Chapitre 1
Il n’y a que les ténèbres.
Je n’y vois rien, je ne sens rien. Je n’arrive pas à déterminer si je suis morte ou en vie. Suis-je dans mon corps ? Suis-je endormie ? Rien n’est clair dans ma tête, hormis les derniers événements qui m’ont conduite jusqu’ici. Cela m’empêche d’ailleurs de penser que je suis dans l’antre des rêves, celui où j’étais enfermée après avoir pris ce maudit breuvage. Parce que j’arrive à me souvenir de tout, dans les moindres détails. J’arrive à avoir conscience que je n’y suis pas. C’est difficile à expliquer, mais je le sens. Et puis, je ne suis pas aussi calme que lorsque j’y étais. Là, je suis une vraie boule de nerfs. Je cogite, je fais les cent pas, tout en sachant que je ne trouverai pas de sortie dans cette infinie noirceur. L’horrible possibilité qu’est ma mort ne met pas longtemps à m’accabler. J’ai fini par me noyer, bloquée dans cette eau froide et percutée violemment par un objet ou bien par autre chose.
Nous allions enfin arriver à notre destination. Après des sirènes, des tempêtes et un portail, c’est une bête mystérieuse qui nous a empêchés d’arriver à notre destination. Merlin m’avait dit de me préparer à tout scénario, mais qu’aurais-je bien pu faire face à ça ? Lui-même ignorait certains points de ce voyage. Merde... Comment va-t-il être mis au courant de ce qui s’est passé ? Est-ce que les autres vont survivre ? Vont-ils bien vouloir poursuivre ma mission sans moi ? Que vont-ils devenir ?
Et maman... Oh, maman. Que vas-tu devenir après la mort de ta fille ? Pourras-tu me pardonner d’avoir pris cette décision et d’avoir échoué ? Pourras-tu...
— Respirez Elyne ! m’ordonne-t-on d’une voix ferme.
L’eau qui s’était immiscée et avait rempli mes poumons repasse par là où elle est entrée : la bouche, mais aussi le nez. C’est une sensation désagréable, mais moindre que de se sentir mourir. Je l’ai expérimenté il y a peu, quelques minutes à peine, et je ne la revivrais pour rien au monde.
Je toussote plusieurs fois, tentant de reprendre mon souffle en expulsant le reste d’eau qui m’entrave la gorge. C’est douloureux et ça me paraît interminable. Il me faut une bonne minute avant de reprendre mes esprits et être capable de respirer plus ou moins normalement après la pire expérience de toute ma vie. Mes yeux sont embués par l’eau salée... ou bien par mes larmes. Peut-être un mélange des deux. J’ai du mal à distinguer où j’ai atterri tant ma renaissance a mis mes sens au repos.
C’est mon ouïe qui me permet de comprendre ce qui se passe. J’entends des voix tout autour de moi. Beaucoup de murmures ainsi qu’une voix féminine visiblement très en colère et une voix masculine familière très inquiète.
Le toucher est le deuxième de mes sens à refaire surface. Je comprends que je suis sur le bateau en caressant le plancher de bois de mes doigts. Notre bateau. Je sens l’océan tanguer sous nous. Une pointe de soulagement m’envahit à l’idée que le monstre nous ayant attaqués n’ait pas réussi à faire chavirer notre navire. Ou à tuer l’un des deux membres d’équipage avec qui j’entretiens une relation. C’est probablement la voix d’Hilanne que j’entends et ça doit être sa main qui caresse mon dos.
La vue me revient après avoir frotté énergiquement mes yeux à l’aide de mes paumes. Je ne suis pas sûre que ça ait été d’une réelle utilité, mais je n’avais que ça... eh bien, sous la main. La première chose que j’aperçois, c’est une étonnante colonne d’eau soutenant... une sirène. Une sirène dont je connais le visage.
— A... Ada ? crachoté-je tant bien que mal.
— C’est bien moi, approuve-t-elle. Cela me chagrine que l’on doive se revoir dans de telles circonstances.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Je la questionne d’une voix faible et très irritée. Trop de questions m’ont envahi quand j’ai repris mes esprits et, avec elle, énormément d’inquiétude.
— C’est justement la question que je me pose, Princesse Elyne. Si vous le voulez bien, je vous laisse cinq minutes. Je reviens avec des réponses, soyez-en assurée.
