Chapitre 1 : Mon monde imparfait mais comblé
Je suis Nahounou Débora, j’ai 19 ans, et si je prends aujourd’hui la plume – ou plutôt le cœur – pour raconter mon histoire, c’est parce que certaines douleurs sont trop profondes pour rester silencieuses. J’ai grandi dans un quartier qu’on qualifie de "populaire". Un quartier vivant, bruyant, parfois violent, souvent incompris. Un quartier où les gens se battent pour survivre, mais aussi où l’on rit fort, où l’on s’accroche aux petites joies comme à des trésors.
Chez moi, malgré tout ce tumulte extérieur, il y avait une forme de paix. Une paix fragile, imparfaite, mais réelle. On n’était pas riches, mais on n’enviait personne. Nos murs n’étaient pas dorés, mais ils vibraient d’amour, de cris, de vie. Mon père, ma mère, mon frère et moi, formions une famille unie, à notre façon.
Je suis la cadette, la seule fille, et j’ai un grand frère : Nahounou Kérane. Il a six ans de plus que moi. On n’a jamais été fusionnels, pas ce genre de frères et sœurs qui se disent tout, qui se collent. Non. Lui, c’est le genre taiseux, observateur. Mais sous sa carapace, je sais qu’il m’aime. Je le sens. Et malgré nos silences, moi aussi je l’aime, de tout mon cœur. Il est là, et sa présence seule me rassure.
Mais mon cœur d’enfant a toujours été plus tourné vers mon père. Peut-être parce qu’il me regardait comme si j’étais le centre de son monde. Peut-être parce qu’à travers lui, je me sentais exister. Il n’était pas parfait, non. Il avait ses humeurs, son caractère parfois difficile. Mais il était là. Toujours. C’était l’homme de la maison, le chef, le protecteur. Mon héros silencieux.
Je me suis construite dans ce cocon-là. Une fille sage, respectueuse, obéissante. La fierté de mes parents. Celle qui ne pose pas de problèmes. Qui dit "oui", qui réussit à l’école, qui sourit même quand elle a envie de crier. On m’a appris à être cette image qu’on attendait de moi. Et j’ai endossé ce rôle, parce que dans les yeux de mes parents, il y avait cette lueur de fierté que je ne voulais jamais éteindre.
Mais parfois… parfois j’aurais voulu crier : « Et moi ? Qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux vraiment ? » Je rêvais de dire non, de dire "je", de dire "moi". Mais chaque fois que je les regardais, surtout lui – mon père – je me ravisais. Je voulais qu’il continue de sourire en me regardant. Qu’il se dise : « Ma fille, ma fierté. » Alors j’ai choisi le silence, j’ai choisi de me taire… pour le rendre fier.
Je me souviens du jour de mon baccalauréat. J’étais stressée, j’avais peur d’échouer, de décevoir. Et lui, dans un rire, m’a dit :
> « J’ai confiance en toi, tu vas réussir. Et même si ce n’est pas cette année, t’es pas vieille hein ! »
Cette phrase-là, dite avec humour, a tout changé. Elle m’a soulagée. Elle m’a redonné confiance. Et j’ai réussi. J’ai eu mon bac A. J’ai couru à la maison, le cœur battant, les larmes aux yeux. Mon père m’a regardée… et j’ai su. J’ai su qu’il était fier, profondément. Ce jour-là, je n’ai pas seulement réussi pour moi. J’ai réussi pour lui. Pour voir ce regard. Pour entendre ce soupir de soulagement. Pour sentir qu’une fois encore, je n’avais pas échoué à son amour.
Il était tout pour moi. Tout pour nous. Il portait la famille sur ses épaules. Il faisait passer nos besoins avant les siens. Il avait ses défauts, mais dans son regard, il y avait tant d’amour, tant de dévouement… Et maintenant que j’écris ces mots, les larmes montent. Parce que oui, vous l’avez sans doute compris…
Je parle de lui… au passé.
Et c’est là que tout a basculé.
C’est là que commence la vraie douleur.
C’est là que commence… le vide.








