๐๐๐ฒ๐ข๐๐๐ - โฟโถ : MEMENTO MORI 1/6

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โ Votre mari a reรงu plusieurs balles. Une a traversรฉ l'รฉpaule et s'est logรฉe prรจs de l'omoplate. Une autre a perforรฉ le thorax et a touchรฉ le poumon gauche, provoquant un hรฉmopneumothorax. Nous avons dรป poser un drain pour รฉvacuer le sang et l'air. La plus grave est entrรฉe au niveau de l'abdomen. Elle a lรฉsรฉ le foie et une artรจre importante. Il a perdu beaucoup de sang. Il a รฉgalement une atteinte rรฉnale probable, et un risque de complications infectieuses. Son corps a subi un choc hรฉmorragique majeur. Nous l'avons opรฉrรฉ en urgence cette nuit. Son cลur s'est arrรชtรฉ quelques instants avant l'intervention. Nous l'avons rรฉanimรฉ, mais... Il y a eu un petit manque d'oxygรฉnation. Il existe un risque neurologique. Nous l'avons placรฉ dans un coma artificiel. C'est une sรฉdation profonde, contrรดlรฉe, pour permettre ร son corps de rรฉcupรฉrer et limiter le stress sur ses organes. Il est actuellement en rรฉanimation, sous assistance respiratoire. Son pronostic vital est engagรฉ. Les prochains jours seront dรฉterminants. Ce serait... un miracle s'il survit.
Je reviens sans cesse ร l'instant oรน la nouvelle est tombรฉe. ร la voix compatissante du mรฉdecin qui nous annonce l'abรฎme que nous redoutions. Mon esprit rejoue la scรจne encore et encore, obstinรฉment, pour s'assurer qu'elle est bien rรฉelle. Comme si, ร force de rembobiner, je pouvais peut-รชtre trouver la faille oรน tout aurait pu dรฉvier et changer le cours des choses.
J'รฉtais encore ร Miami.
Le concert venait de basculer dans un cauchemar ร ciel ouvert : Angel quittant la scรจne, l'obscuritรฉ. La foule, d'abord en รฉtat de grรขce, devenue un amas chaotique de questions et de rumeurs. J'avais encore sur la langue ce goรปt mรฉtallique d'adrรฉnaline, et l'image de sa guitare fracassรฉe fichรฉe dans la rรฉtine. Je n'avais mรชme pas eu le temps de mesurer l'ampleur de ce que je venais de faire sur cette kisscam. Ni ce que รงa allait dรฉclencher. Ni ce que รงa allait irrรฉmรฉdiablement briser.
Je me suis enfuie du balcon.
J'ignore si le concert a continuรฉ aprรจs รงa, je ne pouvais juste pas rester et affronter ce que je venais de voir, ni assumer ce que je venais de faire. J'ai couru dans le ventre du Kaseya, ร court d'air, ร court de moi.
C'est lร que mon tรฉlรฉphone a vibrรฉ.
Je n'ai pas regardรฉ dans l'immรฉdiat. Parce que mon cerveau รฉtait encore lancรฉ ร la poursuite d'Angel. Parce que je pensais, sans doute par naรฏvetรฉ, que la vie allait m'accorder quelques minutes de rรฉpit.
Mais la vie ne demande jamais la permission pour te rouer de coups.
Lorsque j'ai enfin sorti mon รฉcran, j'ai รฉtรฉ horrifiรฉe : des dizaines d'appels manquรฉs de ma mรจre, des messages. Je n'ai rien entendu avec la musique et le vacarme de mon propre sang battant dans mes tempes... mais dรจs que j'ai compris ce qui venait d'arriver ร Tallahassee, le temps s'est arrรชtรฉ.
Papa a รฉtรฉ pris dans une fusillade. Il a รฉtรฉ gravement blessรฉ.
Je me suis effondrรฉe au beau milieu du Kaseya. J'ai criรฉ, le tรฉlรฉphone ร l'oreille. Je me souviens de Maylo, surgissant derriรจre moi. De son bras autour de ma taille, de sa voix qui me rรฉpรฉtait de respirer.