Ada ne me laisse pas le temps de réagir, en paroles comme en acte, car elle a déjà disparu. Je reste là, inerte et grelotante malgré les quelques rayons du soleil qui me réchauffent un rien. Les bras d’Hilanne se resserrent un peu plus autour de moi tandis qu’il pose sa tête sur la mienne.
— J’ai eu si peur, me fait-il savoir d’une voix bouleversée. Il n’a fallu que d’une seule seconde pour que vous ne disparaissiez de ma vue. Je n’ai rien pu faire, rien...
Je m’avance très légèrement avant de lever la tête de sorte à le voir. Outre le fait qu’il soit trempé de la tête au pied, le détail qui me frappe le plus est le petit filet de sang qui coule dans son cou.
— Vous vous êtes blessé ? m’écrié-je avec effroi.
J’effectue une rotation de cent-quatre-vingts degrés afin d’être face à lui et de mieux comprendre ce que je vois. Alors que j’approche ma main de son visage, il m’arrête avec la sienne.
— Évitez les mouvements brusques, enfin ! Vous étiez morte il y a quelques instants.
— Et vous, vous pourriez mourir dans quelques minutes si vous avez une blessure à la tête ! m’exclamé-je avec force. Si vous ne voulez pas que je vous examine, demandez au moins à quelqu’un d’autre de le faire. Je suis vivante, ce n’est vraiment pas le moment de mourir, Hilanne !
— Très bien, calmez-vous, Elyne. Je vais demander à quelqu’un de jeter un œil. Est-ce que cela vous convient ?
J’acquiesce et, voyant mon regard des plus sérieux, Hilanne n’attend pas une seconde de plus pour se redresser. Quant à moi, je ne reste pas bien longtemps par terre : quelques instants après son départ, quelqu’un me tend sa main et je m’en saisis. Aidé de sa force, je me me retrouve sur mes deux pieds. Chancelante, je ne lâche pas la main d’Allistaire qui, ayant bien compris la situation, s’approche un peu plus de moi et passe son bras autour de ma taille.
— Tu préfères t’asseoir ?
— Non, je crois que ça devrait aller...
— Au pire, si tu tombes, ce ne sera pas la première fois que je te porterai, essaie-t-il de plaisanter.
Bien malgré moi, je lâche un faible rire. Sa tentative de dédramatiser la situation a fonctionné et, je le vois réussir à détendre son sourire crispé.
— Essayons de ne pas en faire une habitude, veux-tu ? Ni d’échanger les rôles d’ailleurs. Je ne pense pas que j’aurais la force de te porter ni même de te traîner.
— Oh ben merci, je vois que je peux compter sur toi pour ma sécurité ! éclate-t-il de rire.
Nous sourions bêtement. Nous profitons de ce moment de calme après avoir affronté cette drôle de créature marine. Le fait d’avoir vu Ada arrive à me rassurer, sans pour autant ôter la panique qui est toujours tapie dans un coin de mon esprit. Je viens quand même d’échapper à la mort de très peu, ce n’est pas rien. Les blagues d’Allistaire pourraient paraître déplacées, mais c’est exactement ce dont j’ai besoin à cet instant précis. Je ne veux pas devoir penser à un futur obstacle, car le précédent est toujours très présent dans mon esprit et... Les questions ressurgissent. Je n’ose tourner la tête dans tous les sens, alors je m’en remets à mon ami.
— Dis-moi ce qui s’est passé, Al’. Est-ce qu’il y a d’autres passagers qui ont disparu ? Et les autres bateaux ?
Ses traits se sont ternis dès que j’ai prononcé le dernier mot. Il est incapable d’ouvrir la bouche et ce n’est d’ailleurs pas nécessaire : son silence me met sur une piste bien sombre.
— Combien ?
— Un, soupire-t-il.
Un des navires a coulé. J’en suis certaine. J’ignore combien de nos hommes sont morts aujourd’hui et combien, comme moi, auront pu être sauvés par les sirènes ces dernières minutes. Une rage intense s’empare immédiatement de moi et je me mets à trembler.
— Calme-toi, Elyne.
— Me calmer ? Comment veux-tu que je me calme après ce qui s’est passé ?
Nous murmurons. Il doit y avoir des blessés et beaucoup de panique autour de nous et nous ne voulons pas ajouter à cela mes émotions. Je ne le veux pas et je crois qu’Allistaire ne le souhaite pas non plus, car il reprend la parole sur le même ton.
