Chapter 1Le garçon solitaire
Le réveil sonna à six heures trente.
Un son aigu, répétitif, presque agressif.
Le jeune homme ouvrit difficilement les yeux. La nuit précédente lui paraissait encore présente dans son esprit. Le rêve... ou plutôt le cauchemar... refusait de le quitter.
La falaise.
Les éclairs.
Les deux gigantesques loups aux yeux rouges.
Et cette voix grave qui semblait résonner jusque dans son âme.
« Entre dans mon royaume... »
Il coupa le réveil d'un geste brusque.
— Ce n'était qu'un rêve...
Pourtant, au fond de lui, quelque chose lui disait le contraire.
Il s'assit au bord du lit et regarda la pluie tomber derrière la fenêtre de sa chambre. Le ciel était aussi sombre que durant la nuit.
Une étrange sensation lui serra la poitrine.
Depuis toujours, il avait l'impression d'être différent des autres.
Sans pouvoir expliquer pourquoi.
À l'école, il n'avait jamais vraiment trouvé sa place. Les autres le voyaient comme quelqu'un de calme, parfois froid, parfois étrange. Il préférait observer plutôt que parler.
La solitude ne lui faisait pas peur.
Au contraire.
Elle lui donnait l'impression de respirer.
Chaque fois qu'il s'éloignait de la foule pour marcher dans les bois entourant le village, il ressentait une paix qu'il ne retrouvait nulle part ailleurs.
Comme si la forêt le reconnaissait.
Comme si elle l'attendait.
Après avoir enfilé un sweat noir et un pantalon sombre, il descendit les escaliers.
L'odeur du café remplissait la maison.
— Tu es enfin réveillé ? demanda sa mère avec un sourire fatigué.
— Oui...
— Tu as encore mal dormi ?
Il hésita.
— J'ai fait un drôle de rêve.
Sa mère posa une tasse devant lui.
— Encore ?
Il leva les yeux.
— Comment ça, encore ?
Elle se figea une seconde avant de sourire.
— Depuis plusieurs semaines tu te réveilles en pleine nuit. Tu parles dans ton sommeil.
Le jeune homme fronça les sourcils.
— Je dis quoi ?
— Je ne comprends jamais vraiment... mais il y a toujours le même mot.
Un silence.
— Loup.
Son sang sembla se glacer.
Il ne se souvenait de rien.
Sa mère reprit doucement :
— Tu devrais peut-être te reposer un peu.
Il acquiesça sans répondre.
Quelques minutes plus tard, il quitta la maison.
L'air était froid.
Le village semblait encore endormi.
Les rues étaient presque désertes.
En passant près de la place principale, il remarqua un attroupement.
Plusieurs habitants discutaient avec inquiétude.
— Tu as vu les traces ?
— Oui... elles arrivent jusqu'au vieux pont.
— Aucun animal ne peut laisser des empreintes aussi grandes...
Le jeune homme ralentit.
La curiosité prit le dessus.
Il suivit les villageois jusqu'à un chemin boueux.
Et il les vit.
Des empreintes.
Immenses.
Elles ressemblaient à celles d'un loup.
Mais elles étaient presque deux fois plus grandes que celles d'un animal normal.
Un ancien du village secoua la tête.
— Je n'ai jamais vu ça en soixante-dix ans...
Un frisson parcourut le jeune homme.
Sans savoir pourquoi...
Ces empreintes lui semblaient familières.
Comme s'il les avait déjà vues.
Dans son rêve.
Au même instant, une rafale de vent souffla dans les arbres.
Tous les oiseaux s'envolèrent.
Le silence retomba.
Le jeune homme leva lentement les yeux vers la forêt.
Quelqu'un...
Ou quelque chose...
L'observait.
Il en était certain.
Deux lueurs rouges apparurent brièvement entre les troncs.
Puis disparurent.
— Hé !
Une voix le fit sursauter.
Son meilleur ami arrivait en courant.
— Tu regardes quoi ?
Le jeune homme continua de fixer les arbres.
— Tu n'as rien vu ?
— Vu quoi ?
Les yeux rouges avaient disparu.
Comme s'ils n'avaient jamais existé.
Il secoua la tête.
— Rien...
Ils reprirent leur marche.
Mais, loin derrière eux...
Au sommet d'une colline recouverte de brouillard...
Deux gigantesques loups humanoïdes spectraux les observaient en silence.
Leurs yeux rouges brillaient dans l'obscurité.
L'un d'eux murmura d'une voix grave :
— Il commence à nous percevoir...
Le second répondit sans quitter le garçon des yeux :
— Le Maître avait raison.
Le lien s'éveille.
Les deux gardiens disparurent lentement dans la brume.
Comme s'ils n'avaient jamais été là.
