Chapitre 1: Contribution
Raven
Baltimore, Maryland, USA — 17h
Quinze heures, vingt-sept minutes et quinze secondes. C'est exactement le temps que j'ai passé dans ce bus affreux, inconfortable et miteux. Le genre de trajet interminable où chaque minute semble durer une éternité, où le moindre virage te broie les os et te rappelle que tu n'as plus aucun endroit où revenir. Mon corps est courbaturé de la tête aux pieds et j'ai mal partout, comme si ce même bus m'avait roulé dessus encore et encore. Mes muscles tirent, ma nuque me brûle, et même respirer me demande un effort. Mais au moins... je suis arrivé. Ça y est.
L'air est différent ici, plus lourd, plus dense, presque oppressant — et pourtant, je parviens à mieux respirer que là d'où je viens. Peut-être parce que cet air sent la fuite, la survie... ou une illusion de liberté. Et je sais pourquoi je me sens mieux. Parce que cet air signifie un nouveau départ. Un départ où je pourrais enfin être libre, m'envoler de mes propres ailes après toutes ces années chargées de douleur et d'épreuves qui m'ont laissé des cicatrices invisibles mais bien réelles.
Je marche quelques minutes, non sans difficulté, traînant derrière moi ma pauvre grande valise cabossée, un sac à dos trop lourd et un sac de sport usé jusqu'à la corde. Mes épaules me lancent, mes doigts sont engourdis, mais je continue d'avancer sans regarder en arrière. Avant d'arriver enfin devant mon nouvel habitat. Heureusement que l'arrêt de bus n'était pas très loin...
Je reprends mon souffle en m'arrêtant juste devant et en analysant le bâtiment. Il y a plusieurs étages. La façade de l'immeuble est construite en briques brun clair, ternies par le temps et les saisons. L'immeuble est doté d'escaliers de secours en métal noir qui serpentent le long de sa façade comme des cicatrices froides accrochées au mur. Chaque étage est percé de fenêtres aux montants foncés, et certaines sont équipées de vieux climatiseurs qui vibrent doucement, produisant un bourdonnement constant qui se mêle aux bruits de la rue. Le quartier n'est pas luxueux. Pas totalement dangereux non plus. Juste... vivant. Un peu brut. Un peu cassé. Comme moi. Mais je ne juge pas avant d'avoir vu l'intérieur. Peut-être que dans mon appartement ça passera mieux.
J'entre à l'intérieur et marche dans le hall, suivant les indications reçues avant ma venue, pour me diriger vers la porte du propriétaire. L'odeur de poussière et de vieux bois flotte dans l'air.
Je la vois enfin. Je toque dessus et patiente.
Elle s'ouvre après quelques secondes sur un homme pas très grand, assez âgé — je dirais dans la cinquantaine — avec une grande calvitie et des yeux fatigués mais étonnamment chaleureux. Il me lance un grand sourire, sincère, presque trop doux pour quelqu'un comme moi.
— Bonjour, vous êtes Raven, celle que j'ai eue au téléphone, c'est ça ?
J'avance vers lui pour répondre à la poignée de main qu'il m'offre pour me saluer. Sa main est ferme mais pas brutale, et ce simple contact me surprend plus que je ne veux l'admettre.
— Bonjour, oui c'est ça.
Si j'ai bien retenu, il s'appelle Carl. Donc Carl me laisse un petit instant seul devant son paillasson en retournant dans son appartement, puis revient avec une clé accrochée à un vieux porte-clés métallique. Il ferme sa porte derrière lui et ouvre la marche.
— Votre appartement se situe au troisième étage, donc laissez-moi vous aider.
Première fois depuis longtemps que quelqu'un est gentil avec moi. Et je ne sais pas trop quoi en faire. La méfiance reste là, tapie quelque part dans ma poitrine... mais je le laisse quand même m'aider à porter ma grosse valise. On la soulève ensemble jusqu'à l'étage souhaité, les marches grincent sous notre poids et l'air devient plus chaud à mesure que l'on monte.
Carl avance vers l'appartement, insère la clé et l'ouvre pour moi avec un petit geste théâtral.
— Voici. J'espère que vous vous sentirez bien ici... et comme chez vous.
Ses mots résonnent un peu trop fort. Il n'a pas idée à quel point je l'espère aussi.