— On ne sait pas ce qui s’est passé, ça ne sert à rien de t’énerver, surtout pas dans ton état. Sans oublier qu’on a été attaqué par un monstre marin. À quoi bon être en colère ? Que veux-tu faire contre ça ? Même les sirènes n’ont pas eu l’air de comprendre la situation.
— Ada ! Où est-elle partie à ton avis ?
— J’en sais trop rien. Probablement parler avec les navires, là-bas.
Allistaire pointe du doigt les bateaux qui venaient des terres dont on rêvait tant. Une désagréable impression me serre le cœur.
— Oh toi, quand tu as ce regard-là, reprend-il. À quoi penses-tu ?
— Est-ce que t’as vu la créature s’en prendre à l’un d’eux ?
— Parce que tu crois que j’ai eu le temps d’observer les environs alors qu’on se faisait bousculer par un truc énorme ?
Je lève un sourcil et l’incite, d’un regard appuyé, à m’apporter une autre réponse.
— Je n’ai pas l’impression qu’ils ont été attaqués. Pourquoi ? Tu crois que... attends, c’est une créature marine, c’est plutôt les sirènes qui devraient être capable de...
— Al’, j’ai une foutue corne qui empêche justement ces sirènes d’attaquer nos bateaux. Alors l’idée qu’un objet puisse faire l’effet inverse ne me paraît pas si saugrenue que ça.
— Alors tu penses sincèrement que c’est eux ?
— Tu ne trouves pas ça bizarre ? Pile au moment où on se rapproche d’eux, on se fait attaquer ?
— Je... J’en sais rien, peut-être ? Écoute, on devrait attendre Ada avant d’imaginer tout et n’importe quoi. Ta tête va finir par exploser.
— Oui, tu as raison... Je m’étonne d’ailleurs de pouvoir tenir debout après m’être noyée. Je devrais être alitée, non ? Pourtant, je me sens de mieux en mieux, comme si rien ne s’était passé. Tu crois que je vais encore m’évanouir ? Comme quand j’ai ouvert le portail ? Je me sentais bien et, quelques minutes après... Eh bien, tu sais mieux que moi ce qui s’est produit, tu étais là.
— Elyne ! me coupe-t-il. Respire ou tu vas encore manquer d’air.
Je crois que c’est censé me faire rire, mais ça a tout l’effet inverse. Je recule d’un pas, comme submergé par la réalité de ce qui m’est arrivé. Tout est embrumé dans mon esprit. Je crois que tout ne s’est pas encore remis en place.
— Je suis désolé, je... je ne voulais pas.
C’est comme si l’eau rentrait à nouveau dans ma bouche avant de descendre dans tout mon œsophage et de remplir mes poumons, petit à petit. Je peux absolument tout sentir, comme l’angoisse qui m’engloutit et qui...
— Et puis, la sirène là, Ada, elle a fait un truc bizarre au-dessus de ton ventre. C’est peut-être pour ça que tu vas aussi bien. Enfin, vu les circonstances...
Des larmes, dont je n’avais même pas senti la venue, s’écrasent sur mes deux joues. La nouvelle information communiquée par Allistaire est suffisamment intrigante pour me ramener à l’instant T.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « un truc bizarre au-dessus de mon ventre » ?
— Ben, c’est difficile à expliquer, je ne suis pas un triton.
— Ah bon ? Tiens, je n’avais pas remarqué ! Non, plus sérieusement, dis juste ce que tu as vu...
— Eh bien, elle a placé l’une de ses mains au niveau de ton torse et y a une sorte de lumière bleue qui en est sortie. Ca a duré que quelque chose. Juste après, tu reprenais connaissance.
— Une lumière bleue ? Vous avez quoi avec la couleur bleue ?
— Quoi ? Comment ça ?
— C’est une foutue fumée bleue qui m’a amené sur cette planète, une lumière bleue qui m’a ramené à la vie... Rien, laisse tomber, je cherche juste à m’occuper l’esprit pour ne pas sombrer.
— En attendant, tu devrais vraiment t’asseoir, on ne sait jamais. Et puis, qui sait quand elle revien...
Le bruit d’un jaillissement d’eau l’interrompt avec effroi. Nous faisons volte-face, le regard braqué sur cette nouvelle colonne d’eau qui supporte la sirène. Elle est à quelques mètres de nous, mais je peux dissimuler une certaine colère dans les traits de son visage.
— Elle n’est pas très discrète, murmure Allistaire, encore sous le choc.
