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Entre Ciel et Terre

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Résumé

L'enlèvement : Marie disparaît mystérieusement et revient sur le bord de la route, croyant s'être absentée seulement 10 minutes. ​Le choc temporel : En rentrant chez elle, elle découvre avec stupeur qu'13 ans se sont écoulés : sa fille a 14 ans et son mari, la croyant morte, s'est refait une vie avec une autre femme et un petit garçon. ​Le mystère final : Perdue et confrontée à cette nouvelle réalité, elle apprend qu'elle est enceinte, ouvrant un mystère angoissant sur l'origine de cet enfant (le passé ou l'expérience extraterrestre).

Genre :
Thriller
Auteur :
stephanefortin12
Statut :
Terminé
Chapitres :
12
Rating
5.0 1 avis
Classification par âge :
13+

Les dix minutes éternelles

La pluie qui s’abattait sur la route départementale 14 n’avait rien d’un crachin d’automne ordinaire. C’était une eau lourde, presque tiède, un déluge continu qui cinglait le pare-brise de la petite citadine avec une régularité de métronome. Marie essuya d’un revers de manche la buée épaisse qui s’accumulait sur la vitre latérale, cherchant à percer l’obscurité compacte de la forêt.

À sa droite, sur le siège passager, son sac à main en cuir souple tressautait au rythme des soubresauts de la route et des imperfections de l’asphalte. À l’intérieur, bien rangés, se trouvaient ses clés, son portefeuille, un paquet de mouchoirs froissés et, surtout, l’enveloppe cartonnée contenant l’échographie réalisée la veille. Elle comptait l’annoncer à Marc ce soir-même, autour d’un dîner qu’elle espérait paisible, après une longue journée de travail.

Soudain, le moteur de la voiture rata un battement. Un hoquet métallique, sec et brutal, fit tressauter le volant entre ses mains.

— Non, pas maintenant…, murmura Marie en fronçant les sourcils, une pointe d’angoisse perçant dans sa voix.

Elle jeta un coup d’œil inquiet au tableau de bord. L’horloge numérique affichait 21 h 12. Au même instant, un voyant rouge, impérieux, s’alluma sur le cadran, suivi d’un cliquetis anormal, étouffé, qui semblait monter des profondeurs du capot. Soupirant d’agacement et de fatigue, elle enclencha son clignotant et se rongea le bord de la lèvre inférieure, rabattant prudemment le véhicule sur le bas-côté, le long d’une bande d’herbe haute bordée par la lisière sombre et menaçante de la forêt domaniale.

Elle coupa le contact. Le silence qui s’ensuivit fut immédiat, massif, troublé uniquement par le martèlement furieux de la pluie sur le toit en tôle.

Marie attrapa son téléphone portable sur le vide-poches. L’écran s’alluma, projetant une lueur blafarde sur ses traits fins et ses cheveux châtains coupés au carré. Le signal du réseau clignotait désespérément : Aucun service.

— Merveilleux, pesta-t-elle à voix haute, l’irritation le disputant à la solitude du moment.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre de poignet — un petit boîtier en acier argenté offert par Marc pour leur troisième anniversaire de mariage. L’aiguille des secondes avançait à pas réguliers. 21 h 14. Marc devait commencer à s’inquiéter de son retard. Léa, leur petite fille qui n’était encore qu’un bébé de quatorze mois lorsqu’elle l’avait embrassée ce matin-là avant de partir, devait probablement être endormie dans sa gigoteuse rose, les poings fermés près de ses joues rondes. L’idée de la retrouver fit naître un sourire tendre et fugitif sur ses lèvres.

Poussant un soupir résigné, Marie attrapa son manteau imperméable sur la banquette arrière, saisit sa lampe de poche dans la boîte à gants et poussa la portière.

L’air extérieur était lourd, saturé d’une odeur puissante d’humus, de pourriture végétale et d’ozone. La pluie la détrempa de la tête aux pieds en l’espace de quelques secondes. Contournant le capot tiède de la voiture, elle se baissa pour inspecter le dessous du moteur, braquant le rayon jaune et tremblant de sa torche vers le sol mouillé. Rien. Pas de flaque d’huile suspecte, pas d’odeur de brûlé. Juste la boue.

C’est alors que le bruit cessa.

Ce ne fut pas une diminution progressive du vent ou une simple accalmie dans l’averse. La pluie s’arrêta net, instantanément, comme si une main invisible avait fermé une vanne géante suspendue au-dessus de la canopée. Les grosses gouttes d’eau qui étaient sur le point de se détacher des feuilles des chênes se figèrent. Le bruissement discret du ruisseau qui coulait dans le fossé s’éteignit.

Un silence absolu, minéral, d’une densité presque physique, s’abattit sur la départementale.

Marie se redressa lentement, le cœur subitement serré par un pressentiment absurde et glacé.

— Allô ? dit-elle.

Sa propre voix lui parut étrangement étouffée, sans écho, comme immédiatement absorbée par une ouate invisible.

Au-dessus des arbres, la voûte céleste ne laissait apercevoir aucune étoile, totalement occultée par des nuages denses. Pourtant, une clarté étrange, d’un blanc laiteux et sans source apparente, commença à filtrer à travers la frondaison. Cette lumière n’éclairait pas la scène de l’extérieur ; elle semblait émaner directement de l’air ambiant, modifiant la couleur des feuilles qui prirent soudain une teinte terne, grisâtre, presque métallique.

Marie fit un pas en arrière par pur réflexe. Sa botte s’enfonça dans la terre trempée, mais aucun bruit de succion ne se fit entendre. Le monde semblait avoir coupé le son.

La montre à son poignet émit une légère stridulation métallique. Elle baissa les yeux, incrédule. La trotteuse s’était immobilisée entre le neuf et le dix. L’aiguille tressautait frénétiquement sur place, prisonnière d’une seconde qui refusait obstinément de s’écouler.

Une sensation d’apesanteur brutale la frappa au creux de l’estomac. Ce n’était pas un simple vertige, mais plutôt la perception physique d’un ascenseur émotionnel qui décroche, arrachant le sol sous ses pieds. L’air autour d’elle devint subitement glacial, saturé d’une odeur de poussière sèche, d’électricité statique et de fer chauffé à blanc qui lui brûla les narines.

Puis, la clarté blanche s’intensifia jusqu’à devenir aveuglante, saturant son champ de vision.

Marie tenta de crier, d’appeler Marc, mais sa gorge, complètement verrouillée, ne produisit aucun son. Ses paupières se fermèrent d’elles-mêmes sous cet éclat insoutenable. Pendant ce qu’elle évalua, dans un vertige mental, à une dizaine de secondes tout au plus — à peine le temps de retenir son souffle —, elle se sentit traversée de part en part par une vibration profonde, une fréquence basse et lancinante qui faisait résonner sa cage thoracique jusque dans la moelle de ses os.

Et puis, la lumière s’éteignit d’un coup.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était debout sur le bas-côté.

Elle inspira brutalement, la poitrine douloureusement oppressée, comme une apnéiste que l’on remonterait in extremis à la surface de l’eau. La pluie s’abattait de nouveau sur son visage, froide, cinglante et bien réelle. