La moisson des Álfes

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Summary

Lorsque les Álfes descendirent du ciel, le roi et sa reine convoquèrent tous les jarls et menèrent leurs guerriers au combat jusqu'à la mort. Leur fille, Aasa, se retrouva orpheline d'un âge d'or révolu. Vingt hivers ont passé depuis, mais les Dökkálfar continuent de revenir tous les deux ans pour leur moisson. Ils enlèvent les femmes et s'en servent de reproductrices. Les plus chanceuses rentrent lors du cycle suivant, sans les enfants qu'elles ont portés. D'autres disparaissent à jamais. Parmi les milliers de femmes que comptent les clans, Aasa n'aurait jamais imaginé que leur regard puisse un jour se poser sur elle. Mais ils ignorent à qui ils ont affaire. Guerrière au bouclier élevée par une tante valkyrie, elle n'a jamais craint un seul homme. Qu'ils viennent de la terre ou du ciel ne change rien. Elle ne se soumettra jamais. Sa haine résistera-t-elle à une vérité qu'aucune légende n'aurait su lui raconter ?

Status
Ongoing
Chapters
12
Rating
4.0 2 reviews
Age Rating
18+

ᚠ ᛈʜᴀᴘᚽᴛᚱᴇ 1

𝑳𝑬 𝑩𝑶𝑼𝑪𝑳𝑰𝑬𝑹 percuta l’avant-bras d’Aasa dans un bruit sourd qui remonta jusqu’à l’épaule. La guerrière accusa le coup, les muscles de ses bras douloureux sous l’impact de sa tante.

— Plus rapide, Aasa ! Si tu hésites, tu es déjà une ombre au Valhalla, tonna Thyra.

La valkyrie ne retenait pas ses coups. Elle était une vraie force de la nature, une femme qui ne courbait jamais l’échine, pas même le jour où elle égorgea son propre mari parce qu’il avait eu l’audace de vouloir la corriger. Le sang des skjaldmös restait plus épais que les liens du mariage.

La seule éducation que Thyra lui ait toujours inculquée reposait sur la force. Être capable de battre n’importe quel adversaire évitait bien des problèmes. Interdiction de faire preuve de faiblesse. Et la jeune femme lui en était reconnaissante. Depuis ce jour où elle vainquit un guerrier beaucoup trop entreprenant en lui fracassant les dents, le respect que lui accordaient les hommes changea de nature.

Aasa feinta sur la droite et tenta une attaque basse. Cependant, sa tante la balaya avec une aisance insultante avant de planter son coude dans ses côtes. La valkyrie ricana sans sourire – une expression perfectionnée au fil des décennies – et reprit sa garde.

Elles s’entraînaient sur la terre battue derrière la maison, dans un espace étroit entre le mur et la réserve de bois. Pas idéal. Suffisant. Thyra disait toujours qu’un combattant qui réclamait de l’espace pour se battre n’avait pas encore connu les mauvais endroits.

— Tu sais ce que j’ai appris le jour où Olaf a cru bon de lever la main sur moi ?

La question surgit sans transition… C’était souvent le cas avec elle. Aasa réajusta la prise de son bouclier sans lever la tête.

— Que tu avais le bras plus rapide que lui.

— Que personne ne vient vous défendre quand vous savez le faire vous-même. Ils restent là à regarder, et tu trouves quelque chose d’intéressant dans leurs yeux.

— Du respect ?

— De la peur. Ce qui est encore mieux.

Thyra n’avait jamais prétendu être douce, et ne joua pas plus les femmes endeuillées le jour où Olaf mourut. Elle s’était contentée de récupérer ses armes pour les affûter, et de reprendre le cours de sa vie.

Les deux guerrières se séparèrent, laissèrent retomber leur souffle. Le soleil du matin rasait à peine la ligne des toitures, suffisamment loin pour qu’on les entende sans bien les voir. C’était l’avantage de vivre en marge. On voyait arriver les ennuis avant qu’ils vous tombent dessus.

Aasa sortit la main de la sangle de son bouclier.

— Ton père a été le premier à réunir les jarls. Ta mère rendait la justice. Et toi, tu pilles des monastères en Northumbrie, lança la valkyrie.

