À la croisée des chemins

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Summary

Il avait tout. Le succès. La reconnaissance. Une femme qu’il aimait plus que sa propre vie. Puis, en une nuit, la réalité se fissure. Des souvenirs qui ne coïncident plus. Un monde qui semble avoir réécrit son histoire. Une version de lui-même qu’il ne reconnaît pas. Entre culpabilité, amour et vertige existentiel, il devra comprendre ce qui est réel… et surtout choisir quel homme il veut devenir. Car parfois, la vie ne vous offre pas une seconde chance. Elle vous place simplement à la croisée des chemins.

Genre
Drama
Author
Tayac
Status
Complete
Chapters
9
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 : Je te vois

Je vais être honnête : mon histoire n’a rien de normal.

Ni logique.

Ni rationnelle.

Mais avant la folie, avant l’irréel , avant les mondes qui se mélangent, il y avait juste ça :

une histoire d’amour.

J’avais vingt-et-un ans, trois années de fac derrière moi, et la conviction ridicule que j’étais destiné à quelque chose de grand.

Je n’étais ni particulièrement beau, ni spécialement moche.

Je n’avais pas de talent caché… à part ma façon de parler.

Ma mère appelait ça “mon don d’orateur”.

Mon père disait : “Tu sais baratiner tout le monde, toi.”

À l’époque, j’y croyais vraiment.

Je me sentais différent.

Je croyais pouvoir changer les choses juste avec mes mots, mes idées, mes histoires.

Et cette confiance, cette espèce d’arrogance assumée, ça m’ouvrait des portes.

Les profs m’aimaient bien.

Les employeurs me trouvaient “charismatique”.

Les gens m’écoutaient.

Sauf que cette confiance avait un revers :

Ma vie amoureuse était un désert avec des oasis ratées.

Oui, je plaisais aux femmes.

Mais dans ma tête, il me fallait une fille “à ma hauteur”.

Je voulais quelqu’un qui me mérite.

Rien que ça.

Mon auto-évaluation, comme on dit, était… légèrement surévaluée.

On aurait mis Brad Pitt à côté, j’aurais même pas bronché.

J’étais ce genre de con-là.

Et puis surtout, je ne faisais confiance à presque personne.

Quatre meilleurs amis, connus presque depuis la naissance.

Ma famille.

Et c’est tout.

Les autres, c’étaient des figurants dans un film où j’étais le héros.

Je savais que c’était bancal, mais je fonctionnais comme ça.

Et puis je l’ai vue.

Elle.

La rencontre qui change tout.

Celles dont on se moque dans les comédies romantiques, et qu’on finit par vivre pour de vrai.

Je rentrais de la fac en voiture.

Trajet habituel.

Virage habituel.

Même ligne droite que d’habitude.

Sauf que ce jour-là, une voiture devant moi a tapé un trottoir un peu fort, puis s’est rangée sur le côté.

Je me suis arrêté derrière, l’air de rien, pour demander si tout allait bien.

Elle était accroupie, penchée vers la roue, concentrée sur une jante à peine rayée.

Quand elle a levé la tête pour me dire un simple “Oui, ça va”, j’ai pris une claque.

Elle était magnifique.

Brune, les cheveux lisses qui tombaient parfaitement, une peau nette, des yeux verts clairs qui auraient pu inspirer toutes les chansons françaises les plus clichées du monde.

Un nez un peu long, légèrement en trompette, qui lui donnait un charme d’actrice hollywoodienne.

Un mélange improbable de douceur et de présence.

La fille qu’on croise une fois, et qu’on ne décroche plus de sa tête.

Je lui ai proposé de l’aider, en précisant que je n’y connaissais pas grand-chose en voiture, mais que je pouvais au moins la suivre jusqu’au garage pour la rassurer.

Elle a accepté.

On a roulé doucement.

Au garage, le mécano a rigolé :

“C’est trois fois rien, ça. On va regonfler les pneus et ce sera réglé.”

Elle s’est excusée auprès de moi :

“Je suis désolée de vous avoir fait perdre votre temps.”

J’ai répondu, sans réfléchir :

“Perdu pour perdu… laissez-moi au moins vous inviter à prendre un verre.”

Silence.

Petit moment de flottement.

Puis son sourire.

Un sourire qui t’enveloppe.

Le genre de sourire qui a clairement été inventé pour te faire perdre tes moyens.

