Le Val sans Retour
Le brouillard de Brocéliande n’était pas comme celui de la mer. À Quiberon, il était salé, il giflait le visage. Ici, à Paimpont, il était lourd, immobile, chargé d’une odeur de terre ancienne et de mousse en décomposition. Il ne se contentait pas de masquer la vue ; il semblait s’accrocher à la peau comme une menace muette.
Je coupai le contact de ma voiture. Le silence qui suivit fut presque douloureux. Quinze ans que j’avais fui ce village, ses légendes étouffantes et ses regards en biais. À Paris, j’analysais les monstres pour la PJ, je mettais des mots sur l’horreur pour la rendre supportable. Ici, j’avais peur de redevenir simplement “la fille du fou”.
Mon téléphone vibra sur le siège passager. Un message du capitaine Kerinec, un ancien collègue de mon père : « Morgane, on est au Val sans Retour. C’est… particulier. Ne passe pas par la gendarmerie, rejoins nous directement. »
“Particulier”. Dans la bouche d’un vieux flic breton, cela voulait dire “atroce”.
Je m’enfonçai dans la forêt. Le sol craquait sous mes bottes de ville, inadaptées à l’humus glissant. Plus j’approchais du ravin, plus l’air semblait se raréfier. Les arbres, des chênes centenaires aux branches tordues comme des doigts agonisants, semblaient se refermer sur moi.
Puis, je vis la rubalise jaune. Elle tranchait violemment avec le vert sombre des fougères.
Morgane ?
Kerinec sortit des fourrés. Il avait vieilli. Ses cheveux étaient d’un blanc sale et ses yeux fatigués ne me regardaient pas avec la bienveillance que j’espérais, mais avec une sorte de méfiance oppressante.
Capitaine, répondis-je d’une voix que je voulais ferme. Qu’est-ce qu’on a ?
Une mise en scène, Morgane. C’est pour ça que je t’ai appelée. Il n’y a que toi qui puisses comprendre ce qu’il a voulu dire.
Il s’écarta pour me laisser passer. Au pied d’un rocher moussu, une jeune femme était agenouillée. Ses bras étaient maintenus ouverts par des branches de noisetier tressées, lui donnant l’apparence d’une créature ailée figée en plein envol. Ses cheveux longs couvraient son visage, mais ce qui me glaça le sang, c’était la précision du rite.
Je m’approchai, le cœur battant à tout rompre. Je sortis une paire de gants en latex de ma poche. En écartant doucement les cheveux de la victime, je vis une marque gravée au fer rouge sur sa clavicule.
Une spirale celtique. Un triskell inversé.
C’est la signature de Malo, murmura Kerinec derrière moi. On a retrouvé ses outils de sculpture à dix mètres du corps.
Mon frère ne ferait jamais ça, répliquai-je immédiatement. Il est instable, Kerinec, pas psychopathe.
Regarde dans sa bouche, Morgane.
Je sortis une petite pince de ma trousse de terrain. Avec une hésitation que je n’avais jamais ressentie sur une scène de crime à Paris, j’entrouvris les lèvres de la morte. Quelque chose brillait, coincé contre la langue.
J’en retrai un petit disque de métal noirci. Je l’essuyai du bout du doigt.
C’était une médaille de baptême. Une médaille que je connaissais par cœur. Au dos, l’inscription était encore lisible : “Morgane - 12.05.1995”.
C’est la tienne, n’est-ce pas ? demanda Kerinec. Celle que tu avais perdue l’été de la disparition de votre mère ?
Je ne répondis pas. Mes doigts tremblaient. Si cette médaille était là, ce n’était pas seulement un meurtre. C’était une invitation. Un message que seul Malo ou celui qui l’avait enlevé pouvait m’envoyer.








