Les mots que tu n'as jamais lus.

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Summary

Deux ans après la disparition brutale de Pierre, l’homme qu’elle aimait plus que tout, Alice s’apprête à épouser Luc, son meilleur ami, celui qui l’a aidée à survivre à cette absence impossible à oublier. Mais quelques jours avant le mariage, une lettre refait surface. Puis une autre. Des lettres que Pierre lui avait écrites sans jamais qu’elle ne les reçoive. Alors que les vérités enfouies commencent à émerger, Alice découvre que derrière les silences, les mensonges et les apparences parfaites de leur entreprise d’innovation se cache peut-être quelque chose de bien plus sombre. Entre amour perdu, secrets dangereux et confiance brisée, Alice devra découvrir pourquoi Pierre est réellement parti… et surtout, qui a tout fait pour qu’elle ne sache jamais la vérité.

Genre
Romance
Author
Genaydre
Status
Complete
Chapters
33
Rating
5.0 4 reviews
Age Rating
16+

1 — Le poids du voile



Alice :

Je suis là, assise face au miroir. Plus je me regarde, moins j’ai l’impression de me reconnaître. Comme si la femme qui me fixe avec ses yeux bleus soigneusement soulignés, ses lèvres subtilement colorées et ses cheveux blonds relevés en un chignon sophistiqué n’était qu’une version de moi façonnée pour plaire aux autres. Une image lisse et maîtrisée derrière laquelle je me cache depuis bien trop longtemps pour encore savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est plus.

La lumière de la pièce est trop forte, trop blanche. Elle écrase les reliefs de mon visage, accentue la pâleur de ma peau, fait briller le satin de ma robe qui épouse chacune de mes courbes avec une précision presque indécente. Comme si elle cherchait à prouver au monde que je suis belle, désirable, parfaite. Alors que tout ce que je ressens, là, au creux de ma poitrine, c’est un vide immense qui avale tout le reste. Je cligne des yeux, lentement, comme si cette lumière trop blanche finissait par faire mal.

Je baisse légèrement les yeux, observant mes mains posées sur mes genoux. Mes doigts tremblants à peine, juste assez pour que je le remarque, juste assez pour me rappeler que malgré les apparences, malgré le maquillage impeccable et la coiffure irréprochable, je suis sur le point de me briser. Du bout du pouce, machinalement, je frotte l’intérieur de mon annulaire gauche — là où la bague n’est pas encore.

La pièce autour de moi semble rétrécir.

Les murs, pourtant décorés avec soin — des tons clairs, des fleurs disposées dans des vases délicats, des rideaux légers qui filtrent la lumière du matin — me donnent l’impression de se rapprocher doucement, comme s’ils voulaient m’enfermer. M’empêcher de respirer, et l’air lui-même devient lourd, chargé de parfums trop sucrés, de laque, de poudre, de cette odeur caractéristique des grands jours qui devraient être heureux. Mais qui, pour ma part, a quelque chose d’étouffant, presque insupportable. Mes narines frémissent imperceptiblement. Je tourne légèrement la tête vers la fenêtre, cherchant sans y croire un filet d’air frais.

Je ferme les yeux un instant, espérant retrouver un semblant de calme, mais c’est pire.

Parce que dès que je les ferme, il est là.

Pierre.

Son visage s’impose à moi avec une clarté cruelle. Comme si mon esprit refusait de me laisser tranquille, comme s’il voulait me rappeler, encore et encore, ce que j’ai perdu. Mes paupières se plissent légèrement, comme si je voulais chasser l’image — ou la retenir, je ne sais plus.

Ses cheveux légèrement en bataille, toujours un peu trop longs, comme s’il ne prenait jamais vraiment le temps de les coiffer. Ses yeux sombres dans lesquels je pouvais me perdre pendant des heures, ce regard aussi intense que doux, capable de me faire sentir unique, indispensable, aimée d’une manière que je n’ai jamais retrouvée depuis.

Je me souviens de la chaleur de sa peau contre la mienne, de la façon dont ses mains trouvaient toujours les miennes. Comme si c’était une évidence, comme si nous étions faits pour ça, pour être ensemble, pour avancer côte à côte sans jamais douter. Sans m’en apercevoir, mes doigts s’entrelacent dans le vide, sur mes genoux.

Pourtant… il est parti.

Sans un mot.

Sans un regard en arrière.

Comme si tout ce que nous avions vécu n’avait jamais existé.

Une douleur sourde monte en moi, familière, insidieuse, elle s’étend dans ma poitrine, remonte dans ma gorge, me coupe presque le souffle, et je dois me forcer à rouvrir les yeux pour ne pas me laisser submerger complètement. Ma mâchoire se serre. Je l’entends, ce petit craquement que personne d’autre ne perçoit jamais.

Deux ans.

Deux ans, et c’est toujours là.

Toujours aussi vif.

Absolument injuste.