Elle m’a répondu :

“C’est courageux, quand même. Je dois vraiment vous plaire, non ?”

Je ne pouvais pas nier.

Je me suis contenté de me taire.

Elle a commencé à partir, et j’ai cru que c’était mort.

Puis, à quelques mètres, elle a tourné la tête en gardant ce sourire-là et a lâché :

“Par contre, j’ai pas soif. Mais j’ai bien envie d’une gaufre.”

Je me suis empressé de la rejoindre :

“Je sais exactement où on va.”

On a fini dans une rue pavée pleine de restaurants, avec un glacier au bout.

On a pris des gaufres.

On a marché.

On s’est moqué des passants.

On s’est lancé des défis idiots.

Mon préféré : ne répondre qu’avec des répliques de films.

Le soleil est tombé, les lumières des restaurants se sont allumées, comme si quelqu’un avait décidé de nous mettre en scène.

On a choisi un restaurant au hasard.

On aurait pu manger des cailloux, ça n’aurait rien changé.

Là, les choses sont devenues plus sérieuses.

On a parlé projets, rêves, peurs.

On n’avait pas les mêmes ambitions, ni la même façon de voir le monde.

Mais rien n’était incompatible.

J’aurais voulu que cette nuit soit éternelle.

Je ne voyais plus que son visage, n’entendais plus que sa voix.

Même les étoiles me semblaient plus belles ce soir-là.

Comme si elle avait ajouté du charme à tout ce qui existait déjà.

Au moment de se séparer, près de nos voitures, alors que je cherchais comment lui dire au revoir sans avoir l’air con, elle m’a embrassé.

Simple.

Net.

Chaud.

J’ai suffoqué de bonheur.

Elle a souri.

Mais son sourire à elle n’avait rien de bête.

Il était sûr.

Conscient.

Après ça, tout est allé très vite.

Je l’ai présentée à mes amis.

Puis à ma famille.

Ma mère l’adorait : Lucy étudiait au conservatoire de Paris, pianiste talentueuse, façon prodige calme.

Ma sœur lui répétait tout le temps :

“Mais qu’est-ce que tu lui trouves à mon frère, sérieusement ?”

Moi, ça m’amusait.

On s’est construit une vie.

Petit à petit.

Je l’emmenais au cinéma toutes les semaines.

Tous les week-ends, je prenais ma voiture pour aller la voir jouer dans des salles de plus en plus grandes.

Elle brillait au piano.

Et moi, de mon côté, un truc a commencé à décoller.

J’écrivais des scénarios.

Au début, des histoires un peu bancales, des drames, des thrillers.

Mais certains ont fonctionné.

Les critiques ont commencé à dire mon nom à voix haute.

Un de mes films a tout changé :

un film de science-fiction, La Voix d’Ailleurs.

Succès massif.

Box-office en feu.

Je suis passé du statut de “jeune espoir” à “réalisateur star”.

Et avec moi, elle est montée.

C’est elle qui a composé la musique de mes films.

Elle signait les bandes originales.

Les gens sortaient du cinéma en parlant de mes scènes… et de ses notes.

Je la comparais à Hans Zimmer à chaque occasion.

Elle détestait ça.

Elle disait qu’elle ne lui arrivait pas à la cheville.

Moi, je savais qu’elle me dépassait.

Les magazines ont commencé à s’intéresser à nous.

On était “le couple tendance”, “le duo de génie”, “le réalisateur et sa muse”.

Photos, interviews, tapis rouges, soirées privées.

On s’est mariés dans une démesure qui ne nous ressemblait même pas.

Des fleurs partout, du champagne, des gens importants qui ne savaient pas vraiment qui on était, mais qui voulaient être là.

Est-ce que tout était parfait ?

Non.

Bien sûr que non.

On avait des engueulades, des doutes, des moments de fatigue.

Mais globalement, c’était… magique.

Je regardais ma vie et je me disais :

“J’ai gagné. J’ai tout ce que je voulais.”

Le succès.

L’argent.

La reconnaissance.

Une femme qui était tout pour moi.

Sauf que ça, je l’ai compris trop tard.

Parce qu’à force de me prendre pour le centre du monde, j’ai fini par oublier la seule chose qui le tenait encore en place.

Et des années plus tard, un soir d’avant-première de La Voix d’Ailleurs 2, tout ce que j’avais construit avec elle allait commencer à se fissurer.

Mais ça… à ce moment-là, je n’en savais rien.