Fruits Exotiques
Trente secondes. C’était le temps exact qu’il me restait avant d’être officiellement en retard pour mon service au Morning Dew.
Je courais sur le trottoir humide de la banlieue chic de Fairfield, mon sac à main battant mon flanc et mes pensées en plein chaos. Léo, mon fils de onze ans, avait oublié son projet de sciences ce matin. Entre ses gémissements paniqués, la tartine tombée côté confiture et l’appel de mon avocat m’annonçant que mon beau-père, Alistair Kensington, demandait une expertise psychologique pour la garde, j’étais à bout.
À 30 ans, ma vie ressemblait à un équilibrage précaire sur un fil de fer barbelé. C’était un exercice de survie quotidien. Un pas de trop vers la fatigue, et je risquais de tomber dans la dépression qui me guettait. Un pas de trop vers la colère, et je donnais à Alistair les munitions dont il avait besoin pour me faire passer pour une mère instable. C’était un jeu d’équilibriste, une stabilité précaire. Un seul faux mouvement et ma vie volait en éclats.
Je sentais le poids de mes responsabilités s’accumuler sur mes épaules. Pourtant, je tenais bon. Je m’accrochais à ce que la vie m’avait offert de plus beau, notamment mon fils. Nous étions en bonne santé, nous avions encore un toit sur notre tête et un frigo rempli. D’autres vivaient avec moins que ça.
Je tournai l’angle de la rue à toute allure, mes yeux fixés sur ma montre. Il me restait encore un bon kilomètre à parcourir ; j’étais sûre d’arriver en retard. J’avais commencé ce travail trois mois plus tôt et j’espérais obtenir un contrat de travail permanent. Même si Chloé, ma responsable, était un trésor de gentillesse, je n’étais pas prête d’en voir la couleur si j’enchaînais ainsi les retards.
Soudain, je percutai un mur et le monde bascula. Ma vision devint un joyeux mélange de couleurs disparates alors que je tombais lentement vers le sol. Je gesticulai des bras, cherchant désespérément un point d’accroche.
Quelque chose.
N’importe quoi.
Je finis par sentir ce quelque chose sous ma main. Une prise à la fois ferme et molle. Instinctivement, je la saisis, m’offrant ainsi un semblant de stabilité qui me permit de ne pas m’éclater au sol. Au même moment, un grognement douloureux parvint à mes oreilles. C’était un son guttural, étouffé.
Le mur parlait ?
Mon regard remonta le long d’un manteau sombre au tissu coûteux, d’une chemise immaculée, pour finir par percuter deux yeux d’un bleu d’orage, écarquillés par le choc et une agonie évidente.
Un homme.
Pas un mur, Bloom.
— Oh mon Dieu ! m’exclamai-je, les doigts crispés malgré moi sur une anatomie qui semblait tout sauf imaginaire.
L’évidence me frappa dans un éclair tétanisant. Je venais... je venais... je venais de m’accrocher à ses parties intimes ! Ce que je tenais dans ma main c’était... c’était...
— Je... Oh mon Dieu... répétai-je, mon cerveau court-circuité par l’humiliation.
Je ne lâchai pas. Pire, sous le coup de la panique, mes doigts se crispèrent un millimètre de plus. Un nouveau sifflement passa entre les dents de l’inconnu.
— Si c’est une technique de self-defense... articula-t-il d’une voix étranglée, je vous confirme qu’elle est d’une efficacité chirurgicale. En revanche, si c’est votre façon de me draguer, même si je suis très flatté, je vous avoue qu’elle est un peu trop directe. Même pour moi.
Mes joues étaient tellement rouges que l’on aurait pu cuisiner des œufs dessus. Autour de moi, j’entendais quelques rires épars, face au spectacle que je venais d’offrir. Je lâchai enfin la « prise » comme s’il s’agissait d’un charbon ardent. Je ne pris même pas la peine de me relever, sincèrement confuse par cet incident inapproprié.
— Je suis désolée ! Je suis tellement, tellement désolée ! Je courais, je ne regardais pas, mon fils a oublié sa montre, je regardais le projet... enfin non, c’est moi la montre... je ne suis pas une montre mais... je suis en retard et je ne voulais pas... je cherchais juste un point d’équilibre !
