Chapitre 1
Le soleil se lève à peine sur le royaume des Azurites, enveloppant les tours du château d’une lueur douce .L’air du matin vibre lentement dans une mélodie faisant bercer les feuilles des arbres. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres :,c’est un jour béni, un jour que tout le clan attend depuis des années. Voilà dix ans qu’aucun cri de nouveau-né n’avait percé le silence du royaume. La Reine, terrifiée à l’idée que son trône ne devienne qu’une relique sans héritier, voyait son peuple vieillir avec elle. Pourtant, l’inexplicable s’est produit ,depuis neuf mois, les ventres s’arrondissent de nouveau dans le village.Nul savant n’a su trouver de cause médicale, et aucun mage n’a décelé la moindre trace de sortilège. C’est un mystère absolu.Pour ce royaume au bord de l’oubli, ces enfants sont des miracles et l’avenir florissant.
Dans la grande chambre royale, Kana, reine des Azurites, tient contre sa poitrine , deux nouveau-nés encore enveloppés de couvertures brodées d’argent. Une fille et un garçon. Emi et Shôta. Deux petits êtres à peine arrivés au monde, mais déjà porteurs d’un destin que personne ne peut encore imaginer.
Kana, épuisée mais rayonnante, caresse du bout des doigts les joues rondes de ses enfants.
— Mes trésors... mes miracles... murmure-t-elle, la voix tremblante d’émotion.
À ses côtés, Kyo, roi des Azurites, observe la scène avec une fierté qu’il ne cherche pas à dissimuler. Ses yeux d’un bleu profond brillent de joie.
— Ils sont parfaits, murmure-t-il d’une voix empreinte de tendresse. Notre peuple brûle d’impatience de les voir grandir et de voir, enfin, l’avenir nous sourire.
— Une paix si profonde m’envahit rien qu’en les regardant, dit-elle , les yeux brillants. C’est la fin de notre long hiver. Notre futur est en train de changer, je le sens.
Mais le monde, lui, n’a aucune intention de s’apaiser.
À l’extérieur, l’effervescence gagne les couloirs du château où les serviteurs s’activent avec une hâte joyeuse. Des guirlandes de lumière flottent mystérieusement dans les airs, tandis que des pétales d’iris bleus pleuvent du plafond comme une ondée enchantée. Les Azurites n’avaient plus célébré de fête depuis l’anniversaire du Roi, mais aujourd’hui, l’événement est sacré. Tout doit être parfait. Dans chaque foyer, le peuple se prépare à fêter les naissances et surtout accueillir les héritiers.
Alors que les pétales de fleurs dansent encore dans l’air, une onde de choc invisible fait frémir la terre. Un grognement profond s’élève du lointain. Cette explosion , dont la résonance rappelle le râle d’une bête monstrueuse, glace le sang des sentinelles. Leurs regards se croisent hagards.
— Vous avez entendu ? demande l’un d’eux.
— Probablement un orage, répond un autre, sans conviction.
Le ciel reste d’un bleu limpide, mais l’illusion de paix se brise net. Ce n’est pas le fracas passager du tonnerre, mais le pas pesant, régulier et implacable d’une armée en marche. Un millier de bottes ferrées frappant le sol à l’unisson. Sur les remparts, le malaise est palpable. Les soldats des Azurites, les yeux rivés sur la ligne d’horizon, refusent de croire à ce que leurs sens leur hurlent. Ils ont tant attendu ce jour de fête, ils ont tant espéré que la malédiction soit levée pour de bon. Dans un déni désespéré, certains gardes feignent d’ignorer la poussière qui s’élève au loin, et les silhouettes nombreuses qui se dessine. Ils ne veulent pas que cette joie soit étouffée par le fer. Aujourd’hui, le sang ne doit pas couler!
Dans la douceur de la chambre royale, baignée par la lumière du soleil. Kana sent soudain l’air se raréfier. Une vibration parasite vient souiller l’atmosphère. C’est une magie étrangère, une puissance hostile et brûlante qui dévore l’oxygène. Son cœur se serre dans sa poitrine, elle sait ce qu’il va se passer.
