Chapitre 1
L’odeur du beurre noisette et du sucre caramélisé s’insinue partout, imprégnant les murs de mon bureau jusqu’à ce que l’air lui-même soit une tentation.
À Vegas, on m’appelle la « Sweet Sin ».
Ma pâtisserie, « La Reine du Sucre », n’est pas qu’une boutique ; c’est un sanctuaire de luxure à la française pour ceux en quête de douceur.
Entre les touristes qui cherchent à s’acheter un frisson parisien et les concierges des palaces qui rampent à ma porte pour satisfaire les caprices de leurs VIP, je devrais être satisfaite. Je devrais me sentir puissante.
Pourtant, je n’oublie jamais d’où je viens.
Mon regard dévie souvent vers ce cadre, sur mon bureau. Sous le verre, un morceau de papier jauni : mon vieux billet d’avion TWA.
Le vestige, un rappel de qui je suis...
C’était les années 80. J’avais dix- sept ans, une bouche effrontée et une innocence qui ne demandait qu’à être brisée. Marc, mon petit ami de l’époque, n’était qu’un rêveur aux poches vides.
On avait économisé chaque centime, cumulé les boulots minables pour s’offrir ce voyage avant la fac.
Je nous revois encore à l’agence TWA des Champs-Élysées, à Paris, serrant nos passeports comme des talismans. On partait pour les vacances d’été. On voulait toucher du bout des doigts le rêve américain.
Je n’oublierai jamais la brûlure de l’air de Los Angeles, ni la carrosserie luisante de cette Buick de location. Dès que mes mains ont agrippé le volant, j’ai senti une décharge de liberté pure.
On dévorait le bitume, de L.A. jusqu’au désert. C’était la découverte: Motels aux néons qui grésillent, volley-ball sur les plages de Long Beach, et la chaleur moite des jacuzzis où nos corps s’abandonnaient au désir.
J’étais obsédée par les trucks...
Ces colosses d’acier qui fendaient le désert. Il y avait quelque chose de brut, de sauvage dans ce pays qui réveillait la gamine de la DASS en moi. Celle qui n’avait jamais eu de foyer et qui savait qu’ici, on ne survit que si l’on devient soi-même un prédateur.
Puis, Vegas...
Un soir, j’ai laissé Marc à sa table de Black Jack pour aller dormir.
Vers six heures du matin, un tambourinement violent à la porte a brisé mon sommeil. J’ai ouvert, les yeux encore lourds, vêtue d’un simple tee-shirt trop grand.
Deux hommes en costume se tenaient là.
Le premier était vieux, avec un regard de glace qui annonçait la mort.
Le second... le second était un démon d’une beauté sombre. Il tenait Marc par le col comme un chien galeux qu’on mène à l’abattoir.
D’un geste brusque, le plus jeune poussa Marc dans la chambre. La porte se referma derrière eux avec un clic définitif. L’air devint instantanément trop lourd.
Le beau gosse au regard d’ébène posa ses yeux sur moi.
Il me déshabilla lentement, avec une arrogance qui me fit frissonner de peur... et d’une excitation révoltante.
— Écoute, la Frenchie, commença-t-il.
Sa voix était un velours sombre.
— Ton petit copain a joué au plus malin. Il a perdu de l’argent qu’il n’a pas. Et dans cette ville, on paie toujours ses dettes.
Je ne me suis pas dégonflée.
La rue m’avait appris une chose : ne jamais baisser les yeux devant un loup, ou il t’égorgera. Je plantai mes mains sur mes hanches, ignorant ma nudité.
— Tu proposes quoi, l’Italien ? demandai-je, le défi brûlant mes lèvres.
Une lueur de surprise traversa son regard. Un mélange de respect et de convoitise prédatrice. Je me tournai vers Marc, qui tremblait comme une feuille.
— Tu ne pouvais pas rester tranquille une seule seconde, espèce d’abruti ? lui dis-je en français.
À ce moment-là, le talkie-walkie du vieux grésilla.
— Merde, grogna-t-il. Le chef pâtissier est à l’hosto.
Accident.
Et on a la commande du Texan pour demain matin...