— Merci beaucoup.
Puis il retourne chez lui en me laissant seul. J'entre dans l'appartement avec mes affaires et commence à analyser mon environnement, lentement, presque avec méfiance. Comme ce n'est pas très grand, il y a peu de séparation entre les espaces, ce qui donne une sensation de précarité... et d'exposition. Comme si chaque recoin pouvait être vu, entendu, jugé.
Au centre de la pièce, un canapé marron foncé est installé, légèrement affaissé par les années. Devant lui se trouve une table basse rectangulaire en bois sombre, marquée par des rayures anciennes. Une petite cuisine, collée au salon, est aménagée avec des armoires blanches un peu jaunies, un réfrigérateur qui ronronne faiblement, un micro-ondes et une table ronde accompagnée de quelques chaises.
En avançant, au fond, deux portes sont visibles à droite de la zone cuisine, suggérant une entrée pour la salle de bain et une chambre. Dans celle-ci, un lit double usé avec des draps gris est visible. Une table de chevet en bois avec une lampe légèrement penchée est située à côté du lit, ainsi qu'une petite armoire assez vieille dont la peinture s'écaille par endroits.
L'ambiance générale est simple, fonctionnelle... presque impersonnelle. Ce n'est pas très grand, les meubles sont vieux... mais c'est mignon. Aménagé avec le minimum. Et honnêtement, je ne vais pas me plaindre. C'était le seul appartement situé vraiment plus loin de mon ancienne ville qui restait dans mon budget et abordable niveau loyer. Tant que j'ai un toit sur la tête, de quoi dormir et manger... pour moi, c'est le principal. Je ne demande pas plus. Je ne peux pas me permettre de demander plus.
J'ouvre ma valise et mes sacs pour ranger mes vêtements, mes chaussures et les quelques objets importants pour moi que j'ai emportés. Quelques souvenirs. Quelques preuves que j'existe encore quelque part. Tout le reste est resté là-bas...J'ai quitté mon ancienne vie avec trois sacs. J'ai pris le minimum vital.
Après m'être bien installé, je décide de sortir pour un peu visiter la ville et ses environs, ainsi que faire quelques courses parce que je n'ai clairement rien dans les placards. Dehors, il n'y a pas grand monde. Les rues sont assez étroites, bordées de bâtiments fatigués, ce qui apporte un léger sentiment d'inconfort... mais ça m'importe peu. J'ai connu pire. Bien pire. Je ne suis pas dans le quartier le plus riche, ça se voit tout de suite. Mais en marchant pendant une heure, je remarque un supermarché, une boulangerie, une laverie, une pharmacie, quelques restaurants et d'autres petites enseignes locales. Heureusement que je peux tout faire à pied — ou au pire prendre le bus pour les commerces plus loin — parce que ne pas avoir de véhicule est assez embêtant pour les longs trajets.
Je pense que j'ai assez tâté le terrain. Je peux enfin acheter deux ou trois trucs pour les jours qui arrivent.
J'entre donc dans une grande épicerie, prends un panier et analyse les rayons avec attention. Je mets dedans des pâtes — la base — du riz, de l'eau, de la salade, de la viande et quelques sucreries. Rien d'extravagant. Juste de quoi survivre.
J'entends la petite clochette à l'entrée signalant que quelqu'un entre, mais je n'y prête pas attention... jusqu'à entendre les cris d'autres personnes. Mon corps se fige instantanément. Lentement, je me retourne... et ce que je vois me glace le sang. Plusieurs hommes, vêtus tout en noir, portant tous une cagoule noire avec un motif de crâne blanc imprimé sur le devant de leur bouche, viennent d'entrer dans le magasin. Ils sont au moins six... et tous armés jusqu'aux dents. Leurs mouvements sont précis, organisés. Pas amateurs. Pas hésitants.
Mon cœur s'emballe violemment contre ma poitrine. Sans réfléchir, je me cache entre deux rayons, retenant ma respiration, et j'observe la scène de loin... en priant silencieusement pour que personne ne remarque ma présence.
Parce que je sais déjà... que ce genre de situation ne finit jamais bien.
— Monsieur Cooper, vous savez que vous avez du retard sur le paiement que vous devez à monsieur Petrovic, dit l'un d'eux en s'adressant à l'épicier, qui est littéralement terrifié par la peur.
