Chapter 1 - La prophétie
Extrait des Chroniques de Nocthyr
Quand l'étrangère marchera sous les ailes noires,
et que la colline reconnaîtra son pas,
les portes de Nocthyr s'ouvriront.
Alors ce qui dort depuis des siècles
ouvrira les yeux.
Et le royaume se souviendra.
La voix résonnait dans l'obscurité.
Grave. Ancienne. Presque oubliée.
Althea avançait lentement.
Sous ses pieds, le sol était froid comme de la pierre. L'air autour d'elle était immobile, chargé d'un silence étrange.
Peu à peu, elle comprit où elle se trouvait.
Un couloir.
Long.
Immense.
Les murs étaient faits de pierres sombres, anciennes, et des torches brûlaient à intervalles réguliers, projetant des ombres mouvantes sur la pierre.
Chaque pas qu'elle faisait résonnait doucement.
Comme si l'endroit lui-même écoutait.
Le couloir semblait ne jamais finir.
Puis elle sentit une odeur.
Subtile.
Presque imperceptible.
Un parfum sombre flottait dans l'air.
Bois ancien.
Ambre.
Une trace légère de fumée.
Comme la présence de quelqu'un qui venait de passer... ou qui se tenait tout près.
Un frisson parcourut sa nuque.
Elle inspira malgré elle.
Cette odeur lui semblait étrangement familière.
Au bout du couloir, une immense fenêtre s'ouvrait sur la nuit.
Des corbeaux tournaient dans le ciel noir.
Leurs ailes découpaient la lumière pâle de la lune.
Encore.
Et encore.
Comme s'ils attendaient.
Althea continua d'avancer.
Puis elle s'arrêta brusquement.
Quelqu'un se tenait au bout du couloir.
Une silhouette.
Immobile.
Elle ne distinguait pas son visage.
Seulement une présence sombre, plus profonde que l'ombre elle-même
.
Les flammes des torches vacillèrent légèrement.
L'air devint plus lourd.
Althea posa instinctivement la main contre le mur près d'elle.
Ses doigts effleurèrent la pierre.
Et pendant une seconde, elle remarqua quelque chose.
Une gravure.
Un symbole ancien creusé dans la roche.
Un cercle traversé de lignes fines, formant une marque étrange qu'elle ne reconnaissait pas.
Elle n'eut pas le temps de l'observer davantage.
La silhouette fit un pas vers elle.
Les torches frémirent.
Puis une voix grave murmura dans l'obscurité :
- Le royaume se souviendra.
Althea se redressa brusquement dans son lit.
Son cœur battait si fort qu'elle avait l'impression qu'il allait sortir de sa poitrine.
La chambre était plongée dans la lumière pâle de l'aube.
Le silence était complet.
Pourtant, pendant une seconde...
elle crut encore sentir ce parfum dans l'air.
Bois ancien.
Ambre.
Et fumée.
Puis il disparut.
Althea passa une main tremblante sur son visage et repoussa les couvertures.
Encore ce rêve.
Depuis plusieurs nuits, les images revenaient.
Le couloir.
Les torches
Les corbeaux.
La silhouette.
Et cette voix.
Elle inspira profondément pour calmer les battements de son cœur.
- Ce n'était qu'un rêve... murmura-t-elle.
Mais même en prononçant ces mots, elle n'y croyait qu'à moitié.
Quelque chose dans ce lieu lui semblait réel.
Trop réel.
Comme un souvenir qu'elle n'aurait jamais dû avoir.
Une odeur familière monta depuis le rez-de-chaussée.
Le café.
Son père était déjà réveillé.
Althea se leva et passa rapidement une robe simple, puis enfila un gilet pour se protéger de la fraîcheur du matin. La maison était encore silencieuse lorsqu'elle descendit l'escalier de bois.
En entrant dans la cuisine, elle ralentit aussitôt.
Son père était assis à la table.
Devant lui reposait un vieux carton aux coins usés.
Le carton de sa mère.
Pendant un instant, aucun des deux ne parla.