Le destin venait de se mettre en marche.
Le chemin qui menait au lycée longeait une vieille forêt. Même en plein jour, les arbres semblaient avaler la lumière.
Le jeune homme gardait les mains dans les poches, le regard fixé sur le sol.
Son ami, Léo, marchait à côté de lui.
— Tu fais une drôle de tête depuis tout à l'heure.
— Tu trouves ?
— Oui. Tu n'as presque pas parlé depuis qu'on s'est retrouvés.
Le jeune homme haussa les épaules.
— J'ai juste mal dormi.
Léo esquissa un sourire.
— Encore un cauchemar ?
Il s'arrêta un instant.
— Comment tu sais ça ?
— Parce que ça fait une semaine que tu as des cernes jusqu'aux genoux.
Le jeune homme souffla un léger rire.
— Merci, ça fait plaisir.
— Je suis sérieux.
Léo reprit un ton plus calme.
— Il se passe quoi ?
Un silence s'installa.
— Tu vas me prendre pour un fou...
— Essaie toujours.
Le jeune homme regarda la forêt.
— Depuis quelque temps... j'ai l'impression que quelqu'un m'observe.
Léo fronça les sourcils.
— Tu parles d'une personne ?
— Je ne sais pas.
— Un animal ?
Il secoua lentement la tête.
— C'est plus étrange que ça.
— Vas-y, raconte.
— Je vois parfois... des yeux rouges.
Léo éclata de rire.
— Des yeux rouges ?
— Je t'avais dit que tu me prendrais pour un fou.
— Attends... Tu es sérieux ?
— Oui.
Le sourire de Léo disparut.
— Tu en vois où ?
— Toujours près de la forêt.
Ils continuèrent à marcher quelques mètres.
Puis Léo reprit :
— Tu sais... mon grand-père racontait une histoire quand j'étais petit.
— Quelle histoire ?
— Il disait qu'il existait des loups qui protégeaient quelque chose dans cette forêt.
Le jeune homme leva les yeux.
— Des loups ?
— Oui... mais pas des vrais.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Aucune idée. Il disait juste qu'ils marchaient comme des hommes.
Le jeune homme s'arrêta net.
— Répète.
— Des loups qui marchaient sur deux jambes.
Son cœur accéléra.
C'était exactement ce qu'il avait vu dans son rêve.
Léo remarqua son expression.
— Hé... ça va ?
— Tu n'as jamais vu quelque chose de bizarre ici ?
— Non.
Il réfléchit quelques secondes.
— Enfin...
— Enfin quoi ?
— Parfois, la nuit, j'entends des hurlements.
Le jeune homme sentit un frisson parcourir son dos.
— Et tu n'as jamais cherché d'où ils venaient ?
— Certainement pas.
Léo rit nerveusement.
— Je tiens à rester en vie.
Ils arrivèrent devant le portail du lycée.
La cour était remplie d'élèves.
Le brouhaha couvrait presque le bruit de la pluie.
Une journée normale.
En apparence.
Le jeune homme leva machinalement les yeux vers les fenêtres du dernier étage.
Une silhouette se tenait derrière une vitre.
Grande.
Immobile.
Entièrement vêtue de noir.
La capuche cachait son visage.
Pendant une seconde, leurs regards semblèrent se croiser.
Puis...
La silhouette disparut.
— Tu regardes quoi ? demanda Léo.
— Là-haut...
Léo suivit son regard.
— Il n'y a personne.
Le jeune homme resta silencieux.
Il était pourtant certain de ne pas avoir rêvé.
Toute la matinée, il eut du mal à se concentrer.
Les mots du professeur devenaient un simple bruit de fond.
Son regard revenait sans cesse vers la fenêtre.
Vers la forêt.
À la fin du cours, alors que les élèves quittaient la salle, une voix l'interpella.
— Excuse-moi.
Il se retourna.
C'était le vieux professeur d'histoire.
Un homme discret que tout le monde appréciait.
— Tu peux rester une minute ?
— Bien sûr, monsieur.
Lorsque la salle fut vide, le professeur s'approcha lentement.
— Dis-moi... est-ce que tout va bien ?
— Oui... pourquoi ?
— Depuis ce matin, tu regardes constamment la forêt.
Le jeune homme hésita.
— Vous allez sûrement trouver ça ridicule...
Le professeur croisa les bras.
— Essaie-moi.
Après un long silence, il souffla :
— Est-ce que vous croyez... aux anciennes légendes ?
Le visage du professeur changea.
Son sourire disparut.
— Pourquoi cette question ?
— Répondez-moi.
Le vieil homme fixa quelques instants la pluie derrière la fenêtre.
Puis il murmura :
— Certaines légendes naissent de l'imagination...
Il marqua une pause.