Je l'ai repoussรฉ et suis partie. Non par haine... par panique. Parce que je ne voulais pas qu'il me voie ainsi. J'ai englouti un couloir, puis un autre, jusqu'ร l'extรฉrieur, dans l'air chaud de Miami. Les lumiรจres de l'arena vibraient, la ville รฉtincelait, insolente, et l'ocรฉan, lร -bas, รฉtait magnifique.
Et mon pรจre รฉtait en train de mourir.
Maylo m'a retrouvรฉe et a tentรฉ de m'aider.
Il m'a raccompagnรฉe ร mon hรดtel pour que je rรฉcupรจre mes affaires et reparte aussitรดt pour Tallahassee. Il parlait vite, organisait tout : appeler des taxis, chercher des vols, me donner de l'eau. Il s'efforรงait d'รชtre utile en faisant ce qu'il sait faire quand une รฉmotion se casse entre ses mains : gรฉrer la logistique.
J'ai embarquรฉ au plus tรดt possible. Sans lui.
Quand j'ai posรฉ le pied hors de l'avion, le soleil se levait ร peine. Tallahassee baignait dans une pรขleur gris-rose, si douce, ignorant qu'elle รฉtait sur le point de me broyer. ร l'hรดpital, j'ai retrouvรฉ ma mรจre, dans le mรชme รฉtat misรฉrable que moi. ร ma vue, elle s'est levรฉe d'un bond, la sclรจre rougie. Elle pleurait tout l'ocรฉan, submergรฉe par une peur sans fond.
Nous sommes restรฉes longtemps serrรฉes l'une contre l'autre, en larmes, puis elle m'a expliquรฉ ce que la police lui a dit : il y a eu une fusillade dans le bar oรน papa avait รฉtรฉ boire avec ses hommes. Un hommage aux camarades tombรฉs au Maggiore, d'aprรจs ce qu'il avait confiรฉ ร maman. Une maniรจre de se convaincre que la guerre รฉtait terminรฉe. Aucun d'eux n'a survรฉcu.
Aucun.
Et mon pรจre, lui... n'a plus qu'une chance infime d'en rรฉchapper.
Ces mots m'ont vidรฉe de mon sang, ont arrachรฉ la colonne vertรฉbrale de mon existence. Le pilier qui m'a tenue debout depuis le dรฉbut de ma vie. Je suis dรฉsemparรฉe, au plus bas de voir mon monde s'รฉcrouler sans mรชme pouvoir tendre les mains pour en sauver les dรฉbris.
Les jours suivants ont รฉtรฉ un long tunnel.
La chambre des soins intensifs est devenue notre maison. Notre prison. Notre autel. Le grand Falco Visconti repose lร , perfusรฉ, un tube glissรฉ dans la gorge. Reliรฉe ร son corps, une forรชt de fils et de tuyaux respire ร sa place. Si blรชme, son visage est marquรฉ, parfois gonflรฉ par les mรฉdicaments. Un bip rรฉgulier ponctue le silence ; un bip qui est rapidement devenu une obsession. Cet homme que j'ai toujours cru indestructible, mon rempart, mon รฉvidence... n'existe plus que par la volontรฉ d'une machine.
Je me suis assise prรจs de lui... pour lui parler.
Je lui raconte n'importe quoi, juste pour ne pas laisser le silence gagner. Je lui dis que maman est lร . Que le clan va s'organiser. Que je suis revenue et que je suis dรฉsolรฉe, mรชme si je ne sais pas exactement pourquoi. Je lui souffle aussi qu'il n'a pas le droit de m'abandonner.
Je lui dรฉroule nos souvenirs : ce Noรซl oรน il avait achetรฉ un sapin trop grand et qu'il avait refusรฉ de couper la cime parce que ยซ un Visconti ne coupe rien, il impose de grรฉ ou de force ยป. La fois oรน j'apprenais ร conduire ร ses cรดtรฉs et qu'il avait failli avoir une crise cardiaque quand j'avais confondu frein et accรฉlรฉrateur.
Puis je me tais. Parce que parfois la fatigue est telle que mรชme les mots deviennent trop lourds ร porter.