— Nous pillions. Tu étais là.

— J’étais là pour te surveiller. Et le butin ne m’a pas déplu, je l’admets.

Le souvenir du raid restait vif : le goût du sel, le fracas des vagues contre les drakkars et cette sensation de liberté absolue loin de la menace céleste.

À leur retour, elles apprirent avec surprise que les Dökkálfar n’étaient jamais venus.

— Gunnar pense qu’ils ne reviendront plus, cracha Aasa à travers un souffle, la vapeur d’eau s’échappant de ses lèvres. Cela fait quatre ans. Le ciel est resté vide il y a deux ans. Et la dernière fois, ils n’ont pris qu’une esclave saxonne dont personne ne se souciait.

Son attention dériva un instant vers les toits de la ville. La femme ramenée ce même jour – celle enlevée six ans auparavant – ne survécut pas bien longtemps. Son mari la rejeta. Ses enfants refusèrent de la regarder. On murmurait qu’elle revint changée, brisée, sans la progéniture qu’elle avait portée. Personne ne voulut entendre sa détresse ou ses silences. À la fin de l’hiver, on la retrouva pendue dans une étable. Depuis, la jeune femme ne parvenait plus à considérer le retour comme une bénédiction.

Quant à Gunnar, il s’agissait du nouveau roi, qui se trouvait aussi être l’un des anciens guerriers de son père. Dans la grande halle que ce dernier avait fait construire, les vautours ne tardèrent pas. Rien n’avait changé depuis sa prise de pouvoir, sinon son titre et son arrogance. Elle apprenait à le connaître. Ses alliances et ses peurs, ses dettes et ses rancunes. La manière dont il souriait davantage aux hommes qu’il redoutait. Il comprenait que tuer la fille de l’ancien roi lui coûterait plus que ça ne lui rapporterait. Elle savait qu’il n’occupait cette place que parce que les guerriers capables de le contester étaient morts avec son père, là où aurait dû être sa place.

Ils se toléraient… et la skjaldmö ne se sentait pas assez confiante pour l’affronter. Pour l’instant. Elle travaillait sur ce point, consciente que l’idée de devenir reine l’effrayait peut-être plus que de s’y tenter.

— Ils ne renonceront jamais, Aasa.

— Je ne comprends pas pourquoi elles ne se défendent pas ! S’ils me désignaient, je leur ouvrirais la gorge avant qu’ils ne touchent mon bouclier !

— Et tu mourrais avant d’essayer. Tu es trop jeune pour t’en rappeler, mais quand ton père s’est opposé aux Álfes, cela n’avait rien d’une bataille. Aucun honneur. Personne n’a rejoint le Valhalla ce jour-là. C’était un abattoir.

Aasa comptait à peine quatre ans lorsque les Dökkálfar apparurent pour la première fois. Un âge où l’on ne conservait que peu de souvenirs précis. Elle en gardait plutôt des sensations, l’odeur d’une chose qui brûle sans pouvoir la nommer. Ce dont elle se rappelait distinctement, c’était du silence confus qui suivit le survol de cet immense vaisseau de métal lorsqu’ils furent plongés dans son ombre. Un calme absolu, comme si Midgard retenait un instant son souffle avant son ultime transformation.

La semaine suivante, une lumière froide et verticale semblable au Bifröst fendit le ciel du soir. Son père – paré à tout – l’observa d’abord avec une curiosité attentive, dans l’espoir de percer le dessein de Heimdall. Mais les silhouettes qui en émergèrent, hautes, sombres et étrangères aux dieux d’Asgard, durcirent aussitôt son expression. Pour lui, il n’y eut aucun doute : ces Álfes arrivaient de Svartálfheim pour porter la guerre jusqu’à eux.

Son ordre tomba, simple et sans appel : ils combattraient. Hélas, l’ennemi maniait une magie inconnue, si terrible qu’elle leur assura une victoire écrasante. Les skaldes avaient brodé là-dessus depuis… avec la générosité habituelle qu’on réserve aux morts qui ne peuvent plus corriger leurs embellissements.

