Mon oncle

Summary

Lorsque son mari est assassiné et que sa propre famille l'abandonne pour préserver sa réputation, Domelia n'a plus nulle part où aller. Sauf auprès d'un parent dont personne n'ose prononcer le nom. Son oncle. L'homme que tous trouvent inquiétant. L'homme que tous évitent. L'homme qui lui tend pourtant la main lorsque le reste du monde la laisse tomber. Recueillie dans son palais, Domelia découvre derrière le masque du politicien un protecteur d'une patience infinie, prêt à lui offrir tout ce qu'on lui a refusé jusque-là : sécurité, liberté et douceur. Mais certains refuges ont un prix.

Genre
Drama
Author
Megara
Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

1.

La pluie tombait doucement sur les dômes pâles de Theed.

Depuis les hautes fenêtres de la maison Varis, Domelia observait les jardins noyés sous une brume argentée. Les bassins débordaient lentement sur les pierres blanches, et les statues des anciens souverains semblaient pleurer sous l’averse. Les haies parfaitement taillées disparaissaient derrière le rideau de pluie, et les lanternes suspendues aux arches diffusaient une lumière trouble, presque malade.

Toute la ville était silencieuse.

À cette période de l’année, il aurait dû pleuvoir des pétales de Nemari.

Ces fleurs pâles qui poussaient sur les hauteurs humides de Naboo, au parfum si entêtant qu’il restait accroché aux étoffes pendant des jours. Quand le vent traversait les jardins suspendus de Theed, les pétales dérivaient dans les rues blanches comme une neige parfumée.

Les soupirants en offraient aux jeunes promises avec des airs maladroits et solennels. Certains trouvaient même le courage — ou l’insolence — de voler un baiser chaste sous les arches fleuries, avant de rougir comme des enfants lorsque les familles détournaient pudiquement le regard.

Domelia posa une main tremblante sur ses lèvres pâles.

Elle se souvenait.

Pas comme on se souvient d’un rêve.

Comme on touche une blessure encore ouverte.

Autrefois.

Un mot absurde pour désigner quelque chose qui n’avait qu’un an.

Elle revoyait les jardins illuminés de lanternes nacrées. Les longues étoffes claires suspendues entre les colonnes. Les cithares qui jouaient ces mélodies lentes propres aux cérémonies de Naboo, si douces qu’elles semblaient flotter au-dessus de l’eau.

Et les pétales de Nemari.

Partout.

Dans ses cheveux. Sur les épaules de son époux. À la surface des bassins.

Elle se souvenait avoir ri ce soir-là. Un vrai rire. Léger. Insouciant. Le genre de rire qui appartenait encore aux jeunes filles qui croyaient que le monde resterait beau parce qu’il l’avait toujours été.

Sa famille avait choisi cet homme pour elle.

Et, miracle rare parmi les unions nobles, elle l’avait aimé presque immédiatement.

Il avait été patient avec sa timidité maladroite. Doux sans être condescendant. Il lui parlait comme à une égale, même lorsqu’elle disait des choses stupides sous l’effet du trac. Elle se souvenait encore de sa main chaude autour de la sienne pendant les vœux.

Et de ce baiser.

Chaste. Tendre. Volé entre deux averses de pétales parfumés.

À quatorze ans, elle avait cru que sa vie commençait.

À quinze, elle portait déjà le noir du deuil.

Le contraste lui semblait irréel.

Comme si quelqu’un avait brutalement arraché une page lumineuse pour la remplacer par une autre écrite avec de la cendre.

Dehors, la pluie frappait doucement les vitres.

Pas de pétales.

Pas de musique.

Seulement l’eau grise qui coulait le long des dômes de Theed et les murmures étouffés d’une maison en deuil.

Domelia ferma les yeux un instant.

Elle peinait à croire qu’un an seulement avait passé.

Derrière elle, les voix continuaient pourtant.

Basses. Mesurées. Convenables.

Des voix de nobles.

Des voix d’hommes qui parlaient de morts comme d’affaires administratives.

— Le régiment a été décimé près d’Anarris. — Une tragédie. — Le capitaine Varis s’est conduit avec honneur. — Naturellement.

Honneur.

Le mot lui donnait envie de vomir.

Cela faisait trois heures que le corps de son mari avait été ramené à Theed, enveloppé dans les étoffes bleues et argentées réservées aux morts militaires de Naboo. Trois heures que des inconnus traversaient cette demeure pour parler de courage, de devoir et de sacrifice avec des visages soigneusement composés.

Trois heures qu’elle avait l’impression d’étouffer.

Elle porta une main tremblante à sa gorge.

La bague de mariage qu’il lui avait passée au doigt quelques années plus tôt était glaciale.

Tavian Varis n’aurait jamais dû mourir.

Même maintenant, cette pensée lui paraissait irréelle. Presque absurde.

Il n’était pas un héros de guerre. Il n’avait jamais voulu l’être.