Ma mรจre et moi restons lร des jours et des nuits entiรจres.
On dort sur des fauteuils inconfortables, carbure aux sandwiches et au cafรฉ. On se regarde parfois sans un mot, parce qu'on n'a plus rien ร se dire qui ne fasse pas mal. Parfois, je surprends maman en train de prier. Elle demande ร Dieu de lui rendre son mari. Moi, j'ai cessรฉ de le faire, car j'ai รฉpuisรฉ tous les dieux possibles. Je me cramponne alors sur ce temps qui s'รฉpaissit, oรน chaque minute ressemble ร une heure. Chaque jour ร une semaine entiรจre. C'est insoutenable.
Un matin, je me suis rรฉsolue ร prรฉvenir Angel.
J'ai su que je devais le faire dรจs le premier instant, mais... je l'ai tenu ร distance.
Parce que cela revenait ร rompre le silence que nous avions bรขti. Parce que cela revenait ร l'inviter dans ce cauchemar. Parce que cela revenait, surtout, ร admettre qu'il a encore une place dans ma vie. Je lui ai รฉcrit un message en tremblant. Ni pardon, ni s'il te plaรฎt. Certains mots sont trop chargรฉs pour รชtre jetรฉs ainsi. Trop dangereux, pour lui comme pour moi. Aprรจs ce qui s'est passรฉ au concert, je ne sais plus... quel droit je peux encore m'accorder auprรจs d'Angel. Ni comment me tenir face ร lui, dรฉsormais.
Je redoute de le revoir. J'en suis mรชme terrifiรฉe, mais... je sais qu'il viendra.
Et รงa n'a pas manquรฉ.
Maman et moi somnolons dans la chambre, veillant de part et d'autre du lit de papa. Recroquevillรฉe dans mon fauteuil, les genoux remontรฉs contre ma poitrine, j'entends frapper.
Maman sursaute et essuie l'humiditรฉ au coin de son ลil, brisant d'un mot le calme devenu lรฉgion :
โ Entrez.
La porte s'ouvre.
Angel entre.
T-shirt noir, jean rรขpรฉ, les cheveux en dรฉsordre, comme s'il avait traversรฉ le pays sans jamais reprendre haleine. Je le regarde comme pour la premiรจre fois : il a ces yeux de givre, capables de s'insinuer en vous jusqu'ร vous empoigner les tripes. Et cette prรฉsence... dรฉmesurรฉe, qui prend toute la piรจce sans qu'il ait besoin d'รฉlever sa voix de dรฉmon. Il avance d'un pas, puis s'immobilise, hรฉsitant sur son droit d'รชtre parmi nous.
Je me pรฉtrifie quand nos regards croisent le fer.
Tout mon corps encaisse le choc รฉlectrique. Un nลud indรฉcent de manque et de rage, de dรฉsir mรชlรฉ ร la douleur. C'est obscรจne d'avoir des รฉmotions de ce genre ici, dans une chambre oรน mon pรจre se bat pour survivre. Je dรฉtourne les yeux vers le lit. La simple vue de l'ange m'รฉcorche ร vif. Alors je me rรฉfugie dans ce que je sais faire le mieux lorsque tout menace de cรฉder : fuir.
Maman s'en aperรงoit et se lรจve presque immรฉdiatement, comme si elle avait attendu ce moment prรฉcis pour partir, elle qui n'a pourtant pas quittรฉ sa chaise de la journรฉe.
โ Oh, Angel, c'est gentil d'รชtre passรฉ. Asseyez-vous, je vous prie, l'invite-t-elle.
โ Non, รงa va aller, madame Visconti...
โ Si, si, installez-vous, mon garรงon. Je vais aller me prendre un cafรฉ.
Elle lui tapote l'รฉpaule en passant, le remerciant d'รชtre venu, puis elle nous abandonne. La porte se referme sans un bruit.
Nous voilร seuls, Angel et moi.
Fais chier... elle l'a fait exprรจs.