Il tenait entre ses mains une photographie ancienne aux bords jaunis par le temps. Lorsqu'il leva enfin les yeux vers elle, son regard s'adoucit.
- Je t'ai réveillée ?
- Non, répondit-elle doucement.
Sa voix était encore un peu rauque.
Elle s'approcha de la table.
Le carton était ouvert, révélant des objets qu'ils n'avaient presque jamais eu le courage de regarder depuis la mort de sa mère. Il y avait des lettres ficelées par un ruban passé, quelques photos, un foulard brodé, et de petites choses insignifiantes aux yeux de n'importe qui d'autre, mais qui semblaient ici lourdes d'absence.
Son père posa la photo devant lui et l'observa quelques secondes.
- Tu lui ressembles de plus en plus.
Althea baissa les yeux.
Chaque fois qu'il disait ça, quelque chose se serrait dans sa poitrine.
Elle tendit la main vers les souvenirs, les déplaçant doucement du bout des doigts, comme si elle craignait d'abîmer ce qu'il restait de sa mère.
Puis ses doigts rencontrèrent quelque chose de froid.
Un médaillon.
Petit. Lourd. En argent sombre.
Elle le prit dans sa paume.
Le métal était glacé... mais pendant un instant, elle eut la sensation étrange qu'il se réchauffait au contact de sa peau.
Althea fronça légèrement les sourcils.
- Je ne me souvenais pas de celui-ci.
Son père releva les yeux vers le bijou.
- Ta mère ne le quittait jamais.
Elle observa la surface du médaillon.
Une gravure étrange était inscrite dessus. Un symbole ancien, finement tracé, qu'elle n'avait jamais vu auparavant.
Quelque chose dans cette marque lui donna une impression diffuse de déjà-vu.
Elle pensa aussitôt au rêve.
Au mur de pierre.
À la gravure sous ses doigts.
Mais la sensation disparut presque aussi vite qu'elle était venue.
- D'où vient-il ? demanda-t-elle.
Son père resta silencieux un instant avant de répondre.
- C'est... une histoire étrange.
Il passa une main fatiguée sur son visage.
- Ta mère disait que ce médaillon est apparu lorsqu'elle est tombée enceinte de toi.
Althea releva brusquement la tête.
- Apparue ?
- Oui.
Il eut un léger haussement d'épaules, comme s'il savait lui-même à quel point cela pouvait sembler absurde.
- Elle ne savait pas d'où il venait. Elle disait simplement que c'était un signe.
Il marqua une pause.
Puis ajouta, plus bas :
- Elle disait que ce médaillon t'appartenait. Pas à elle.
Un silence lourd tomba dans la cuisine.
Althea referma doucement ses doigts autour du bijou.
Elle sentit de nouveau sa chaleur étrange, faible mais bien réelle, battre contre sa paume comme un secret vivant.
Son père l'observait en silence.
Puis il demanda :
- Tu es sûre de vouloir partir ?
Sa voix était calme, mais l'inquiétude s'y entendait malgré tout.
Elle leva les yeux vers lui.
- Oui.
Le mot sortit sans hésitation.
- Je veux voir l'endroit où elle a grandi.
Valenreach.
Le nom flottait depuis des années dans sa mémoire comme celui d'un endroit presque irréel. Le village dont sa mère parlait rarement, mais toujours avec ce regard lointain qu'Althea ne lui connaissait que dans ces moments-là.
Le village au pied de la colline.
Celui d'où l'on voyait le vieux domaine de Nocthyr.
Son père baissa un instant les yeux vers la table, puis soupira.
- Ta mère disait souvent que certaines terres n'oublient jamais ceux qui y sont nés.
Son regard glissa vers le médaillon dans la main d'Althea.
- J'espère seulement que ces terres ne t'attendent pas.
Les mots restèrent suspendus entre eux.
Dehors, le vent se leva doucement contre les vitres.
Althea serra un peu plus fort le médaillon dans sa paume.
Sans savoir pourquoi, elle sentit un frisson remonter le long de son dos.
Comme si, très loin d'ici...
quelque chose venait déjà de s'éveiller.