— D'autres naissent parce que quelqu'un a survécu pour les raconter.
Le jeune homme sentit son souffle se couper.
Le professeur plongea son regard dans le sien.
— Si un jour la forêt t'appelle...
N'y réponds jamais.
Jamais.
Sans ajouter un mot, il ramassa ses affaires et quitta la salle.
Le jeune homme resta seul.
Au même instant, un hurlement grave résonna au loin.
Il venait de la forêt.
Cette fois...
Il en était certain.
La dernière sonnerie retentit.
Les couloirs du lycée se remplirent aussitôt de conversations, de rires et de pas pressés. Les élèves quittaient les salles en se bousculant, impatients de rentrer chez eux.
Le jeune homme rangea lentement ses affaires.
Les paroles de son professeur tournaient encore dans sa tête.
« Si un jour la forêt t'appelle... n'y réponds jamais. »
— Tu viens ? lança Léo en passant la tête par la porte.
— Oui... j'arrive.
Ils traversèrent la cour sous une pluie fine. Le ciel était d'un gris presque noir.
Léo donna un coup d'épaule amical à son camarade.
— Tu sais, tu m'as fait peur tout à l'heure.
— Pourquoi ?
— Quand tu m'as parlé de ces yeux rouges... On aurait dit que tu les avais vraiment vus.
Le jeune homme hésita.
— Et si c'était le cas ?
Léo éclata de rire.
— Alors je déménage.
Le jeune homme sourit malgré lui.
— Tu ne crois vraiment à rien ?
— Je crois aux contrôles de maths, aux factures et aux pizzas. Les monstres, beaucoup moins.
Ils continuèrent à marcher.
En arrivant près du vieux pont, le jeune homme s'arrêta brusquement.
— Tu sens ça ?
Léo renifla l'air.
— Sentir quoi ?
— Cette odeur...
— C'est juste la pluie.
— Non...
C'était une odeur étrange.
Un mélange de terre humide, de pierre ancienne... et quelque chose de plus sauvage.
Comme la présence d'un animal invisible.
Au loin, un corbeau s'envola dans un cri aigu.
Puis un second.
Puis toute une nuée.
Les deux garçons levèrent la tête.
— C'est bizarre... murmura Léo.
Sans prévenir, un hurlement profond résonna à travers la vallée.
Cette fois, Léo l'entendit aussi.
Son sourire disparut.
— Dis-moi que c'était un chien...
Le jeune homme secoua lentement la tête.
— Ce n'était pas un chien.
Le silence retomba.
Plus lourd qu'avant.
Léo reprit la parole d'une voix moins assurée.
— Bon... je vais faire comme si je n'avais rien entendu.
Ils reprirent leur route.
À quelques centaines de mètres, leurs chemins se séparèrent.
— À demain.
— À demain.
Le jeune homme continua seul.
Il aurait dû rentrer directement chez lui.
Pourtant...
Ses pas le conduisirent vers la forêt.
Comme si une force invisible guidait chacun de ses mouvements.
Il franchit la vieille barrière en bois.
Le vent soufflait entre les arbres.
Plus il avançait, plus le monde semblait silencieux.
Même la pluie paraissait avoir disparu.
— Il y a quelqu'un ?
Sa voix se perdit entre les troncs.
Aucune réponse.
Seulement le craquement d'une branche.
Il se retourna brusquement.
Rien.
Son souffle s'accéléra.
Puis il aperçut une immense empreinte dans la boue.
Elle était fraîche.
Il s'accroupit.
— Ce n'est pas possible...
L'empreinte était presque aussi grande que son avant-bras.
Un nouveau craquement.
Cette fois...
Juste derrière lui.
Il se retourna d'un bond.
Une silhouette gigantesque se tenait entre les arbres.
Plus de deux mètres de haut.
Des épaules immenses.
Un museau de loup.
Des yeux rouges flamboyants.
Le jeune homme resta paralysé.
La créature ne bougeait pas.
Elle l'observait.
Sans agressivité.
Comme si elle le reconnaissait.
— Q... qui es-tu ?
Le loup humanoïde inclina lentement la tête.
Une voix grave, presque surnaturelle, résonna dans la forêt.
— Enfin...
Tu peux nous voir.
Le jeune homme recula d'un pas.
— C'est impossible...
La créature fit un pas en avant.
La terre vibra sous son poids.
Pourtant, son regard ne reflétait aucune haine.
Seulement une étrange mélancolie.
— N'aie pas peur.
Nous ne sommes pas tes ennemis.
Avant que le jeune homme ne puisse répondre, un éclair déchira le ciel.
La lumière aveugla la forêt pendant une seconde.
Quand il rouvrit les yeux...
Le loup avait disparu.
Comme s'il ne s'était jamais trouvé là.