Mon cœur rata un battement. C’était ma porte de sortie. Je devais jouer mon atout. Je lissai mon tee-shirt et me redressai, mon accent français claquant comme un fouet :
— Je suis pâtissière. Laissez-le partir, et je règle votre problème.
Ils m’ont toisée, sceptiques.
Mais à Vegas, le désespoir est le meilleur des entremetteurs.
Je n’ai jamais pris ce vol retour.
Marc est rentré seul à Paris, la queue entre les jambes. J’ai payé sa dette avec ma sueur, mon talent et des nuits blanches devant les fours. J’ai encaissé les insultes, la chaleur étouffante et la pression des puissants.
Aujourd’hui, je suis la « Reine de Sucre ». Et ce billet d’avion est devenu le visa de ma liberté.
La porte de mon bureau s’ouvrit avec la violence d’une tempête.
Je me figeai.
Dans l’encadrement se tenait L.C. — Luigi Cavalli.
Vingt ans avaient passé, mais il avait toujours ce regard sombre capable de réduire mes résolutions en cendres.
Il était plus massif, plus dangereux, exhalant cette aura de pouvoir mafieux qui m’avait toujours terrifiée autant qu’elle m’attirait.
— C’est quoi cette lubie d’aller au gala Cavalli avec Sacha ? grogna-t-il sans même dire bonjour.
Son parfum — ambre et tabac de luxe — envahit mon espace personnel.
Je sentis mon sang bouillir.
Je continuai de tracer mes croquis de gâteaux sur mon calepin, refusant de lui donner la satisfaction de voir à quel point sa présence m’affectait.
— Bonjour à toi aussi, Luigi, murmurai-je sans lever les yeux.
Il s’avança, posant ses mains massives à plat sur mon bureau, m’enfermant entre ses bras. Je relevai enfin les yeux pour le défier.
Le petit jeu de pouvoir ne faisait que recommencer. Il pensait peut-être que je lui appartenais encore. Il avait raison. Mais il allait devoir apprendre que le sucre peut être aussi tranchant que le verre.
— Tu n’iras nulle part avec lui, piccola, murmura-t-il d’un ton possessif. Tu es à moi. Tu as oublié ?
Je souris, un sourire qui n’avait rien de doux.
— On verra bien, Luigi.
On frappa à la porte.
Ses doigts se refermèrent sur mon poignet comme une menotte de soie et d’acier. Je sentais la chaleur de sa peau contre la mienne, un contraste violent avec l’air climatisé de la boutique.
— Impossible ? répéta-t-il, sa voix descendant d’un octave. C’est un mot que tu as appris en Amérique, ça ? Parce que la gamine que j’ai rencontrée il y a vingt ans ne connaissait pas ce mot. Elle était prête à tout pour survivre.
Même à se damner.
Je soutins son regard, refusant de faiblir.
— Cette gamine est morte de fatigue dans tes cuisines, Luigi. La femme qui est devant toi aujourd’hui a construit cet empire toute seule.
Je ne te dois plus rien. La dette de Marc est payée depuis une éternité.
Il s’approcha davantage, son souffle effleurant mon oreille, faisant frissonner les petits cheveux de ma nuque.
— On ne finit jamais de payer une dette envers un Cavalli. Sacha est un serpent, il t’utilise pour m’atteindre. Si tu vas à ce gala avec lui...
Je levai les yeux au ciel.
Je me dégageai d’un coup sec, mon cœur battant la chamade, et me tournai vers Paul qui attendait sur le pas de la porte, pétrifié par l’aura menaçante de Luigi.
— Paul, j’arrive, lançai-je d’un ton qui ne souffrait aucune discussion.
Je passai devant Luigi. Il me retint par le bras.
— Nous n’avons pas terminé, dit-il.
— Arrête ce petit jeu, Luigi. Tu sais bien que toi et moi, c’est impossible.
Je sortis du bureau, mes talons claquant sur le marbre avec une précision militaire. Luigi me suivit de loin, comme un prédateur observant sa proie.
Dans la cuisine, l’agitation était à son comble. La buée recouvrait les vitres de la chambre froide.
— Le compresseur a lâché, Madame, bégaya Paul.