Maman sait ce que j'ai fais au concert, je lui ai tout racontรฉ durant l'une de nos nuits blanches. J'ai eu droit, รฉvidemment, ร ses remontrances sur mon comportement. Elle sait aussi ce qu'Angel et moi nous sommes crachรฉ ร la figure, dans la loge. Elle a donc jugรฉ bon de nous laisser discuter en privรฉ pour rรฉgler nos diffรฉrents. Comme si on avait encore le luxe de rรฉgler quoi que ce soit.
Je te remercie pas pour รงa, Jodie...
Sans un mot, Angel s'approche et s'assoit en face de moi. Nous ne nous regardons pas.
Repliรฉe dans mon fauteuil, mes paupiรจres brรปlent. Le manque d'รฉnergie a emportรฉ ma dignitรฉ sur son passage. Une phrase me tourmente ; elle frappe ร l'intรฉrieur depuis un moment dรฉjร . La douleur, aussi vaste soit-elle, ne parvient plus ร la contenir maintenant qu'il est lร :
โ Memento Mori...
Mon รฉclipse noire daigne enfin m'accorder son attention. Le poids de son ลil est presque aussi tangible qu'une pression physique.
โ Souviens-toi que tu vas mourir. Tu avais raison, Angel... on ne sait pas quand la vie peut basculer.
Je saisis la main de mon pรจre, lourde et inerte, posรฉe sur le matelas ; j'enlace ses doigts comme si je pouvais l'empรชcher de partir. Angel soupire et s'incline lรฉgรจrement en avant. Bras croisรฉs sur les genoux, il se dรฉvoile plus attentif. Peut-รชtre a-t-il perรงu cette lueur fragile dans mes yeux oรน battent les milles poings de mes larmes, avides de libertรฉ.
โ Lui et ses hommes... se sont rรฉunis dans un bar pour trinquer ร la mรฉmoire de ceux qui sont morts au Maggiore. Une moto est arrivรฉe. Quelqu'un est entrรฉ et... รงa รฉtรฉ un carnage. Ils sont tous morts. Et papa... il a รฉtรฉ plongรฉ dans un coma artificiel. Il n'entend rien, ne ressent rien. Il ne souffre pas. Les mรฉdecins ont dit... qu'il avait de grandes chances de ne jamais se rรฉveiller.
Ma voix s'est cassรฉe sur la fin. Je ravale ma salive et mes maudites petites sลurs salรฉes. Je suis sรจche de chagrin, vidรฉe ร force d'avoir pleurรฉ.
Quand enfin, la voix grave d'Angel fend la piรจce :
โ Je vais retrouver ceux qui ont fait รงa.
J'รฉchappe un rire sans joie.
โ ร quoi รงa servira ?
Interdit, il me jauge comme si je venais de baver l'impensable.
โ ร venger l'honneur de ton pรจre et de ta famille. Tu crois que je vais rester lร sans rien faire, ร attendre le prochain cercueil ? Je sais que c'est Lucian qu'a commanditรฉ รงa. Avec Santino. La moto... c'est toujours le mรชme mode opรฉratoire. Ils viennent en deux-roues, plaque volรฉe, casque intรฉgral, comme ils ont fait quand ils m'ont tirรฉ dessus. Ils frappent vite et disparaissent.
Il s'enfonce dans son siรจge, ses doigts battant nerveusement la mesure sur l'accoudoir.
โ Ils ont voulu se venger, ces salopards... Ils ont rรฉussi. Ils ont frappรฉ au moment oรน on s'y attendait le moins. Putain, c'est pas vrai...
Il compresse sa tรชte entre ses paumes, s'arrache presque les cheveux. Il a l'air en total dรฉtresse รฉmotionnelle.
โ Faut que je bute cet enfoirรฉ de fils de pute... Qu'il meure rรฉellement de mes mains.
โ Laisse tomber, Angel... รa ne fera pas revenir mon pรจre plus rapidement.
Il fronce les sourcils. J'affronte enfin son regard sans faiblir : mes yeux rougeoyants doivent offrir un spectacle pitoyable, ร l'image, sans doute, de mon allure toute entiรจre.