Ce qu’Aasa savait, ce qu’elle reconstitua bribe par bribe au fil des saisons, c’était que les Dökkálfar ne tombaient pas comme des hommes. Peut-être ne mouraient-ils pas du tout.

— Tu n’es quand même pas en train de suggérer de se laisser faire ?! Pas toi ! cracha-t-elle.

— La mort est préférable, ma fille. Ils cherchent des ventres fertiles pour semer leur graine, répondit la valkyrie avec une amertume féroce. S’ils venaient à te désigner, ne provoque pas ta fin sans rien accomplir. Montre-toi maligne et patiente afin d’en emporter un maximum avec toi. Garantis que ta haine soit le seul héritage que tu leur laisses.

Si Aasa claqua la langue en réponse, elle comprenait que sa tante touchait juste. Si même son père – aussi fort qu’on le décrivait et avec l’appui de tous les jarls – échoua à en vaincre un seul, que pourrait-elle accomplir en agissant compulsivement ? De toute façon, elle ne croyait pas un seul instant pouvoir être choisie. Leurs terres regorgeaient de femmes, des jarls aux plus humbles foyers, sans compter les esclaves. La moisson frappait toujours des inconnues. Pourquoi les Álfes poseraient-ils leur regard sur elle plutôt que sur l’une des milliers d’autres ?

Thyra la dévisagea un instant, comme si elle lisait en elle.

— Je sais ce que tu te dis, Aasa. Et tu n’as pas tort.

Ses traits se durcirent.

— Il fut un temps où je pensais la même chose. Pourtant, lors de la deuxième moisson, ils m’ont choisie.

— Quoi ? réagit la jeune femme, surprise. Que… ? Comment c’est possible ?

— Ils ne prennent pas au hasard. Les désignées ont toutes entre dix-huit et trente-cinq ans, jamais au-delà, rarement en-deçà. Et sans me vanter, ce sont toujours les plus jolies.

Son visage se ferma.

— Ce jour-là, l’un d’eux a approché de mon ventre un instrument de métal et de lumière. Puis ils ont parlé entre eux… avant de me rejeter et d’en désigner une autre.

Elle avait parlé sans inflexion particulière, comme on raconte un mauvais marché. Puis un rire aussi bref qu’amer lui échappa.

— Comme si j’étais inutile, conclut-elle. Sur le moment, je n’ai pas compris ce qu’il venait de faire. Mais à leurs yeux, je n’étais bonne à rien. Et les années avec Olaf ont confirmé plus tard ce qu’ils savaient déjà. Aucun enfant n’est jamais venu. Je les hais pour beaucoup de raisons, Aasa… mais pour celle-là en particulier.

Cette dernière n’osa rien répondre. Elle ne trouva rien à dire qui n’aurait été de trop.

Thyra rompit le silence en faisant un pas vers elle. Ses mains, calleuses et dures telle l’écorce, se levèrent avec une lenteur inhabituelle sur les joues de sa nièce. Un geste si étranger à leur quotidien de fer et de sueur que la guerrière resta pétrifiée, le souffle court.

— Tu ressembles de plus en plus à ta mère.

Aasa planta les pupilles dans les siennes, interdite. La valkyrie soutint son regard sans ciller, avec une intensité qui trahissait une nuance d’avertissement.

— Tu lui ressembles trop, rectifia-t-elle à voix basse.

Sa main se porta vers sa nuque dans un geste aussi bref que maladroit, celui de quelqu’un qui n’a pas l’habitude d’en faire… Elle la retira presque aussitôt.

— Ma sœur ne passait pas inaperçue. Droite. Plus grande que la moyenne… Tous ceux qui posaient les yeux sur elle remarquaient sa beauté, mais elle n’y prêtait aucun intérêt. C’était l’une des choses que j’admirais chez elle. Et ma foi, ton père n’était pas exempt de charisme non plus. Quel parfait mélange ils ont engendré.

Sa tante s’éloigna pour récupérer son bouclier et encourager la reprise de l’entraînement.

Comme tant d’autres choses, Aasa ne conservait que peu de souvenirs de ses parents.