— Kyo... tu sens ça ? murmure-t-elle, sa voix tremblante d’une angoisse soudaine.
Le Roi est immobile, son regard est devenu aussi froid que l’acier. Il regarde par la fenêtre avec un air très sérieux.
— Oui, répondit-il d’une voix sourde. Quelqu’un approche. Et ce n’est pas une visite amicale pour l’arrivée de nos enfants.
Avant qu’il ne puisse dire un mot de plus, un garde surgit, essoufflé, le visage blême.
— Majestés ! Les Coeurs-feu et les Loranis... Ils attaquent ! Ils sont déjà aux portes !
Kana sent son sang se glacer.
— Non... pas eux! Pourquoi lesLoranisnous attaqueraient ils ? Pas aujourd’hui... pas après tant de siècles de paix.
Elle cherche le regard de Kyo, espérant y trouver une explication, mais elle n’y trouve que la même stupeur mêlée de rage et quelque chose d’autre qu’elle n’arrive pas à déchiffrer.
— Kyo, dis-moi que je me trompe, lance-t-elle plus fort. Nous avons un pacte de sang avec eux ! Que lesCœurs-de-Feunous harcèlent aux frontières est une chose, mais que les Loranis franchissent nos murs...
Kyo ne quitte pas son regard de la fenêtre, il soupire et se passe une main dans les cheveux.
— Je n’en sais rien, Kana, répondit-il d’une voix sourde. Notre entente était sans faille hier encore. Rien ne justifie cette trahison. Rien... à part ces enfants.
— Mais pourquoi maintenant ? insiste la reine, une larme de colère coulant sur sa joue. Pourquoi choisir le jour de leur naissance pour transformer notre miracle en carnage ? Qu’est-ce qu’ils craignent au juste ?
Le roi ne répond pas, mais le vacarme provenant de dehors rompu ce silence. Le choc strident de l’acier contre l’acier, les hurlements déchirants de ceux qui fuient et des supplications désespérées du peuple se faisant massacrés. La joie des Azurites s’éteint dans le sang.
Soudain, un soldat de la garde royale s’effondre à travers l’ouverture béante de la porte. Il tombe lourdement à genoux, le souffle court, une flèche au pennage écarlate plantée entre ses omoplates. Il lève un regard embrumé vers son souverain, sa main tremblante agrippant le sol.
— Ils sont là... crache-t-il dans un râle de douleur. Mon roi... on a besoin de vous... Ils massacrent tout le monde...
Le roi s’approche du lit et prend le visage de la Reine entre ses mains, ignorant le soldat mourant, et l’embrasse avec passion.
— Tu dois fuir, Kana, murmure-t-il contre ses lèvres. Prends le passage dérobé derrière les tapisseries. Emmène les enfants loin d’ici.
— Kyo, non ! Je ne te laisserai pas...
— Ecoute moi ! coupe-t-il doucement en plongeant son regard dans le sien. Si jamais je ne te rejoins pas... si jamais le sort décidait que mon chemin s’arrête ici...
— Non ! s’écrit-elle, les larmes inondant enfin son visage alors qu’elle presse son front contre le sien. Ne dis pas ça ! Il ne t’arrivera rien, tu m’entends ? Tu es le Roi des Azurites, tu es leur père ! Tu vas sortir d’ici et nous les verrons grandir ensemble !
Kyo esquisse un sourire triste, celui d’un homme qui sait que le prix d’un miracle est souvent le sacrifice. Il dépose un ultime baiser sur le front de sa femme, puis sur le crâne minuscule des nourrissons endormis malgré l’orage de fer.
— Alors je me battrai comme si j’avais mille vies à offrir, souffle-t-il. Mais pour ça , je dois savoir que tu es en sécurité.
Il s’élance vers la sortie, mais le destin fut plus rapide. Avant qu’il n’atteigne le seuil, l’air se comprimae violemment. Une déflagration de magie rouge sang, brute et sauvage, pulvérise la porte double dans un fracas assourdissant. Des éclats de chêne massif volent comme des projectiles. Instinctivement, Kana se jette sur les berceaux, protégeant de son propre corps les nouveau-nés qui commencent à pousser leurs premiers cris de terreur.
