PROLOGUE - La saveur amère des regrets
“On ne revient jamais vraiment en arrière. Mais parfois, le passé revient vous chercher.”
Il y a des nuits où le silence a une texture.
Pas le silence doux, celui des enfants qui dorment ou des maisons heureuses. Non. Le silence épais, presque visqueux, de celui qui fixe le plafond à 2h37 du matin en comptant mentalement les mois écoulés depuis la dernière fois qu’il a eu quelque chose de concret à faire. Quelque chose de réel. Quelque chose qui justifiait qu’il occupe l’espace qu’il occupe sur cette terre.
Karim Diallo avait vingt-cinq ans.
Ingénieur en cybersécurité, sur le papier.
Chômeur, dans les faits.
Il était allongé sur son lit — un matelas posé à même le sol de sa chambre chez son père, à Dakar — les bras en croix, les yeux ouverts sur rien. Le ventilateur tournait au plafond avec ce grincement caractéristique qu’il avait appris à ne plus entendre. Dehors, la ville respirait encore : un chien qui aboyait au loin, une moto qui pétaradait sur l’avenue, quelque part une radio qui jouait une chanson mbalakh à un volume indécent pour une heure pareille.
La vie continuait. Elle le faisait toujours, sans lui demander son avis.
Son téléphone était posé à côté de lui, écran retourné. Il ne voulait pas voir les notifications. Ou plutôt : il ne voulait pas ne pas les voir. L’absence de messages était parfois plus douloureuse que le silence lui-même.
Il pensa à Ibou.
Ibou Sarr, son seul vrai ami, qui tenait sa petite boutique à Saint-Louis et qui avait appelé l’avant-veille pour prendre des nouvelles. “Ça avance, frérot ? T’as trouvé quelque chose ?” — et dans sa voix, aucun jugement. Juste de la sincérité brute, maladroite, comme lui. C’était ça qui avait toujours distingué Ibou des autres. Il ne savait pas feindre.
Il pensa ensuite à Mamadou — Mado, son coloc de l’université — qui travaillait maintenant pour une boîte à Abidjan. Il avait partagé ses histoires, ses rires, ses plats de riz mal cuits à minuit pendant quatre ans. Aujourd’hui leurs échanges se résumaient à des réactions sur les stories Instagram.
Il pensa à son CV, envoyé dans soixante-deux entreprises en huit mois. Soixante-deux. Il les avait comptées. Douze non-réponses, quinze refus polis, le reste : néant.
Il pensa à ce que lui avait dit son père, une fois, avec ce ton sec qui lui était propre — ce ton de professeur reconverti en technocrate, qui ne savait formuler les choses que comme des équations :
“Si tu avais écouté, tu serais à Montréal aujourd’hui.”
L’Université Privée des Technologies de l’Information. L’UPTI. Partenariats avec le Canada, le Québec, des passerelles d’immigration, des diplômes reconnus. Son père lui avait tendu cette opportunité sur un plateau et lui — lui qui croyait savoir — avait choisi l’université publique. Pour des raisons qu’il peinait encore à s’expliquer clairement. L’orgueil, peut-être. La volonté de prouver quelque chose. À qui ? Il ne savait plus.
Pendant ce temps, Ousmane était à Montréal. Pape Alioune était à Paris. Fatou avait son CDI à Casablanca.
Et lui était là. Dans cette chambre. Avec son ventilateur qui grinçait.
Il ferma les yeux.
Si j’avais su. Si j’avais pu tout recommencer...
C’était la pensée récurrente. Celle qu’il chassait en journée à coups de lectures, de certifications en ligne, d’exercices de hacking éthique sur des plateformes spécialisées. Celle qui revenait toujours la nuit, comme une créance qu’on ne peut pas rembourser.
Il s’endormit sans s’en rendre compte, comme on glisse dans l’eau.
Et cette nuit-là — cette nuit précise du 17 septembre 2025, jour de ses vingt-cinq ans, un anniversaire qu’il n’avait fêté avec personne — quelque chose se passa.
Quelque chose d’impossible.
Quelque chose qui allait tout changer.