โ Occupe-toi de ta carriรจre et de ta musique. C'est lร que tu dois รชtre. Sous les projecteurs... pas ici, au milieu de nos ruines. Les Visconti n'ont pas besoin de toi pour se relever. Toi, tu as d'autres chats ร fouetter... et tu en as dรฉjร trop fait pour aider mon pรจre. Les hommes du clan ne laisseront pas รงa impuni. C'est notre dicton : on ne pardonne pas, on oublie pas. Alors oui... on saura se dรฉbrouiller pour retrouver Lucian.
Je manque d'assurance, mais je pense ce que je dis. Aprรจs le concert et tout ce qu'il s'y est jouรฉ, je refuse d'ajouter un fardeau de plus ร ses รฉpaules. Ni lui attirer davantage de problรจmes. Je me sens encore mal en le revoyant dรฉtruire sa fidรจle guitare sur scรจne. Malgrรฉ mon amertume, je ne veux pas qu'il lui arrive malheur, ร lui aussi.
Je... je ne veux pas le perdre. Et encore moins dans un bain de sang.
Or, Angel n'a pas l'air d'avoir apprรฉciรฉ mes recommandations.
โ Tu te fous de ma gueule ? Si ton pรจre est dans ce lit, c'est ร cause de moi. Parce que j'ai laissรฉ Lucian se barrer, merde. Que รงa te plaise ou non, je fais moi aussi parti du clan. J'ai du sang sur les doigts, et mรชme si tu fais semblant de l'ignorer, moi je le sens encore qui coule. Tous les jours. Et crois-moi, j'en ai strictement rien ร foutre de faire exploser la cervelle de ce chien ร coup de Tokarev. Je ne sais pas pour qui tu te prends, Daeva, mais tu n'as aucun ordre ร me donner sur ce que je dois faire. D'accord ? Toi... toi, je crois que t'en as dรฉjร assez fait...
Je plisse les yeux d'indignation, heurtรฉe de plein fouet. Est-il en train de m'accuser ?
โ Je suis la seule ร blรขmer, peut-รชtre ?
โ Je sais pas si tu rรฉalises ce que tu as fait, au concert...
โ Oh, ne t'inquiรจte pas, je rรฉalise trรจs bien ce que j'ai fait. Je ne m'attendais juste pas ร ta rรฉaction.
โ Comment tu voulais que je rรฉagisse, putain ? grogne-t-il, ร bout.
โ J'en sais rien... avec silence, dรฉtachement. Comme tu sais si bien le faire.
โ Te fous pas de ma gueule, j'ai dis. C'est pas le moment.
Ma colรจre se rรฉveille et fait des bulles ร la surface, mais elle est si faible... vaincue par mon รฉpuisement moral et sentimental.
โ Toi non plus, te fous pas de ma gueule, Angel, sifflรฉ-je, tout bas. Tu veux que je te rappelle une petite chose que tu m'as dite ? Je ne t'appartiens pas. Tu te souviens, ou tu prรฉfรจres l'oublier quand รงa t'arrange ? Parce que moi, j'ai pas oubliรฉ.
โ T'avais pas besoin de faire รงa sur la kisscam...
โ J'ai รฉgratignรฉ la rockstar sans cลur ? Si tu avais rรฉagi autrement avec moi, j'aurais jamais fait รงa et tu le sais.
On s'entredรฉchirent du regard, sans merci ni indulgence. Je devine, au bord de ses doigts, un tremblement de colรจre mal contenu. Il lutte contre lui-mรชme pour ne pas รฉclater et saccager la piรจce. Moi, je suis dรฉjร en morceaux. Trop รฉmiettรฉe pour lever encore les poings. Mon cลur est las, extรฉnuรฉ par des batailles qu'il n'a plus la foi de livrer.
Les mots sanglotent ร la lisiรจre de mes lรจvres :
โ Je ne t'ai pas demandรฉ une couronne de petite amie officielle ร brandir fiรจrement sous le nez de tes prรฉcieuses Cherubin's. Je ne t'ai rien demandรฉ de tout รงa. Je ne veux pas de ta gloire, ni de ton argent et tu le sais trรจs bien. Je... Je suis dรฉsolรฉe si j'ai froissรฉ ton ego, si je t'ai attirรฉ des ennuis ou un scandale de plus ร coller ร ton nom. Je savais pas que Maylo รฉtait venu ร ton concert, d'accord ? J'ai agi sur le moment, sans rรฉflรฉchir. J'ai simplement รฉcoutรฉ mon cลur idiot que tu as malmenรฉ. C'est tout.
