Chapitre 1
Moi, c’est Kriiis…tal, j’habite le grand arbre plein de cerises bien rouges là-bas. Là-bas… Pas là ! À côté de la belle maison rouge et blanche là !
Ah bah bravo. On n’a même pas commencé l’histoire et vous êtes déjà perdus.
Bon, toi, l’invité, je ne te connais pas encore assez. Mais lui là, mon petit neveu qui m’accompagne, oui toi je te connais !
Bref.
Reprenons là où nous en étions. Ou mieux encore — remontons le temps jusqu’à quelques jours avant notre naissance.
Mais avant, vous devez monter sur le vieux coucou que je suis devenu. Parés au décollage…
Accrochez-vous bien. Et évitez de tirer sur mes plumes. La dernière personne à avoir tenté l’aventure avait éternué pendant trois jours.
Nous partons quelque part dans les années et cetera, au cœur de la dimension de fort fort longtemps.
Cap sur les nuages rouges — vous et moi, nous ne risquons pas grand-chose, mais quand même… c’est votre première fois. Vaut mieux le savoir.
Je n’aimerais pas avoir des problèmes avec sa mère Kristal-2i.
Croyez-moi.
Ouvrez grand les yeux et admirez ce temps de vol. Surtout, attachez bien vos doudous.
Dix… neuf… huit… sept… six… cinq… quatre…
Bref — on est arrivés.
Re-gar-dez ça. Ce spectacle n’est-il pas merveilleux ?? Moi ça me… ouff. Pour l’instant, restons à l’écart, cachés entre les branches. Qu’ils ne nous voient pas. C’est une surprise — et une surprise est aussi un secret, jusqu’à nouvel ordre.
Aujourd’hui, il y a beaucoup de secrets à découvrir.
Sur la cime du cerisier, l'air sentait la résine chaude mixée au miel. Le soleil de janvier, timide mais présent, filtrait entre les branches nues comme pour dire qu'il avait quand même fait l'effort de venir.
Les feuilles manquaient encore à l'appel ; elles reviendraient plus tard, elles qui ratent beaucoup de choses, mais jamais une naissance.
Maman Piaf était là, les plumes douces, les yeux brillants, l’aiguilles dansant entre ses doigts avec la légèreté de quelqu'un qui tricote un joli rêve. Papa Pia, lui, terminait nos nids en silence, la langue légèrement sortie comme font les artisans sérieux quand leur travail mérite toute leur concentration.
Car fabriquer le premier nid de ses enfants est probablement le travail le plus sérieux du monde.
— Pia ! Mon amour. Je dois te raconter ce que j'ai imaginé cette nuit. J'ai beaucoup réfléchi aux prénoms de nos oisillons.
— Encore !
dit papa sans lever les yeux de son nid.
— Moi j'ai déjà tout trouvé, tu sais. Ça me plaît, moi.
Il ajouta alors dans sa barbe, à voix très basse, si basse que seul le vent l'entendit :
— Si seulement ils te plaisaient aussi… je pourrais enfin terminer ces nids a-b-b-solument rouge et a-b-b-solument blanc avant de partir chercher de la nourriture.
Il secoua la tête avec un long soupir résigné. Un de ces soupirs qui commencent dans les plumes et disparaissent dans les nuages.
Maman voulait que celui de Kriiistof soit dans les tons rouges, fabriqué uniquement avec des feuilles et des brindilles rouges. Et le mien à moi ? Blanc. Comme cette écharpe qu'elle me tricotait. Celle qui n'est plus tout à fait blanche aujourd'hui, ni tout à fait la même odeur non plus, mais qui me réchauffe pendant les rudes traversées de l'hiver sans jamais m'abandonner.
Bref. Continuons. Maman enchaîne.
— Non, mon chéri, je t'aime bien.
Dit-elle, avec la douceur de quelqu'un qui a déjà gagné.