Je m’étalai en propos totalement incohérents dont je ne comprenais moi-même rien. L’homme prit une grande inspiration, se redressant lentement tout en gardant une main prudemment posée sur le bas de son ventre. Un pli d’amusement commença à chasser la douleur dans son regard, ce qui était presque plus intimidant que sa colère. Il me dévisagea, capturant mon désarroi avec une intensité qui me fit encore plus rougir. J’avais presque envie de fermer les yeux. Comme une enfant... si je ne le voyais pas, il ne me voyait pas non plus ?
— Un point d’équilibre, répéta-t-il avec un timbre de voix malicieux. Disons que vous avez visé le centre de gravité. C’est audacieux.
Il jeta un coup d’œil à sa montre — une pièce qui coûtait probablement plus cher que nombreuses de mes possessions — puis reporta son attention sur moi.
— Vous êtes en retard pour quoi, au juste ? Pour achever quelqu’un d’autre ? dit-il en me tendant la main pour m’aider à me relever.
Sa question me fit sursauter alors que je reprenais contact avec la réalité. Le travail ! Mon Dieu !
— Seigneur ! Le travail ! Je suis en retard.
J’attrapai mon sac, ramassant à la hâte les quelques affaires éparpillées autour de moi suite au choc. Puis, ignorant totalement sa main, je me redressai d’un bond et fonçai à toute vitesse, le cœur battant à tout rompre. Je ne me retournai pas, l’esprit totalement accaparé par les conséquences désastreuses que pouvait entraîner mon retard.
Je mis quinze minutes à franchir la porte de service du Morning Dew. Avec ma chute, j’avais officiellement vingt minutes de retard. Je me ruai dans le vestiaire pour mettre mon tablier et je profitai du miroir pour dompter mes cheveux en une queue de cheval plus professionnelle. J’avais d’ordinaire des cheveux d’un roux flamboyant, qui dessinaient de belles ondulations. En revanche, ils s’emmêlaient très vite et me donnaient alors l’air d’une savante folle. Toutefois, je n’avais pas le temps de me préoccuper de l’apparence et je finis par entrer en trombe derrière le comptoir où m’attendait Chloé.
— Bloom ! Enfin ! s’exclama Chloé, ma manager, en arrivant vers moi.
— Chloé, je suis désolée, chuchotai-je paniquée, la suppliant presque. Je suis vraiment désolée, j’ai dû retourner à l’école et après j’ai...
— Ne t’inquiète pas, je savais que tu allais finir par arriver, plaisanta-t-elle en me serrant amicalement l’épaule.
Elle me tendit un chiffon propre, son regard noisette plein de bienveillance. Je lui adressai un sourire reconnaissant. Chloé était d’un tempérament joyeux, optimiste, presque maternant. Elle savait aussi très bien écouter. C’était facile de se confier à elle. D’ailleurs, même si on ne voulait rien dire, on finissait toujours par lui raconter quelque chose. Elle inspirait confiance.
— C’est juste que... ce boulot, c’est ma bouée de sauvetage, Chloé. J’en ai besoin. Alors... merci, murmurai-je en commençant à astiquer frénétiquement le zinc du comptoir.
C’était la vérité. Le Morning Dew était ma couverture, mon ancrage dans la normalité. Depuis deux ans maintenant, j’enchaînais les petits boulots pour régler mes dettes. C’était une quête interminable et j’avais essuyé de nombreux échecs. Entre les entretiens sans réponse, les patrons profiteurs ou ceux qui ne payaient pas, les boulots ingrats... j’avais l’impression d’avoir enfin trouvé le bon numéro. Certes, c’était un poste de serveuse à mi-temps payé correctement, mais il régnait dans ce café une ambiance douce et chaleureuse. Et tout ça, c’était grâce à Chloé.
— Arrête donc de penser que tu vas être virée dès que tu tousses un peu trop fort, pouffa-t-elle. D’ailleurs, je voulais te dire... On a du changement aujourd’hui. Un invité de marque arrive, nous...
Le tintement clair de la clochette au-dessus de la porte coupa sa phrase. Un client venait d’entrer.
— Bienvenue au Morning Dew, saluai-je aussitôt, coupant la parole à Chloé.