Tavian détestait les conflits, les débats sans fin du Sénat, les discours pompeux des sénateurs qui parlaient de paix tout en préparant des flottes de guerre. Il soupirait chaque fois qu’un holojournal évoquait les tensions avec la Confédération des Séparatistes. Il disait toujours que les hommes puissants envoyaient mourir ceux qui n’avaient rien demandé.

Il aimait les jardins suspendus du domaine familial. Les opéras de Theed. Les longues promenades silencieuses au bord des lacs quand la brume du soir recouvrait l’eau.

Il connaissait le nom des fleurs rares. Jouait maladroitement de la cithare lorsqu’elle insistait. Il passait davantage de temps dans les bibliothèques que dans les salles d’entraînement.

Un lettré.

Tout le monde le savait.

Même les militaires.

Il parlait plusieurs langues anciennes de Naboo, collectionnait des manuscrits historiques et corrigeait parfois les poèmes qu’elle écrivait en secret dans les marges de ses livres. Lorsqu’il riait, c’était toujours doucement, comme s’il craignait de déranger le calme autour de lui.

Et il l’aimait, elle.

Simplement.

Sans stratégie. Sans calcul. Sans cette froideur polie que les nobles confondaient souvent avec l’affection.

Alors pourquoi lui ?

Pourquoi l’avoir envoyé là-bas ?

Elle refusait de croire qu’il s’y était rendu sans opposer de résistance.

Tavian n’était pas lâche — jamais elle n’oserait penser cela — mais il n’était pas fait pour tuer. Il devait l’avoir dit. Calmement, sûrement. Avec cette manière douce qu’il avait de parler même lorsqu’il désapprouvait quelque chose.

Et pourtant, ils l’avaient envoyé quand même.

Parce qu’au début d’une guerre, les gouvernements avaient besoin de noms nobles à montrer au peuple.

Parce qu’un uniforme et un nom prestigieux faisaient toujours bonne impression dans les holojournaux.

La colère monta brutalement dans sa poitrine.

Les hommes derrière elle continuaient à parler.

Comme si Tavian avait été une pièce déplacée sur un échiquier.

Domelia sentit ses yeux brûler.

Ils ne comprenaient pas.

Ils ne comprendraient jamais.

Ils n’avaient pas vu Tavian s’endormir un livre ouvert sur la poitrine dans les jardins d’été. Ils ne l’avaient pas entendu lui murmurer qu’il voulait quitter Theed quelques semaines pour voyager loin de la politique et des obligations familiales. Ils ne savaient pas qu’il détestait le bruit des armes.

Ils parlaient d’un capitaine Varis.

Elle, elle pleurait un homme.

Un coup discret contre la porte la tira de ses pensées.

— Lady Domelia ?

La voix de sa suivante était hésitante. Presque inquiète.

Domelia resta immobile quelques secondes avant de répondre :

— Entrez.

La jeune femme pénétra dans la pièce sans relever les yeux, comme si regarder directement une veuve aussi récente relevait de l’impolitesse. Ou de la malchance.

— Le médecin est arrivé.

Domelia fronça légèrement les sourcils.

— Le médecin ? — Votre mère l’a fait demander.

Bien sûr.

Sa mère.

Parce qu’une veuve convenable devait être examinée après un choc émotionnel important. Parce que les familles nobles de Naboo considéraient le deuil comme un problème biologique à gérer élégamment.

Surtout lorsqu’il s’agissait d’une fille de quinze ans.

Une épouse trop jeune. Une étudiante trop jeune. Une veuve beaucoup trop jeune.

Domelia faillit refuser.

Elle connaissait déjà les protocoles médicaux. À l’Académie royale de médecine de Theed, ils avaient étudié les effets neurochimiques des traumatismes sévères, les réactions physiologiques au stress prolongé, les désordres hormonaux liés au choc émotionnel. Les professeurs parlaient du corps avec une précision clinique qui lui avait autrefois paru rassurante.

Aujourd’hui, cette même précision lui semblait presque cruelle.

Puis la fatigue l’emporta.

— Très bien.

Le médecin attendait dans le petit salon attenant à ses appartements privés. Une lampe basse diffusait une lumière dorée sur les boiseries claires et les rideaux humides de pluie.

C’était un homme âgé aux gestes doux, qu’elle connaissait depuis ses premières années d’étude à l’Académie. Il lui avait autrefois prêté un traité rare sur les médecines traditionnelles de Naboo après l’avoir surprise à le lire entre deux cours d’anatomie.

Il s’inclina respectueusement.

— Lady Domelia.

Elle remarqua immédiatement qu’il évitait de regarder les étoffes de deuil qu’elle portait encore.

Mais lorsqu’il releva finalement les yeux vers elle, quelque chose changea dans son expression.

Une hésitation.

Puis une forme de gêne prudente.