Il ne restait qu'une légère brume noire flottant entre les arbres.
Et une voix portée par le vent.
— Le Maître t'attend...
Le jeune homme resta immobile.
Le souffle court.
La pluie recommençait à tomber, frappant les feuilles avec une régularité presque hypnotique.
Il regardait l'endroit où la créature venait de disparaître.
— Non...
Sa voix tremblait.
— Je deviens fou...
Il passa une main sur son visage.
Tout semblait réel.
L'odeur de la forêt.
Le froid.
La boue sous ses chaussures.
Et surtout...
Cette voix.
« Le Maître t'attend... »
Il secoua la tête.
— Ça suffit.
Il fit demi-tour et se mit à marcher rapidement vers la sortie de la forêt.
Puis à courir.
Les branches fouettaient son visage.
Son cœur battait à tout rompre.
Enfin, il aperçut les premières maisons du village.
Il ralentit, essoufflé.
Des habitants le regardèrent avec étonnement.
— Hé, tout va bien ? demanda un voisin.
Le jeune homme força un sourire.
— Oui... j'ai juste couru.
Il continua jusqu'à chez lui sans ajouter un mot.
───
— Je suis rentré !
Sa mère passa la tête depuis la cuisine.
— Tu es trempé !
— Il s'est remis à pleuvoir.
— Va te changer, tu vas attraper froid.
— D'accord.
Il monta quatre à quatre les escaliers.
Une fois dans sa chambre, il verrouilla la porte.
Il s'assit sur son lit.
Le silence revint.
— Qu'est-ce qui m'arrive...
Il releva machinalement la manche de son sweat.
Son souffle se coupa.
La marque noire était revenue.
Mais cette fois, elle avait changé.
Les trois fines griffures s'étaient allongées.
Autour d'elles apparaissaient maintenant de minuscules symboles rouges, presque invisibles.
Ils semblaient pulser au rythme de son cœur.
— Non...
Il effleura la marque du bout des doigts.
Une douleur fulgurante traversa son bras.
Des images envahirent aussitôt son esprit.
Une immense forteresse.
Des milliers de loups humanoïdes agenouillés.
Une silhouette vêtue d'une longue cape noire.
Puis deux yeux rouges qui le fixaient.
Une voix grave résonna.
— Tu portes notre héritage.
Le jeune homme ouvrit brusquement les yeux.
La vision avait disparu.
On frappa à sa porte.
— Ça va ? demanda sa mère.
Il remit rapidement sa manche en place.
— Oui !
— Tu es sûr ?
— Oui... je suis juste fatigué.
— Le dîner sera prêt dans vingt minutes.
— J'arrive.
Ses pas s'éloignèrent dans le couloir.
Le jeune homme fixa de nouveau son bras.
Les symboles avaient disparu.
Comme si rien ne s'était passé.
───
À des centaines de kilomètres de là...
L'orage frappait toujours les montagnes interdites.
Au sommet de la falaise, le Maître des Loups contemplait l'horizon.
Ses deux gardiens se tenaient derrière lui.
L'un d'eux rompit le silence.
— Il nous a vus.
— Oui.
— Il commence à se souvenir.
Le Maître resta silencieux quelques instants.
Puis il retira lentement sa capuche.
Ses longs cheveux noirs étaient balayés par le vent.
Ses yeux rouge cramoisi brillaient dans la nuit.
— Les sceaux s'affaiblissent.
Le second gardien posa un genou à terre.
— Donnez-nous l'ordre.
Nous irons le chercher.
Le Maître tourna légèrement la tête vers eux.
— Pas encore.
Les deux loups relevèrent les yeux.
— Il doit choisir de franchir la première porte par lui-même.
— Et s'il refuse ?
Le Maître esquissa un léger sourire.
— Alors les ténèbres viendront jusqu'à lui.
Un éclair illumina les ruines derrière eux.
Des dizaines de silhouettes aux yeux rouges apparurent dans la brume.
Toute une armée attendait.
Immobile.
Silencieuse.
Le Maître leva lentement la main.
— Préparez le royaume.
Les gardiens inclinèrent la tête.
— À vos ordres...
Mon Maître.
Au même instant, dans sa chambre, le jeune homme sentit une violente douleur traverser son bras.
Il regarda par la fenêtre.
Au bord de la forêt...
Une silhouette encapuchonnée se tenait immobile.
Cette fois, elle ne disparut pas.
Elle leva lentement la tête.
Puis, d'une voix portée par le vent, elle prononça quelques mots.
— Demain soir...
Viens seul.
Le jeune homme resta figé.
Quand il cligna des yeux...
La silhouette s'était évaporée.
Mais une certitude s'imposa à lui.
Quoi qu'il décide...
Sa vie ne serait plus jamais la même.