— Oui... oui, je sais. Je compte bientôt payer. J'ai eu un problème mais... bientôt je vais payer !
— Sauf que monsieur Petrovic veut le paiement aujourd'hui.
Même de là où je suis caché, je peux voir que l'homme peine à parler, ses mains tremblent tellement qu'il n'arrive même plus à les garder immobiles. Ça m'énerve. Parce qu'il leur sert sa peur sur un plateau d'argent. Même si je sais exactement ce qu'il ressent... il ne faut jamais montrer qu'on est faible devant des ordures pareilles.
— Je... je n'ai pas la somme due encore, mais...
— Ah... c'est embêtant tout ça. On vous laisse encore trois jours. Sinon on revient vous tirer une balle dans la tête.
Il se tourne ensuite vers le reste du magasin, sa voix devenant plus forte.
— En attendant, mesdames et messieurs, vous allez compenser la dette de ce monsieur en nous donnant tout ce que vous avez sur vous.
Il est hors de question que je donne quoi que ce soit. Ils peuvent toujours rêver.
Je reste dissimulé entre les rayons, même si je suis conscient que ma cachette est pourrie et qu'ils finiront par me trouver. Ils s'emparent de l'argent des pauvres clients, tous agenouillés au sol, terrorisés. Ils se promènent tranquillement dans les rayons comme s'ils faisaient leurs courses. J'ai beau reculer en restant accroupi, je sais que c'est peine perdue.
Deux d'entre eux me trouvent et s'arrêtent devant moi.
Je ne dis rien. Je les fixe.
— T'as pas entendu ce qu'on a dit ou quoi ? Sors-nous tout ce que t'as sur toi.
Je fronce les sourcils.
— Non désolé, j'ai pas entendu, je lui répond pour me foutre de sa gueule.
L'un d'eux ricane nerveusement avant de s'avancer vers moi et de braquer son arme contre ma tête. Mon insolence retombe d'un coup. C'est facile de menacer quand on est en position de force avec une arme.
— Tu fais moins la maligne d'un coup. Allez... donne-nous tout.
Son collègue s'avance pour me fouiller, mais je ne me laisse pas faire. Je me débats, me laisse tomber au sol pour lui compliquer la tâche et sors le petit cutter que j'ai toujours sur moi. Je réussis à lui faire une petite entaille au bras. Il ne crie même pas, se contente de grimacer.
Mais j'entends un coup de feu. Beaucoup trop près à mon goût. Celui qui me tenait en joue vient de tirer juste à côté de moi. Un silence brutal s'installe. Mon cœur bat à la chamade.
— Le prochain avertissement... ce sera une balle dans ta poitrine.
Je m'arrête net de bouger. Il ne rigole clairement pas. Ça change de l'endroit d'où je viens, où le taux de criminalité était bas et où les braqueurs étaient souvent des amateurs avec de faux pistolets.
Son collègue continue de me fouiller et prend le peu d'espèces que j'avais sur moi. Je me remercie intérieurement de n'avoir pris aucun objet de valeur, ni mon téléphone, ni tout mon argent.
L'homme qui menaçait l'épicier nous rejoint à toute vitesse.
— Putain, tu joues à quoi ? dit-il à celui qui a tiré.
— C'est cette nana. Elle se débattait... et elle a entaillé Jason.
Il se tourne vers moi. Ses yeux sombres me fixent. Une sensation glaciale traverse tout mon corps. Il s'avance et m'analyse... ou me juge, je ne sais pas. Comme s'il essayait de deviner qui j'étais réellement. Ma respiration s'accélère mais j'essaie de ne rien laisser paraître.
— On l'embarque.
D'un coup, mon corps est soulevé du sol et je me retrouve en hauteur. Là... c'est beaucoup moins drôle. Beaucoup moins. J'essaie de gigoter pour descendre, mais rien à faire. On me tient fermement. On me sort de l'épicerie et on me jette dans un van. Ils montent tous à leur tour et je recule par instinct de survie, comme si je pouvais encore m'échapper.
Celui qui a ordonné qu'on m'emmène sort un bandeau de sa poche ainsi qu'un couteau et s'avance vers moi, la lame pointée contre ma gorge.
— Si tu cries... je te saigne comme un agneau. C'est clair ?