Domelia sentit aussitôt une tension étrange lui traverser l’estomac.

Le genre de sensation que l’on ressent juste avant qu’une vérité ne soit prononcée.

— Qu’y a-t-il ?

Le vieil homme prit une inspiration mesurée.

Comme quelqu’un choisissant soigneusement chacun de ses mots.

— Lady Domelia… depuis combien de temps souffrez-vous de nausées matinales ?

Le silence sembla se figer autour d’eux.

La pluie continuait de tomber derrière les vitres.

Doucement. Régulièrement.

Comme un battement de cœur.

Domelia ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’elle connaissait déjà la réponse.

Ou plutôt… parce qu’une partie d’elle refusait de l’admettre malgré tout ce qu’elle avait appris à l’Académie.

Son esprit recommença brutalement à assembler les symptômes avec une précision médicale presque mécanique.

Les malaises.

L’épuisement inhabituel.

Les vertiges récents pendant les dissections pratiques.

Le retard qu’elle avait attribué au stress et au manque de sommeil depuis le début de la guerre.

Ses doigts se crispèrent légèrement.

Non.

Son regard descendit lentement vers ses mains.

Puis vers son ventre.

Et soudain, tout devint terriblement clair.

Le médecin baissa encore un peu la voix, comme si parler trop fort risquait de briser quelque chose.

— Mes félicitations, ma dame.

Félicitations.

Le mot lui sembla monstrueux.

Tavian était mort depuis moins d’une journée.

Moins d’une journée.

Elle revit brutalement son visage. Son sourire fatigué avant son départ. La manière dont il avait posé son front contre le sien en lui promettant que cette guerre ne durerait pas.

Puis l’image de son corps enveloppé dans les étoffes funéraires de Naboo.

Et maintenant ça.

Une vie.

Une vie minuscule et invisible qui existait encore malgré la mort.

Sa gorge se serra si violemment qu’elle crut ne plus pouvoir respirer.

Elle aurait voulu pleurer.

Ou rire.

Ou hurler contre l’absurdité de l’univers entier.

Mais rien ne sortit.

Parce qu’au milieu de ce chagrin immense, une pensée terrible venait de naître.

Une partie de Tavian n’avait pas disparu.

Et cela rendait sa perte encore plus insupportable.

Domelia sentit ses jambes vaciller légèrement.

Le médecin s’approcha aussitôt par réflexe, inquiet de la voir pâlir davantage, mais elle leva immédiatement une main tremblante pour l’arrêter.

Ne me touchez pas.

Elle ne prononça pas les mots.

Elle n’en eut même pas la force.

Tout son corps lui semblait soudain étranger. Trop lourd. Trop fragile. Comme si cette simple phrase avait déplacé quelque chose d’irréversible à l’intérieur d’elle.

Elle resta immobile plusieurs secondes.

Le regard perdu sur les motifs dorés du tapis nabooien.

Puis elle demanda d’une voix presque absente :

— Êtes-vous certain ?

Le médecin hésita à peine.

— Oui.

Puis, plus doucement encore :

— L’enfant semble en parfaite santé.

L’enfant.

Son enfant.

Leur enfant.

Une douleur si brutale lui traversa la poitrine qu’elle dut détourner le visage pour empêcher les larmes de tomber.

Elle porta une main contre sa bouche dans un geste maladroit, presque enfantin. Quinze ans. Elle n’avait que quinze ans et le monde semblait déjà vouloir lui arracher tout ce qu’elle aimait pour lui laisser ensuite la responsabilité d’en porter les ruines.

Tavian ne saurait jamais.

Cette pensée fut pire que toutes les autres.

Il ne verrait jamais cet enfant grandir. Ne poserait jamais une main tremblante contre son ventre avec cet émerveillement doux qu’elle imaginait sans peine chez lui. Il ne rirait jamais en découvrant ses premiers mots maladroits. Il ne lui apprendrait jamais à reconnaître les constellations visibles depuis les lacs de Naboo.

Tout cela venait d’être volé.

Par une guerre que Tavian n’avait même jamais voulue.

Domelia sentit finalement une larme glisser le long de sa joue.

Puis une autre.

Silencieuses.

Presque honteuses.

Comme si pleurer devant quelqu’un était encore une faiblesse qu’on lui avait appris à cacher.

Elle entendit alors des voix dans le couloir.

Des pas.

Lourds.

Assurés.

Pas ceux des domestiques qui se déplaçaient discrètement dans la demeure depuis l’annonce du décès. Pas ceux des médecins ou des invités venus offrir leurs condoléances.

Non.

Ces pas-là portaient l’habitude de l’autorité.

Avant même que la porte ne s’ouvre, Domelia sut exactement qui arrivait.

Kael Varis.

Son beau-frère.

Le frère aîné de Tavian.

L’héritier véritable de la maison Varis.

Et un immense problème sur lequel elle n’osait véritablement statuer.

A suivre…