Contre toute attente, la colรจre qui flamboyait dans son ลil de diamant s'รฉmousse. Lentement, il passe ses mains sur son visage accablรฉ et rรขle un souffle. Il sait qu'il m'a blessรฉe. Mais l'orgueil lui barre la route des aveux. Non, il n'avouera pas. Monsieur Doroshenko est trop fier pour consentir ร cette chute-lร .
Alors je tranche, parce que je ne peux survivre ร ce combat-lร , aujourd'hui :
โ Dorรฉnavant, Angel, occupe-toi de ta vie. Si quelqu'un doit venger mon pรจre, ce sera sa famille.
Ses yeux se rรฉtrรฉcissent subitement, frappรฉ par un รฉclair.
โ Tu ne comptes pas te mรชler ร quelque chose lร -dedans, j'espรจre ?
โ Je peux savoir en quoi รงa te regarde ?
Il y a tellement de mรฉpris sur ma langue. Bien plus que je ne peux me le permettre, alors que je n'en mรจne pas large. Cette fois, les yeux d'Angel s'agrandissent. La froideur qui drapait sa voix jusque-lร prend des tons menaรงants :
โ Daeva... tu n'as plutรดt pas intรฉrรชt ร faire quoi que ce soit de stupide, tu m'as bien compris ? Tu restes en dehors de รงa.
Mรชme si je m'applique ร rester impassible, un frisson m'รฉbranle : ce timbre-lร , si particulier chez lui, m'effraie. Il me rappelle que derriรจre le visage angรฉlique de l'icรดne du rock, sommeille un homme capable d'une grande violence. J'en sais quelque chose.
โ Tu peux avoir l'esprit tranquille, tesoro, je ne comptais rien faire par moi-mรชme. De toute faรงon, mรชme si je le voudrais, j'en serais incapable... Faible comme je suis.
Je dรฉglutis et serre davantage la main de mon pรจre.
โ S'il ne doit jamais se rรฉveiller, alors je veux passer du temps avec lui... pas partir ร la chasse aux gangsters.
Cela n'a pas l'air de le rassurer pour autant. Il me fixe, interdit, avec cette attention grave de ceux qui soupรจsent le non-dit. D'un cรดtรฉ, je n'ai pas menti. Que pourrais-je faire, de toute faรงon ? Partir ร la recherche de Lucian et le tuer moi-mรชme ? L'idรฉe frรดle l'absurde. Je ne sais mรชme pas me servir d'une arme.
Un silence s'installe. Seul le bip du moniteur se moque de nous.
Je hais ces silences. Ils ont gangrenรฉ notre histoire, ont tout laissรฉ pourrir. Tout ce que je veux, lร , maintenant, c'est qu'il brise ce putain de mur. Qu'il abolisse la distance entre nous... qu'il me prenne dans ses bras. Je n'attends que รงa pour me laisser aller et fondre en larmes.
J'ai tant besoin de lui. De son contact.
Pas de nos querelles.
Mais il ne bouge pas. Il se contente de briser ce calme indigeste, d'une voix dรฉchargรฉe de sa haine :
โ Je dois partir pour Los Angeles, ce soir. Aprรจs ton message, je voulais passer voir Falco avant de m'envoler... et te voir, toi aussi.
Il voulait me voir ? Je n'ose pas y croire. Je me persuade aussitรดt que n'รฉtait qu'un prรฉtexte pour me cracher son venin, par rapport au concert. รa tire dans ma poitrine... Je n'y arrive plus. Le regarder m'est devenu impossible.
โ Daeva...
Je l'ignore, mais il insiste :
โ Daeva... Regarde-moi.
Tellement de douleur... quand l'habitude acquise au fil des semaines revient malgrรฉ moi et me contraint ร lever vers lui des yeux abattus. Vers ce visage que je connais dรฉsormais par cลur et que j'ai embrassรฉ ร en perdre la raison.