Je ne suis plus en position de répondre avec insolence. Je me contente de hocher la tête. De toute façon, je ne comptais pas crier. Je sais très bien que personne n'aurait bougé pour venir à mon aide. La preuve... personne n'a réagi quand ils m'ont embarqué.
Il me met le bandeau sur les yeux et le serre assez fort pour que je ne voie absolument rien. Puis j'entends la porte du van se refermer et je sens le véhicule démarrer.
Actuellement, même si je ne montre rien... je suis terrifié. Même si depuis mon adolescence j'ai changé, appris à me défendre, appris à tenir tête à mes bourreaux... la peur reste humaine. Je ne sais pas ce qu'ils vont me faire ni où ils m'emmènent. Et même si j'ai déjà souhaité la mort à de nombreuses reprises... je préfère choisir la mienne.
On roule une dizaine de minutes avant que le véhicule ne s'arrête. La porte s'ouvre brusquement et on me tire dehors. On me fait marcher à une vitesse folle, sans répit. La personne qui me tient me serre avec une force brutale pour éviter que je m'échappe.
Je n'arrive pas à deviner où nous sommes. Je comprends seulement qu'on entre quelque part... puis qu'on me fait monter des escaliers en métal. Le bruit résonne lourdement sous mes pieds. On me pousse encore, encore... avant de me jeter au sol. Je tombe sur les genoux en laissant échapper un râlement.
On me retire enfin le bandeau. Ma vue met quelques secondes à s'adapter après tout ce temps dans le noir.
Je suis dans une pièce aménagée dans un style classique... sombre et luxueux. Les murs sont recouverts de boiseries foncées et décorés de peintures encadrées. Une tête d'antilope empaillée trône au mur, et un léopard empaillé est perché sur une branche, figé dans un mouvement éternel. Un canapé en cuir marron domine le centre de la pièce, entouré de fauteuils massifs.
Sur l'un de ces fauteuils est assis un homme, les jambes largement ouvertes. La tête baissée, concentré... il frotte lentement deux lames l'une contre l'autre. Contrairement aux autres, il n'est pas cagoulé.
C'est quoi ce délire... ?
— Patron, on t'a ramené une fille qu'on n'avait encore jamais vue ici. Elle a refusé de donner tout ce qu'elle avait sur elle... et elle a entaillé Jason au bras.
Mais quel poucave... Il aurait pu ne pas mentionner la moitié des informations.
Le patron ne dit rien. Toujours focalisé sur ses lames, comme si elles étaient bien plus intéressantes que la situation. Le frottement métallique résonne dans la pièce, lent, presque hypnotique. Puis il se lève enfin, toujours le regard baissé sur son étrange divertissement, et avance vers moi.
Il est immense. Encore plus grand que ses hommes. Beaucoup plus musclé aussi. Je n'arrive pas à l'analyser complètement à cause du faible éclairage, mais je ne bouge pas pour ne pas le perdre des yeux.
Il arrive enfin à mon niveau et s'accroupit à ma hauteur. Dès que sa tête se relève et que son regard se pose sur moi... une sensation glaciale s'empare de mon corps. Une vraie. Instinctive. Comme si j'avais la mort en personne devant moi. Maintenant qu'il est plus proche, je remarque sa peau claire. Ses cheveux sont coupés très courts, un buzzcut net. Ses yeux sont foncés, mais pas marron... plutôt vert sombre. Son nez et sa bouche sont bien définis. Il porte un t-shirt blanc uni à manches courtes, et ses bras sont recouverts de tatouages détaillés qui remontent jusqu'à son cou.
Une cicatrice traverse son sourcil et descend jusqu'au bas de son œil, lui donnant un air à la fois charismatique... et dangereux. Son regard est vide. Mort. Comme si aucune âme ne vivait derrière.
— Comment tu t'appelles, ma jolie ? dit-il d'une voix grave... magnifique... presque trop douce pour quelqu'un comme lui.
Je suis captivé malgré moi. Parce que même s'il dégage une aura mortelle... il est d'un charme à couper le souffle.
— Raven... Raven Bennett.
En temps normal, j'aurais menti. Évidemment. Mais j'ai la forte intuition que ce n'est pas la meilleure chose à faire... pas avec lui.
Il hoche la tête et me tend la main.
— Enchanté. Milhan Petrovic.
