Chapter 1
— Rappelle-moi déjà pourquoi on est là ? me demande ma meilleure amie, Tara.
Elle rêvait d’une soirée en boîte. À la place, elle se retrouve coincée à une réception professionnelle.
Ce soir, l’hôtel inaugure son spa. Pour l’occasion, tous les employés ont été conviés, avec la promesse à peine déguisée que la direction serait présente.
— Je te promets qu’on ira après, dis-je. Mais là, je dois être ici.
— C’est barbant, soupire-t-elle.
Puis elle me jette un regard en coin.
— Dis-moi au moins qu’il y aura quelque chose d’intéressant.
Je lui prends la main et l’entraîne à l’intérieur.
— Des échantillons gratuits. Tu adores ça.
Je lui adresse un sourire.
— Et puis bientôt, je dois participer à ta première exposition. On est là l’une pour l’autre.
Elle lève les yeux au ciel.
— Très bien. Tu as gagné. Victoire écrasante.
À peine entrées, une musique feutrée résonne déjà dans le hall, mêlée aux voix des invités.
La lumière est tamisée, pensée pour rappeler l’atmosphère d’un spa. Des serveurs se faufilent parmi la foule, un plateau à la main.
Tara attrape un verre et le porte à ses lèvres.
— Il est bon, le champagne ?
— Carrément. Tu aurais dû commencer par ça, si tu veux mon avis.
— Je te l’avais dit. Et il y a même des petits fours à tomber.
Elle balaie la salle du regard.
— C’est la direction qui organise tout, d’ailleurs. Je trouve qu’ils ont sorti le grand jeu, murmuré-je plus pour moi que pour elle. Profite.
Elle me sourit, ravie.
— Si tu me prends par les sentiments… dit-elle en finissant son verre. Tu veux quelque chose ?
Je secoue la tête.
— Non, merci.
— Tant pis, ça en fera plus pour moi. Je reviens.
— D’accord. Je t’attends ici.
Elle disparaît dans la foule. Je souris en pensant qu’elle est vraiment une gourmande.
Je prends un verre à mon tour et balaie les invités du regard, à la recherche d’un visage familier.
Mon regard s’arrête sur l’une des réceptionnistes, Aurélie, avec qui je travaille. Elle me remarque et s’approche aussitôt.
— Ah ! Je suis contente de te voir. Cette soirée est incroyable, non ? J’ai l’impression d’être invitée à une soirée de riches.
— Je t’avoue que je me suis dit la même chose. C’est différent des autres fêtes.
Elle hoche vivement la tête.
— Oui, et pour cause. J’ai dit à mon compagnon de rester avec notre fille en pensant qu’il n’y aurait rien d’intéressant. Apparemment, ce n’est pas la directrice qui doit faire le discours.
Je fronce légèrement les sourcils. Amanda Young, notre directrice, est du genre à toujours prendre la parole lors de ce genre d’événements. Elle refuse qu’on prenne sa place — et, d’une certaine façon, je la comprends.
Elle dirige l’un des plus grands hôtels de la ville. La plus jeune directrice que l’établissement ait connue. Naturellement, certains disent qu’elle a bénéficié d’appuis bien placés.
— C’est étrange… Tu penses que c’est vrai ?
— Oui. Sa secrétaire a dit qu’elle n’avait rien préparé pour ce soir.
— Tu l’as vue, ce soir ?
Elle se tourne brusquement, son verre à la main, pour me montrer quelque chose. La moitié du champagne se répand sur le bas de ma robe.
Je baisse les yeux sur la tache, grimaçant déjà de dégoût. J’adore cette robe. Je savais que j’aurais dû en mettre une autre.
Aurélie remarque les dégâts et ouvre grand les yeux, horrifiée.
Elle se penche aussitôt.
— Oh non, Elisa… Je suis vraiment désolée.
Je souris à deux invités qui nous observent et attrape une serviette sur le buffet le plus proche. J’essaie d’éponger la tache, sans succès.
Mes bras retombent le long de mon corps.
— Ce n’est pas grave. Heureusement que ce n’est pas moi qui m’occupe du discours.
Je relève les yeux vers elle.
— Excuse-moi, je dois passer aux toilettes.
— Je suis vraiment désolée… Est-ce que je peux t’aider ?
— Non, tout va bien. On se voit plus tard, dis-je en me dirigeant déjà vers les toilettes.