Si on ne descend pas la température dans l’heure, les trois cents entremets pour le mariage des Waldorf sont perdus. Et il y a aussi les sculptures en sucre pour le gala...
Je regardai le désastre potentiel.
Des milliers de dollars de marchandises, des heures de travail, ma réputation. Je posai mes mains sur le plan de travail en inox, le froid du métal me calmant instantanément.
— Paul, appelle le technicien d’urgence. Dis-lui que s’il n’est pas là dans dix minutes, je fais racheter sa boîte par des concurrents. Les autres, transférez ce qui est fragile dans la petite cave à chocolat. Allez !
L’équipe s’activa dans un ballet millimétré. Je sentis alors une présence massive derrière moi. Luigi n’était pas parti. Il s’était adossé à un pilier, observant le chaos avec un amusement sombre.
— Besoin d’un coup de main, petite reine ? Je peux faire venir un technicien en trois minutes. Un coup de fil.
— Je n’ai pas besoin de tes méthodes, Luigi.
— Mes méthodes sont efficaces, rétorqua-t-il en s’avançant dans la lumière crue de la cuisine. Et elles ne coûtent rien... à part un peu de loyauté.
Il s’arrêta juste devant moi, ignorant les commis qui s’agitaient autour de nous. Il plongea un doigt dans un bol de ganache au chocolat noir qui traînait sur le comptoir et le porta à ses lèvres, ses yeux ne quittant pas les miens.
— Toujours ce goût de péché, murmura-t-il. Tu sais, Sacha ne t’offrira jamais ce que je peux t’offrir. Il aime ton prestige. Moi, j’aime tes cicatrices.
Le talkie-walkie de Paul grésilla :
« Madame, le technicien est injoignable, son camion est tombé en panne sur le Strip. »
Un silence pesant s’installa dans la cuisine.
Mes pièces montées commençaient à suer. Le sucre, cette matière si fragile, commençait à pleurer. Je savais que si je demandais l’aide de Luigi maintenant, je lui ouvrais à nouveau la porte de ma vie.
Je lui redonnais ce pouvoir qu’il avait exercé sur moi pendant des années.
Je jetai un regard au billet d’avion TWA encadré dans mon bureau, visible à travers la vitre. J’étais venue ici pour être libre.
— Luigi... commençai-je, la gorge nouée.
Il sortit son téléphone de sa veste de costume sur mesure, un sourire prédateur étirant ses lèvres.
— Dis-le, piccola. Dis-le et ta chambre froide sera réparée avant que ton sucre ne fonde. Dis que tu annules avec Sacha.
Je m’approchai de lui, si près que je pouvais sentir la chaleur qui émanait de son corps. Je posai ma main sur la sienne, celle qui tenait le téléphone.
— Répare cette chambre froide, Luigi, murmurai-je.
Et en échange...
Je te laisserai m’escorter jusqu’à ma voiture ce soir. Mais je vais à ce gala. Et je danserai avec qui je veux.
Ses yeux s’assombrirent, un éclair de colère
— ou peut-être de défi — y passa.
— Tu joues avec le feu, ma Reine.
— J’ai passé vingt ans devant des fours, Luigi. La chaleur ne me fait plus peur.
Il tapa un message rapide sur son téléphone. Deux minutes plus tard, trois hommes en bleu de travail, mais avec le port altier de soldats, entraient dans la pâtisserie par l’entrée de service.
Luigi se pencha vers moi, sa voix n’étant plus qu’un murmure dangereux :
— La réparation est en cours. Mais ne crois pas que notre discussion est finie. Ce soir, à la fête, tu te rappelleras pourquoi c’est moi qui t’ai gardée à Vegas ce soir-là, et pas Marc.
Il se tourna pour partir, mais s’arrêta sur le seuil, lançant par-dessus son épaule :
— Et mets la robe rouge. Celle que j’ai fait livrer ce matin. Sacha déteste le rouge. Ça lui rappelle qu’il n’aura jamais le sang-froid nécessaire pour te garder.
Il sortit, me laissant seule au milieu de mes parfums sucrés, le cœur battant comme celui de la gamine de dix-huit ans qui, pour la première fois, avait compris que dans le désert, les fleurs les plus douces sont souvent les plus vénéneuses.