Tandis que les premiers débris retombent le Roi ne recule pas d’un pouce. D’un revers de main magistral, il enveloppe sa lame d’une aura azurite étincelante et balaye londe de choc résiduelle d’un seul coup circulaire, créant un bouclier d’air qui repousse les flammes rouges loin des berceaux.
Une silhouette massive finit par émerger du chaos, encadrée par des guerriers dont les armures écarlates semblent avoir été trempées dans le sang frais. Leur chef avance d’un pas lourd, chaque foulée faisant craquer les débris sous ses bottes de fer. Un sourire cruel, presque inhumain, étire ses lèvres alors qu’il fixe le Roi.
— Ainsi, c’est ici que se cachent les miracles ? lance le colosse d’une voix caverneuse, tout en dégainant une hache dont la lame est déjà bien rougit par le sang et la chair. Quelle ironie... je
— Tu as fait une erreur en entrant ici. Ce n’est pas une nurserie que tu as envahie... c’est ton propre tombeau.
— Quelle charmante scène familiale, ricane-t-il. On dirait que j’arrive juste à temps pour offrir un cadeau de naissance. Désolé de mon retard, oh ma belle Kana.
Kyo fit un pas lourd, sa lame azurite s’interposant comme un rempart infranchissable entre le colosse et la Reine. Son regard était une promesse de mort.
— Tu n’as rien à faire ici, Yôsuke, gronde le Roi. Retourne dans ton repaire de cendres avant que je ne t’y renvoie de force.
Yôsuke laisse échapper un rire grinçant. Il ôte lentement son gantelet de fer, révélant une main couturée de cicatrices, et fixe Kana avec une intensité qui n’avait rien de guerrier. C’est un regard affamé, brûlant d’une rancœur vieille de plusieurs décennies.
— Oh, tu crois que tu m’impressionnes ? Kyo... Toujours le même, dissimulé derrière tes grands airs de protecteur. Tu sais parfaitement pourquoi je suis ici. Je suis venu chercher ce qui m’est dû, et celui que tu n’aurais jamais dû engendrer.
À ces mots, Kyo se crispe, une ride d’angoisse barrant son front. Il jeta un coup d’œil fugace à Kana, une expression de regret si profonde qu’elle semble être une confession muette. La Reine, serrant ses nourrissons, sent son sang se glacer. Elle ne comprend pas cette haine qui semble puiser sa source bien avant leur mariage.
— Le pacte est pourtant clair, Kyo, reprit Yôsuke en s’avançant d’un pas, sa voix se faisant plus basse, plus venimeuse. Nous avions tous accepté le prix du silence pour éviter la fin de ce monde. La stérilité est une bénédiction déguisée, tu le sais mieux que quiconque. Mais tu as été faible. Tu as préféré sauver tes sujets condamnés par ta faute plutôt que de tenir ta parole.
Yôsuke pointe alors sa hache vers le berceau de soie où repose le petit garçon.
— Deux enfants pour un seul destin. L’un apportera la ruine, l’autre le changement... Tu penses que ce peuple vieillissant mérite d’être sauvé au prix de l’apocalypse ? Donne-moi le garçon, Kyo. Laisse la fille à ses pleurs et à la misère qu’elle porte déjà en elle. Rend-moi ce qui m’appartient, et j’épargnerai peut-être ce qu’il reste de ton palais.
Kana sent les battements de son cœur s’emballer.Rendre ce qui lui appartient ? Quel pacte ?Elle fixe on époux, cherchant un démenti, mais Kyo ne dit rien. Il se contente de resserrer sa garde, ses yeux brillant d’une lumière désespérée. Il y a dans son silence la culpabilité d’un homme qui a bâti son bonheur sur un mensonge.
— Tu ne l’auras pas, souffle Kyo. Ni lui ni celle que tu convoites depuis toujours.
Yôsuke pointe un doigt vers le petit Shôt et en regardant Kana dans les yeux.
— Donne-moi ton fils, Kana, dit-il d’une voix soudainement calme. Ne me force pas à réduire ce beau royaume en un tas de cendres. Je ne voudrais pas que tu aies à pleurer ton peuple, un par un, sous mes yeux.