Je déglutis difficilement et relève les yeux vers le miroir, vers cette version de moi censée être prête à avancer, prête à aimer de nouveau. Prête à dire oui à un homme qui m’attend, qui croit en moi, qui m’a tendu la main quand je n’étais plus capable de me relever seule.

Luc.

Rien que penser à lui apporte une sensation différente, plus douce, plus stable, comme une chaleur tranquille qui ne brûle pas, mais qui enveloppe. Le coin de mes lèvres esquisse une forme — pas tout à fait un sourire, mais approximativement. Une détente, à peine.

Je pourrais décrire son visage les yeux fermés.

Ses cheveux châtains constamment bien coiffés, son regard clair, sincère, dans lequel il n’y a jamais eu de doute, jamais de fuite, jamais cette ombre que je n’avais pas su voir chez Pierre. Son sourire rassurant, celui qu’il m’offrait chaque fois que je sentais le sol se dérober sous mes pieds, comme une promesse silencieuse qu’il serait là, quoi qu’il arrive.

Il n’a jamais disparu, lui.

Jamais.

Il a été là quand je pleurais sans comprendre pourquoi je n’étais pas suffisante pour être aimée jusqu’au bout.

De plus, il a été là quand je n’avais plus la force de sortir de mon lit, lorsque chaque journée me semblait interminable, vide de sens.

Enfin, il m’a parlé, écoutée, soutenue, relevée.

Et, quand, il y a six mois, il m’a regardée avec cet amour qu’il n’a jamais vraiment réussi à cacher. Lorsqu’il m’a demandé de lui laisser une chance, de nous laisser une chance… j’ai dit oui.

Pas parce que mon cœur s’est emballé.

Puisque je n’ai pas ressenti ce vertige, cette évidence que j’avais connue avant.

Mais, seulement, car j’étais fatiguée de souffrir. Mes épaules s’affaissent d’un millimètre — si peu que personne ne le verrait, mais moi, je le sens.

Parce que je voulais croire que l’amour pouvait être autre chose que cette douleur déchirante qui m’avait laissée en morceaux.

Car Luc méritait au moins ça.

Et, peut-être… peut-être que moi aussi, je méritais un peu de paix.

Je laisse mes doigts glisser sur le tissu de ma robe, suivant les lignes délicates qui dessinent ma taille, mes hanches, comme si je cherchais à me convaincre que tout cela est réel, que cette journée est vraiment la mienne. Je lisse un faux pli qui n’existe pas.

Mais plus je reste là, plus j’ai l’impression que tout est erronés.

Que cette pièce est trop silencieuse, trop fermée, trop pleine de tout ce que je n’arrive pas à ressentir.

Même les fleurs semblent étouffer, leur parfum trop présent, presque entêtant, comme s’il voulait masquer une information, comme si on essayait de recouvrir une vérité que personne ne veut voir.

Moi la première.

Je prends une inspiration, mais elle ne va pas assez loin. Mon buste se soulève, puis retombe, sans que l’air soit réellement entré quelque part.

Ainsi, elle reste bloquée, coincée quelque part entre ma poitrine et ma gorge, comme si mon corps refusait de m’obéir complètement.

Une pensée, insidieuse, commence à s’imposer.

Une pensée que j’ai évitée, repoussée, ignorée depuis des semaines.

Est-ce que je fais une erreur ? Mes yeux s’immobilisent sur mon reflet. Une fraction de seconde où je ne cligne plus. Où je ne respire plus.

Je ferme les yeux à nouveau, mais cette fois ce n’est pas Pierre que je vois en premier.

C’est moi.

Moi, marchant vers l’autel.

Moi, souriant.

Moi, disant oui.

Derrière ce sourire… ce même vide.

Toujours là.

Toujours intact.

Mes doigts se crispent légèrement sur le tissu de ma robe. L’ongle de mon index racle imperceptiblement le satin — un tout petit geste rageur, presque honteux.

Parce que la vérité, celle que je n’ose pas dire à voix haute. Celle que je garde enfermée au fond de moi depuis trop longtemps, c’est que j’ignore si je suis capable d’aimer Luc comme il m’apprécie.

Pire encore…

J’ignore si je suis susceptible d’apprécier qui que ce soit de nouveau.

Le silence de la pièce devient assourdissant.

Il appuie contre mes tempes, s’infiltre dans mes pensées, amplifie chaque doute, chaque souvenir, chaque battement irrégulier de mon cœur. Du bout des doigts, je touche brièvement ma tempe — le geste de quelqu’un qui vérifie qu’il a encore mal.

Je rouvre les yeux, lentement, et fixe de nouveau mon reflet.

Cette mariée parfaite.

Cette femme qui s’apprête à commencer une nouvelle vie.

Ma tête penche d’un tout petit angle sur le côté, comme si je regardais une inconnue.

Ainsi, je souhaite savoir avec une lucidité presque douloureuse…

Si elle est en train de se sauver.

Ou de se perdre irrévocablement.