Je la vis lever les yeux au ciel avant de prendre la direction de son propre bureau. Je collai mon plus beau sourire sur mon visage pour servir le client. Les battements effrénés de mon cœur s’apaisaient doucement. Je reprenais mon rôle de Bloom, la petite serveuse du Morning Dew qui s’efforçait de retenir les commandes des habitués. Je m’activai derrière la machine à expresso, savourant le sifflement de la vapeur. Une fois la panique passée, je décidai de prendre ce retard de vingt minutes comme ma petite victoire du jour : j’avais réussi à ne pas déchirer mon collant dans ma chute, mon fils avait son projet de sciences et Chloé avait eu la gentillesse de ne pas me virer.
Score final : Bloom 1, Chaos 0. Cerise sur le gâteau, j’avais même pu tâter des fruits exotiques sans lâcher un billet dans son caleçon. Qui pouvait en dire autant ? Et tout ça avant 9h du matin. La bonne odeur du grain torréfié remplit l’espace et suffit à chasser mes derniers émois. Je finis de servir le client et me dirigeai vers la table quatre, espérant que mon sourire irrésistible suffirait à faire pleuvoir quelques pourboires sympas.
Le Morning Dew était un petit café tranquille, aux allures conviviales. Il ouvrait à 6h le matin jusqu’à 18h le soir et offrait principalement des boissons chaudes et des collations. Il se situait dans un quartier sympa, au milieu de boutiques artisanales. C’était l’emplacement idéal : assez loin de chez moi pour éviter les visages trop familiers, mais assez proche pour ne pas perdre mon temps dans les transports. J’avais vraiment eu une chance inouïe de dénicher cet endroit. Cependant, je n’eus guère le loisir de reparler à Chloé : la foule s’empressa aussitôt à mon comptoir, tandis qu’elle s’attaquait déjà à l’importante commande de stock du mois.
Je profitai d’une accalmie après le rush du matin pour nettoyer les vitres du comptoir, laissant mes pensées dériver à leur guise. Si j’aimais travailler ici, ce salaire ne suffisait ni à éponger mes dettes, ni à couvrir mes frais d’avocat. Plus tôt, j’avais surpris une conversation entre deux clientes qui m’avait aussitôt interpellée : elles évoquaient un club de strip-tease très en vogue dans les environs. L’une de leurs connaissances y travaillait, et elles plaisantaient sur le fait que, si elles avaient connu de tels salaires plus tôt, elles n’auraient jamais mis les pieds ici. D’après leurs dires, l’endroit était très sélect, particulièrement protecteur envers ses danseuses, et proposait de véritables spectacles de qualité.
J’avais beaucoup tourné cette idée dans ma tête. Elle me terrifiait autant qu’elle m’excitait. J’avais vraiment besoin d’argent. Et j’avais toujours rêvé d’être danseuse. Si ma vie n’avait pas croisé celle de Julian il y a douze ans de cela, j’aurais pu auditionner dans la compagnie de mes rêves. Pourtant, que se passerait-il si mon beau-père découvrait la vérité ? Il mettrait tout en œuvre pour me présenter comme une mauvaise mère et me retirer totalement la garde de Léo. C’était hors de question.
Cette dualité m’avait taraudée pendant des jours, m’empêchant de dormir. Puis il y avait eu cette énième panne d’électricité. Et Léo qui commençait à en avoir marre de faire ses devoirs à la lumière des bougies. Et moi aussi. Pas de faire mes devoirs, de vivre comme au Moyen-Âge. Finalement, l’appel de l’argent avait été plus fort. J’avais fini par décrocher un entretien ce soir.
La porte du café s’ouvrit, résonnant du tintement de la clochette.
— Bienvenue au Morning...
Ma voix mourut dans ma gorge alors que je contemplai, stupéfaite, la personne qui entrait dans le café. L’homme qui venait d’arriver ressemblait trait pour trait à celui que je venais de rencontrer. Mon regard percuta le ciel nuageux de ses yeux et je m’y noyais, abasourdie, perdant le fil de mes pensées.
— Tiens donc, murmura-t-il, un sourire amusé sur son visage. Mon point d’équilibre.
Score final, Bloom 0, Vie 1... le destin a vraiment le sens de l’humour.