Il se disait souvent des reines qu’elles étaient superbes pour leur attribuer des qualités. Sa mère avait la réputation de l’être, oui… mais surtout d’être juste : un compliment rarement réservé aux femmes. Les jarls lui soumettaient leurs différends. Pas à son père. À elle. Parce qu’elle tranchait sans faveur et sans rancune, et que sa parole ne s’achetait pas.

De son père, elle ne retenait qu’une barbe blonde tressée, un rire grave et des mains immenses qui la soulevaient dans la grande halle. Le reste n’était que récits. Ceux des anciens, de Thyra et des soulards qui parlaient encore de ce roi qui leur apporta un âge d’or avant de s’éteindre. Le guerrier qui découvrit de nouvelles terres à piller et fit plier tous ces chefs orgueilleux. L’homme devenu roi par la force de sa lame et de sa volonté.

— Si les Dökkálfar cherchent ce que nous avons de plus fier, ils ne regarderont pas une esclave lors de la prochaine moisson. Tu es une louve parmi les brebis. Ta force est ton armure, mais ta beauté est ta malédiction.

Aasa n’y avait jamais pensé en ces termes. À ses yeux, la beauté était l’affaire des femmes qui patientaient depuis les seuils que quelqu’un décide de leur vie à leur place. Elle n’en avait jamais eu besoin. Elle fronça les sourcils et ouvrit la bouche.

— Je ne dis pas ça pour t’effrayer, la coupa Thyra. Je le dis pour que tu restes sur tes gardes, au cas où. Parce qu’être forte ne suffira pas à décourager ces hommes-là.

Elle récupéra sa hache sans autre cérémonie et la pointa vers elle.

— Encore. Côté gauche, tu baisses toujours trop le coude.

Aasa grogna, pivota et attaqua férocement.

Cette fois, elle contraint la valkyrie à reculer. Un bref sourire fendit le visage dur de cette dernière.

— Voilà. Frappe avec ta colère. Pas avec tes souvenirs.

La colère ? Elle ne la lâchait jamais. Ils avaient tué ses parents en les privant du Valhalla. Enlevaient les femmes. Épouses, mères, sœurs, filles ou esclaves : ils ne faisaient aucune distinction, pourvu qu’elles soient belles et fertiles. Aasa les haïssait de tout son être.


𝑳𝑬𝑺 𝑱𝑶𝑼𝑹𝑺 𝑺𝑼𝑰𝑽𝑨𝑵𝑻𝑺, l’activité des habitants s’intensifia pour préparer les semailles. On oublia presque de scruter le ciel, trop occupés à maudire la terre ingrate.

Aasa suivit sa routine habituelle. L’entraînement avec Thyra à l’aube. Le bois à fendre. Les armes à entretenir : celles du foyer et d’autres guerriers. On leur apportait régulièrement des lames à affûter, redresser ou huiler, des manches à réparer et des lanières à remplacer. Le troc, ajouté à leur part de butin, suffisait à faire vivre leur foyer entre deux raids. Aussi se retrouvaient-elles régulièrement au marché, comme aujourd’hui.

Sa tante négociait âprement une peau d’ours avec un vendeur qui l’avait clairement sous-estimée. Les voix traînantes des marchands s’élevaient tout autour, parmi les querelles entre voisins et le martèlement des forgerons.

De son côté, la skjaldmö examinait une lame sur un étal lorsqu’elle croisa le regard de deux hommes de Gunnar qui la surveillaient. Ce type devait être de moins en moins serein pour en arriver là. Elle les fixa avec un mépris non dissimulé jusqu’à ce qu’ils détournent les yeux les premiers.

Satisfaite, elle replaça l’arme sur l’étalage quand des oiseaux jaillirent des toits en nuage désorganisé. Les voix se turent une à une. Et enfin, vint la vibration. Un bourdonnement si grave qu’Aasa le sentit d’abord dans la plante de ses pieds, avant qu’il ne remonte le long de sa colonne vertébrale jusqu’à lui en faire vibrer les dents. Le soleil de midi fut brusquement dévoré. Elle leva la tête. Une ombre lente, immense, glissait sur les toits.

Ils étaient revenus.


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