Je fronce les sourcils. Petrovic c'est le nom que l'homme cagoulé a prononcé tout à l'heure à l'épicier.
Je ne comprends pas pourquoi il est aussi courtois, mais j'attrape quand même sa main tatouée comme la mienne pour le saluer. Sa poigne est ferme. Dominante.
Il m'attrape ensuite par les bras — mon corps se crispe immédiatement — mais c'est juste pour m'aider à me relever.
— Excuse mes hommes pour ce mauvais traitement. Tu es nouvelle ici, c'est ça ? Je ne t'ai jamais vue... et je connais chaque visage des gens de ma ville.
Sa ville ? Il est maire ou quoi...
Il se met à faire les cent pas dans la pièce, les mains derrière le dos, le regard rivé au sol.
— Étant donné que tu viens d'arriver, je ne vais pas prendre en compte ton refus d'obtempérer... ni le fait que tu aies agressé l'un de mes hommes. Mais je t'informe que chaque nouvel arrivant à Baltimore doit me verser une contribution... et des dettes régulières s'il veut une protection absolue.
— Quel genre de contribution ? je demande, intrigué malgré moi.
Il continue de marcher, ce qui accentue la tension.
— Un pourcentage du salaire. Des objets de valeur. Ou n'importe quoi que je juge utile.
Je ricane nerveusement et croise les bras.
C'est une blague... j'espère ? Ils se prennent pour qui à racketter les pauvres gens de cette ville ? Pourquoi certains hommes se prennent pour des rois et se permettent de faire ce qu'ils veulent ?
— Certainement pas. Je ne suis pas ici pour me faire escroquer. Je ne dois rien à personne, donc vous pouvez aller voir ailleurs si...
Je n'ai même pas le temps de finir ma phrase. Une douleur vive traverse ma joue gauche. Une chaleur humide coule le long de ma peau. Du sang.
Il s'est arrêté net... et m'a lancé les deux lames qu'il tenait tout à l'heure. L'une s'est plantée à quelques millimètres de mon visage. L'autre, à côté de mon cou. À un centimètre près... c'était terminé.
Je suis plaqué contre le mur. Mon cœur, qui avait retrouvé un rythme normal, s'emballe de nouveau. Mes yeux s'écarquillent et j'essaie de contenir les tremblements qui secouent mes mains. Je ne m'y attendais pas.
Ce mec est complètement malade.
Il s'avance lentement vers moi, son regard braqué sur le mien. Il s'arrête à quelques centimètres. Je dois lever la tête pour le regarder. Il me domine totalement... et ça accentue encore son aura dangereuse.
— J'ai été très poli avec toi... alors fais attention à la manière dont tu t'adresses à moi, dit-il en retirant la lame plantée à côté de moi pour la pointer directement sur mon cou.
Une perle de sang s'écoule. Malgré la douleur, j'essaie de ne rien laisser paraître. De ne pas lui donner un avantage de plus.
Le masque tombe enfin. Voilà son vrai visage. C'était trop beau pour être vrai.
Je ne bouge pas d'un millimètre, terrifié à l'idée que le moindre mouvement enfonce la lame plus profondément.
— Tu décides de ne rien contribuer ? Très bien... c'est ton choix mais change immédiatement d'attitude.
Dégage d'ici maintenant. Parce que la prochaine fois... tu n'auras pas autant de chance avec ces lames.
S'il croit que je vais encore jouer les durs après ça... Je ne me fais pas prier. Je prends mes jambes à mon cou et me dirige vers la sortie. Mais à peine ai-je ouvert la porte que ses hommes m'attendent derrière. Ils me retournent immédiatement et me remettent le bandeau sur les yeux. Probablement pour que je ne sache pas où ils m'ont emmené.
Je ne me débats pas. Je me laisse faire.
Le même schéma se répète. Le van. La route. Puis on me jette dehors sur le sol. J'entends les pneus crisser avant de comprendre qu'ils m'ont laissé seul. J'enlève le bandeau... et remarque qu'ils m'ont ramené devant la même épicerie. Fermée maintenant. Silencieuse. Comme si rien ne s'était jamais passé.
Moi qui pensais repartir à zéro dans cette ville... fuir les démons de mon passé...
J'ai la nette impression que l'horreur que j'ai vécue toute ma vie n'était qu'une avant-première de ce qui m'attend ici.