Kana resserre instinctivement son étreinte, le corps secoué de frissons.
— Tu n’approcheras pas de mes enfants, Yôsuke!
L’homme soupire, jetant un regard de pur dédain vers Kyo.
— Regarde-le, Kana. Ton “Roi”. Il tremble pour sa couronne alors qu’il devrait trembler pour toi. Il ne mérite ni ta loyauté, ni ce fils. Alors je te défie, toi. Montre-moi si les Azurites ont encore une once de cette dignité que ton époux a perdue depuis longtemps.
Kyo veit bondir, l’insulte lui brûlant les lèvres, mais Kana pose une main sur son bras.
— Si je refuse, il tuera tout le monde... Je dois essayer.
Elle se lève chancelante, le corps affaibli par l’accouchement mais l’âme portée par un instinct de lionne. Elle prend son fils contre elle.
Le duel commence, une danse cruelle.
Kana invoque sa magie , des ondes fluides et douces, mais Yôsuke se content de les dissiper d’un revers de main, sans jamais lever son arme sur elle.Il ne veut pas l’écorcher ; il veut vider sa volonté et sa force.Il esquive ses coups avec une aisance insultante, se rapprochant parfois assez pour murmurer à son oreille.
— Tu es fatiguée, ma douce Kana... Laisse-moi t’aider. Tout ceci est trop lourd pour toi.
À chaque assaut, il l’épuise un peu plus, parant ses attaques avec une lenteur calculée jusqu’à ce que les jambes de la reine cèdent. Elle tombe à genoux, haletante, le visage baigné de sueur et de larmes.
— Pathétique, lâche Yôsuke en se tournant vers Kyo avec un rire provocateur. Regarde comme elle s’épuise pour réparer tes erreurs, petit roi. Puis, se penchant vers Kana, il lui retire Shôta des bras avec une douceur terrifiante. Le bébé se mit à hurler, un cri qui déchire le cœur de la mère.
— Non... je vous en prie... rendez-le-moi ! supplie-t-elle, les mains tendues.
— Il sera mieux avec moi, Kana. Il deviendra l’homme que ce lâche n’a jamais été. Il jette alors un regard froid sur Emi, restée dans les bras de Kyo.
— Quant à elle... Une fille azurite ? Elle ne me servira à rien. Autant l’égorger maintenant pour t’épargner un futur fardeau.
Yôsuke dégaine sa lame écarlate et s’avance vers le berceau. Kana hurle, tentant de ramper, mais ses forces l’ont abandonnée. La lame rouge s’élève.
Mais elle ne s’abat jamais.
Le roi sanglant regarde les yeux de la petite fille, les mêmes que ceux de Kana.
Kyo, porté par une rage sourde et primitive, surgit dans l’angle mort de Yôsuke. Il le frappe de toute sa masse, projetant le géant contre le mur de pierre. Profitant de la stupeur de son rival, Kyo enfonce son pouce avec une violence inouïe dans l’œil du Coeur-feu.
Le hurlement de Yôsuke est comparable à celui d’un ours brun.
— Mon œil ! AHHHHHHHH ! Maudit sois-tu ! Je reviendrai pour tout brûler !
Aveuglé, le visage ensanglanté, il s’enfuit dans un tourbillon de cape rouge, emportant Shôta qui hurle toujours.
Kana rampe vers le couloir, sa voix s’éteint dans un murmure désespéré .
— Shôta... mon petit ange... reviens...
Kyo se précipite vers sa femme et la soulève, son propre visage marqué par la culpabilité. Il la dépose sur le lit avec une délicatesse infinie, plaçant Emi contre elle.
— Je te le jure, Kana. Je ramènerai Shôta. Et Yôsuke paiera pour chaque seconde de cette douleur.
Mais dans le silence pesant de la chambre, le destin c’est déjà scellé. Les Azurites ne fêtent plus rien. La prophétie vient de se séparer en deux : un fils dans l’ombre des guerriers rouges, et une fille dans le sillage des regrets bleus.