— Je crois que c’est le cadet de ses soucis, d’être discrète.
Je m’approche doucement, pas après pas, jusqu’à arriver près de la rambarde. Je suis vite rejoindre par Hilanne, mais aussi Allistaire, bien que ce dernier reste deux pas derrière nous. Je ne sais pas si elle l’impressionne ou si elle la terrifie, peut-être les deux à la fois.
— Ada... Est-ce que vous allez bien ?
Je serre des dents, prête à reculer et à m’attacher à tout ce que je trouverais. J’ai peur d’une nouvelle attaque, de son peuple ou de toute autre créature des profondeurs. Ada glisse son regard dans le mien et j’y aperçois encore plus d’agressivité. Avant qu’elle n’ait pu répondre, notre attention est détournée par un bruit lointain. Nous pivotons pour apercevoir l’un des navires « ennemis » se faire engloutir par l’océan. Je n’ai le temps que de distinguer d’étranges membres difforme, à l’instar des tentacules d’une pieuvre avant que le bateau ne disparaisse pour de bon.
Je cligne plusieurs fois des yeux, la bouche ouverte, frappée de stupeur par ce qui vient de se dérouler sous nos yeux.
— Maintenant, cela va beaucoup mieux.
Ma tête, ainsi que celle d’Hilanne, se tournent toutes deux vers Ada. Du coin de l’œil, je vois qu’il est tout aussi surpris et sceptique que moi.
— Vous semblez aller bien mieux, princesse Elyne. Je suis heureuse que mon pouvoir ait eu un bon impact sur votre corps.
— Votre pouvoir ? Quel pouvoir... Oh ! Non, attendez, je préfère plutôt savoir ce qui vient de se passer avec leur navire ?
Je parle à voix haute. Je hurle presque. Je suis sur la défensive, envahie par des peurs et par un traumatisme bien trop récent. Je suis terrifiée à l’idée que cela nous arrive et encore plus de me noyer, une seconde fois. La voix de la raison s’éveille en moi, en me faisant remarquer que cela n’est pas possible. Ce n’est pas une option envisageable. Après tout, pourquoi Ada m’aurait-elle sauvée ?
— Disons juste que les hommes ont outrepassé leur droit, m’apprend-elle très calmement. À croire que même de ce côté-ci du monde, ils ne peuvent pas s’empêcher d’être irrespectueux.
— Je... Je ne comprends pas. Qu’ont-ils fait exactement ?
— Ils ont appelé le kraken et s’en sont servi contre vous. Ils avaient interdiction de se servir de la magie pour contrôler l’une des créatures qui vit dans l’océan. Leur arrogance et leur stupidité les ont menés à leur perte.
— Et... euh... avant que vous décidiez d’envoyer le kraken détruire leur navire, est-ce qu’ils ont dit pourquoi ils ont voulu nous tuer ?
— Je n’ai pas demandé. La réponse me paraît bien simple, c’est la peur, voilà tout. C’est ce qui pousse les hommes à commettre des actes barbares et stupides. Si stupides que je ne voyais pas l’intérêt de discuter plus amplement avec ces messieurs.
— Nous non plus, nous n’en aurons pas l’occasion, pouffe Allistaire.
— Tous leurs navires ne sont pas détruits, il en reste quelques-uns. Vous n’avez évidemment plus aucun souci à vous faire, j’ai chargé des sirènes de leur faire passer le message.
— Et que dit exactement ce message ? la questionné-je.
— Qu’il ne vaut mieux pas que j’apprenne votre mort ou votre emprisonnement, ou bien notre accord tombera... eh bien, à l’eau. C’est de circonstances. Vous pouvez donc naviguer sereinement jusqu’à l’île la plus proche.
Le sourire de la sirène se veut rassurant, apaisant. Pourtant, je suis terrorisée par le ton détaché avec lequel elle nous explique ce qui s’est passé. D’un claquement de doigts, un monstre marin a détruit un navire en tuant sûrement des marins au passage. Cela ne semble lui faire ni chaud ni froid. Si nous n’avions pas eu la corne, j’ai bien conscience que l’on serait probablement mort à l’heure qu’il est.
Ava disparaît après nous avoir souhaité la bienvenue dans cette partie du monde. Nous restons pantois un instant, un peu bouleversés par les nombreux événements de ces dernières minutes.
— Bon, dis-je avec scepticisme. Eh bien... que faisons-nous maintenant ?