce lit, c'est à cause de moi. Parce que j'ai laissé Lucian se barrer, merde. Que ça te plaise ou non, je fais moi aussi parti du clan. J'ai du sang sur les doigts, et même si tu fais semblant de l'ignorer, moi je le sens encore qui coule. Tous les jours. Et crois-moi, j'en ai strictement rien à foutre de faire exploser la cervelle de ce chien à coup de Tokarev. Je ne sais pas pour qui tu te prends, Daeva, mais tu n'as aucun ordre à me donner sur ce que je dois faire. D'accord ? Toi... toi, je crois que t'en as déjà assez fait...

Je plisse les yeux d'indignation, heurtée de plein fouet. Est-il en train de m'accuser ?

— Je suis la seule à blâmer, peut-être ?

— Je sais pas si tu réalises ce que tu as fait, au concert...

— Oh, ne t'inquiète pas, je réalise très bien ce que j'ai fait. Je ne m'attendais juste pas à ta réaction.

— Comment tu voulais que je réagisse, putain ? grogne-t-il, à bout.

— J'en sais rien... avec silence, détachement. Comme tu sais si bien le faire.

— Te fous pas de ma gueule, j'ai dis. C'est pas le moment.

Ma colère se réveille et fait des bulles à la surface, mais elle est si faible... vaincue par mon épuisement moral et sentimental.

— Toi non plus, te fous pas de ma gueule, Angel, sifflé-je, tout bas. Tu veux que je te rappelle une petite chose que tu m'as dite ? Je ne t'appartiens pas. Tu te souviens, ou tu préfères l'oublier quand ça t'arrange ? Parce que moi, j'ai pas oublié.

— T'avais pas besoin de faire ça sur la kisscam...

— J'ai égratigné la rockstar sans cœur ? Si tu avais réagi autrement avec moi, j'aurais jamais fait ça et tu le sais.

On s'entredéchirent du regard, sans merci ni indulgence. Je devine, au bord de ses doigts, un tremblement de colère mal contenu. Il lutte contre lui-même pour ne pas éclater et saccager la pièce. Moi, je suis déjà en morceaux. Trop émiettée pour lever encore les poings. Mon cœur est las, exténué par des batailles qu'il n'a plus la foi de livrer.

Les mots sanglotent à la lisière de mes lèvres :

— Je ne t'ai pas demandé une couronne de petite amie officielle à brandir fièrement sous le nez de tes précieuses Cherubin's. Je ne t'ai rien demandé de tout ça. Je ne veux pas de ta gloire, ni de ton argent et tu le sais très bien. Je... Je suis désolée si j'ai froissé ton ego, si je t'ai attiré des ennuis ou un scandale de plus à coller à ton nom. Je savais pas que Maylo était venu à ton concert, d'accord ? J'ai agi sur le moment, sans réfléchir. J'ai simplement écouté mon cœur idiot que tu as malmené. C'est tout.

Contre toute attente, la colère qui flamboyait dans son œil de diamant s'émousse. Lentement, il passe ses mains sur son visage accablé et râle un souffle. Il sait qu'il m'a blessée. Mais l'orgueil lui barre la route des aveux. Non, il n'avouera pas. Monsieur Doroshenko est trop fier pour consentir à cette chute-là.

Alors je tranche, parce que je ne peux survivre à ce combat-là, aujourd'hui :

— Dorénavant, Angel, occupe-toi de ta vie. Si quelqu'un doit venger mon père, ce sera sa famille.

Ses yeux se rétrécissent subitement, frappé par un éclair.

— Tu ne comptes pas te mêler à quelque chose là-dedans, j'espère ?

— Je peux savoir en quoi ça te regarde ?

Il y a tellement de mépris sur ma langue. Bien plus que je ne peux me le permettre, alors que je n'en mène pas large. Cette fois, les yeux d'Angel s'agrandissent. La froideur qui drapait sa voix jusque-là prend des tons menaçants :

— Daeva... tu n'as plutôt pas intérêt à faire quoi que ce soit de stupide, tu m'as bien compris ? Tu restes en dehors de ça.

Même si je m'applique à rester impassible, un frisson m'ébranle : ce timbre-là, si particulier chez lui, m'effraie. Il me rappelle que derrière le visage angélique de l'icône du rock, sommeille un homme capable d'une grande violence. J'en sais quelque chose.

— Tu peux avoir l'esprit tranquille, tesoro, je ne comptais rien faire par moi-même. De toute façon, même si je le voudrais, j'en serais incapable... Faible comme je suis.

Je déglutis et serre davantage la main de mon père.

— S'il ne doit jamais se réveiller, alors je veux passer du temps avec lui... pas partir à la chasse aux gangsters.