Une fois la salle traversée, je m’enferme dans les toilettes et tente de sécher le champagne sous le sèche-mains. Quand je ressors, le tissu est sec… mais marqué d’une large auréole.
Tant pis.
Je pousse la porte, prête à rentrer — discours ou pas, peu importe — et m’engage dans le couloir presque vide.
Après quelques pas, je m’arrête net.
Je passe derrière un homme assez grand, certain de l’avoir déjà aperçu, et remarque qu’il est en pleine discussion avec une jeune femme blonde, vêtue d’une robe crayon qui souligne sa silhouette.
— Vous êtes en train de me dire que mon discours n’est pas là.
La femme blêmit.
— Je pensais qu’il y était.
— Je vous rappelle que vous êtes ma secrétaire.
Sa voix est calme, glaciale.
— Vous ne pouvez pas penser. Vous devez agir.
Il marque une pause, la fixe droit dans les yeux.
— Je vous ai demandé plusieurs fois si tout était prêt.
Elle déglutit.
— Je… je l’ai sur la clé.
— Bien.
Il ne hausse pas la voix.
— Vous avez cinq minutes, dit-il se détournant déjà. Ne me faites pas attendre.
— Oui, Monsieur Cross.
Je me fige.
Bien sûr que c’est lui.
L’homme à la tête de tous les hôtels du groupe. Celui dont on parle sans jamais le voir. Celui qui, d’ordinaire, ne se déplace pas.
Et la rumeur disait vrai. Même de dos, il impose le silence.
Je m’apprête à retourner vers la salle quand je remarque que la femme essuie ses yeux.
Je m’arrête de nouveau.
Je m’oblige à ne pas m’en mêler. Vraiment.
Mais je n’y arrive pas.
J’imagine ce que ça doit être de travailler pour un homme comme lui.
— Vous avez besoin d’aide ?
Elle ne me regarde pas tout de suite.
— Si vous avez un ordinateur sous la main, ce serait génial…
Elle inspire profondément.
— C’est mon troisième jour, et je crois bien que je suis sur le point de me faire virer.
Je laisse échapper un petit rire nerveux.
— Ne soyez pas si pessimiste. Ça peut arriver. Et bonne nouvelle : vous n’allez pas vous faire virer.
Elle relève enfin les yeux, surprise.
— Comment ? Vous travaillez ici ?
Je hoche la tête et lui fais signe de me suivre.
— Oui. Je connais une salle où vous pourrez récupérer votre document.
Je jette un coup d’œil au bout du couloir.
— Mais il va falloir faire vite. Vous n’avez pas beaucoup de temps et si on me voit, je risque les problèmes.
Je pars déjà, elle sur mes talons. La porte de la salle est toujours ouverte. Je la pousse et me dirige vers un ordinateur que j’allume rapidement.
La secrétaire de Cross insère la clé. Une minute plus tard, le document est imprimé.
Quand nous ressortons de la pièce, elle me saute presque dessus.
— Merci… Je ne connais même pas votre prénom.
— Elisa.
— Moi, c’est Juliette. Je ne pourrai jamais assez vous remercier.
— Ce n’est rien. Vous allez garder votre travail, c’est l’essentiel.
Je lui fais un signe pressé.
— Maintenant, dépêchez-vous.
— Je lui en parlerai. Merci beaucoup.
Je fronce légèrement les sourcils.
Je lui en parlerai.
J’essaie de comprendre ce qu’elle veut dire, même si ses mots sont pourtant très clairs.
Sebastian Cross me remercier.
Et puis quoi encore.
— Je ne vois pas pourquoi vous devriez lui en parler.
Elle s’arrête et se tourne vers moi.
— Parce que c’est ce que tout le monde me demande au moindre service. Se faire voir par Monsieur Cross.
Elle grimace.
Je comprends que ce n’est pas évident d’être sa secrétaire. Tout le monde envie son poste. Tout le monde attend d’elle qu’elle serve d’intermédiaire, qu’elle crée des occasions, alors qu’il est rarement disponible.
Je ne lui envie pas sa place.
— Ça peut rester entre nous, dis-je simplement. Je voulais juste rendre service. Entre collègues.
Elle me regarde une seconde de plus, puis hoche la tête.
— Merci, Elisa.
Elle s’éloigne rapidement.
Je baisse les yeux vers ma robe tachée et soupire. Impossible de rester comme ça.
Avant de partir, je dois retrouver Tara.