— Mais pas question d'appeler mes oisillons Vermisseau et Vermicelle.
Là, j'avoue qu'elle avait raison. Kriiistof et moi l'avions échappé belle.
Papa ferma les yeux. Longtemps. Très longtemps. Puis il leva le regard vers le ciel comme pour lui demander de l'aide.
Le ciel ne répondit même pas.
Chut. C’est la grande conversation entre papa et ma maman. Un moment que j’adore.
— Pia, mon amour… Tu m'entends ? demanda Piaf.
— Toujours là, ma chérie.
— Cette nuit, je n'arrivais pas à dormir. Nos petits bougeaient tellement dans leur coquille… Je cherchais des prénoms qui leur collent aux plumes quand je les ai entendus. Nos nouveaux voisins, Moona et Suna, assis sur la branche, juste en dessous de moi.
— Piaf… tu as encore été curieuse, ma chérie.
— Ah non ! Ce n'était pas de la curiosité. Ils étaient là, moi j'étais juste… là. Tu veux entendre la suite ou pas ?
— D'accord, d'accord. Je t'écoute, ma Piaf adorée.
— Ils fêtaient leur déménagement dans la maison rouge et blanche. Juste tous les deux, sous les étoiles. Et figure-toi que Moona attend des jumeaux ! Ils jouaient à un jeu d'amoureux — un jeu appelé « inventons notre histoire ». Tu te rends compte ? Leur propre histoire. Oh là là… c'était si mignon.
— Ahh, si tu les avais vus, Pia. Leurs sentiments sont si forts.
Bref, regardez ! Papa relève la tête de son ouvrage. Même lui semble écouter, maintenant, ce récit.
— Moona est une reine légendaire. Si belle, si scintillante que tout le monde la vénère sans même savoir pourquoi. Elle aime se baigner dans les nuages la nuit, au gré de la couleur de son humeur, habillée de sa longue robe bleu nuit, ou blanche, ou même rouge parfois, quand il s’agissait de rejoindre sa dulcinée.
Elle est tellement ravissante que même les étoiles semblent lui laisser un peu de place lorsqu'elle passe.
Mais lui était toujours trop occupé. Si occupé qu'elle ne le voyait que de temps en temps.
Et quand ils se retrouvaient… Pia… les cieux se déchaînaient. La couleur orange incendiait le ciel. Des roses impossibles apparaissaient dans le ciel. Des verts qui n'existaient nulle part ailleurs aussi. L'univers tout entier voulait célébrer leurs retrouvailles tellement ces moments étaient magiques.
— C'est beau, non, mon amour ? Moi je ne raconte pas l'histoire aussi bien que nos amoureux. Tu les aurais entendus… Ils complétaient littéralement les pensées l'un de l'autre… Oh, j'en ai les larmes aux yeux.
— Un beau jour, dans un costume orange flambant neuf, coiffé d'un chapeau jaune tournesol… Suna fit le premier pas.
Un silence comme l'écho d'un dong.
— Pia ? Tu m'écoutes toujours, mon amour ?
— Toujours là. C'est une très belle histoire, ma chérie… Mais j'attends toujours les prénoms de nos oisillons.
— En tout cas, moi je veux que nous les appelions… Roulement de tambourrrr… Kristal et Kristof — avec deux i !
— Kri… Kri… Kri… Quoi ?
Regardez ! Papa vient de lâcher son nid lui filer entre le bec tellement il a pris peur. Il a même failli tomber de la branche en oubliant de battre des ailes. Je ne savais pas que c'était possible pour un origine oiseau.
— Et pourquoi Kkkk… Kristol… et kiki… Kristil ?
— Non ! Pas Kkkkriiiistil ! Kristal, et Kristof. Enfin ssi ne te plaît pas, pour te faire plaisir… on peut toujours ajouter un troisième i.
Papa pâlit autant qu'un oiseau peut pâlir.
Bref.