Cela n'a pas l'air de le rassurer pour autant. Il me fixe, interdit, avec cette attention grave de ceux qui soupèsent le non-dit. D'un côté, je n'ai pas menti. Que pourrais-je faire, de toute façon ? Partir à la recherche de Lucian et le tuer moi-même ? L'idée frôle l'absurde. Je ne sais même pas me servir d'une arme.

Un silence s'installe. Seul le bip du moniteur se moque de nous.

Je hais ces silences. Ils ont gangrené notre histoire, ont tout laissé pourrir. Tout ce que je veux, là, maintenant, c'est qu'il brise ce putain de mur. Qu'il abolisse la distance entre nous... qu'il me prenne dans ses bras. Je n'attends que ça pour me laisser aller et fondre en larmes.

J'ai tant besoin de lui. De son contact.

Pas de nos querelles.

Mais il ne bouge pas. Il se contente de briser ce calme indigeste, d'une voix déchargée de sa haine :

— Je dois partir pour Los Angeles, ce soir. Après ton message, je voulais passer voir Falco avant de m'envoler... et te voir, toi aussi.

Il voulait me voir ? Je n'ose pas y croire. Je me persuade aussitôt que n'était qu'un prétexte pour me cracher son venin, par rapport au concert. Ça tire dans ma poitrine... Je n'y arrive plus. Le regarder m'est devenu impossible.

— Daeva...

Je l'ignore, mais il insiste :

— Daeva... Regarde-moi.

Tellement de douleur... quand l'habitude acquise au fil des semaines revient malgré moi et me contraint à lever vers lui des yeux abattus. Vers ce visage que je connais désormais par cœur et que j'ai embrassé à en perdre la raison.

— Je les retrouverai et je leur ferai payer. Crois-moi. Non si perdona, non si dimentica.

Est-ce que je peux croire des mots si grands ? Au fond de moi, dans mon être crédule et trop tendre, je m'y abandonne. Croire en lui, en sa force, en ses capacités... Croire qu'il pourrait encore venir me secourir, s'armer de patience et de munitions pour moi et ma famille.

Or, une sonnerie de téléphone retentit et vient tout gâcher.

— C'est Kirby... jure Angel en sortant son portable de sa poche. C'est pas vrai, merde, j'lui ai dit de pas m'appeler aujourd'hui...

Il ronchonne en diminuant la sonnerie. Le devoir l'appelle de nouveau... Il est vite rappelé à l'ordre par la réalité et sa condition de star sollicitée sur tous les fronts. Il bondit de sa chaise, prêt à partir... mais s'arrête. Ses yeux de husky sibérien se bloquent sur moi.

— Je... je dois décrocher. Je dois y aller, aussi, j'ai...

Il soupire.

— Tu as mon numéro, si tu as besoin. Si... si tu veux m'envoyer un message, me donner des nouvelles de ton père, ou juste... parler. Tu peux. Je te répondrai peut-être pas tout de suite, mais je te répondrai.

J'aspire ma lèvre inférieure que je mords presque à sang. Ne pleure pas, Daeva... pas encore. Cet enfoiré n'aide pas avec ses retournements de veste légendaires.

— Merci... dis-je, à mi-voix. C'est bien gentil de ta part. Mon père serait content de savoir que tu es venu le voir et que tu te préoccupes de nous. Il t'aime beaucoup, tu sais.

Il n'y a pas que mon père qui l'aime beaucoup...

Seulement, après sa réaction dans la loge, l'idée même de lui dire à nouveau que je l'aime me terrifie. J'ai peur que ce soit le coup de trop. Peur de me dépouiller de mes défenses devant un homme qui a déjà prouvé qu'il pouvait partir sans se retourner. Son téléphone recommence à sonner.

Je fais un geste du menton vers la porte.

— Tu devrais aller répondre à ton manager, je crois qu'il s'impatiente. Laisse un peu de paix à mon père. Il a besoin de calme.

Angel hésite un instant. Ses iris, jusqu'alors plantés sur moi, s'échoue au sol... puis il tourne les talons.

Il s'en va, sans un au revoir, la porte avalant ses épaules.

Et moi, je ne peux m'empêcher de contempler sa silhouette jusqu'au dernier centimètre, jusqu'à ce qu'il disparaisse en lâchant ce vide brutal derrière lui. Malgré nos heurts et cette tension trop vive qui nous brûle la peau, j'aurais tant aimé qu'il reste plus longtemps. Qu'il me serre contre lui, me chuchote ces mensonges nécessaires où tout ira bien.

Mais j'ai passé l'âge de croire aux contes de fées et aux bonheurs écrits d'avance.

Enfin, le masque se craquèle dans ma solitude.

Une larme se délivre, puis une autre.

Une pour mon cher père. Et une pour Angel.

Que j'aime encore si fort, au point d'en crever.




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