โ Je les retrouverai et je leur ferai payer. Crois-moi. Non si perdona, non si dimentica.
Est-ce que je peux croire des mots si grands ? Au fond de moi, dans mon รชtre crรฉdule et trop tendre, je m'y abandonne. Croire en lui, en sa force, en ses capacitรฉs... Croire qu'il pourrait encore venir me secourir, s'armer de patience et de munitions pour moi et ma famille.
Or, une sonnerie de tรฉlรฉphone retentit et vient tout gรขcher.
โ C'est Kirby... jure Angel en sortant son portable de sa poche. C'est pas vrai, merde, j'lui ai dit de pas m'appeler aujourd'hui...
Il ronchonne en diminuant la sonnerie. Le devoir l'appelle de nouveau... Il est vite rappelรฉ ร l'ordre par la rรฉalitรฉ et sa condition de star sollicitรฉe sur tous les fronts. Il bondit de sa chaise, prรชt ร partir... mais s'arrรชte. Ses yeux de husky sibรฉrien se bloquent sur moi.
โ Je... je dois dรฉcrocher. Je dois y aller, aussi, j'ai...
Il soupire.
โ Tu as mon numรฉro, si tu as besoin. Si... si tu veux m'envoyer un message, me donner des nouvelles de ton pรจre, ou juste... parler. Tu peux. Je te rรฉpondrai peut-รชtre pas tout de suite, mais je te rรฉpondrai.
J'aspire ma lรจvre infรฉrieure que je mords presque ร sang. Ne pleure pas, Daeva... pas encore. Cet enfoirรฉ n'aide pas avec ses retournements de veste lรฉgendaires.
โ Merci... dis-je, ร mi-voix. C'est bien gentil de ta part. Mon pรจre serait content de savoir que tu es venu le voir et que tu te prรฉoccupes de nous. Il t'aime beaucoup, tu sais.
Il n'y a pas que mon pรจre qui l'aime beaucoup...
Seulement, aprรจs sa rรฉaction dans la loge, l'idรฉe mรชme de lui dire ร nouveau que je l'aime me terrifie. J'ai peur que ce soit le coup de trop. Peur de me dรฉpouiller de mes dรฉfenses devant un homme qui a dรฉjร prouvรฉ qu'il pouvait partir sans se retourner. Son tรฉlรฉphone recommence ร sonner.
Je fais un geste du menton vers la porte.
โ Tu devrais aller rรฉpondre ร ton manager, je crois qu'il s'impatiente. Laisse un peu de paix ร mon pรจre. Il a besoin de calme.
Angel hรฉsite un instant. Ses iris, jusqu'alors plantรฉs sur moi, s'รฉchoue au sol... puis il tourne les talons.
Il s'en va, sans un au revoir, la porte avalant ses รฉpaules.
Et moi, je ne peux m'empรชcher de contempler sa silhouette jusqu'au dernier centimรจtre, jusqu'ร ce qu'il disparaisse en lรขchant ce vide brutal derriรจre lui. Malgrรฉ nos heurts et cette tension trop vive qui nous brรปle la peau, j'aurais tant aimรฉ qu'il reste plus longtemps. Qu'il me serre contre lui, me chuchote ces mensonges nรฉcessaires oรน tout ira bien.
Mais j'ai passรฉ l'รขge de croire aux contes de fรฉes et aux bonheurs รฉcrits d'avance.
Enfin, le masque se craquรจle dans ma solitude.
Une larme se dรฉlivre, puis une autre.
Une pour mon cher pรจre. Et une pour Angel.
Que j'aime encore si fort, au point d'en crever.










wow sa commence fort ๐ขโคhรขte de dรฉcouvrir la suite de tout รงa!
purรฉe la jโai la larme ร lโลil mais aussi la souple plus court de savoir quโil nโes pas encore parti falco le temps au temps les fera se retrouver ils sโaiment tant faut juste quโAngel le comprenne ๐๐ค
Je doute que Daeva reste bien sagement assise bien longtemps...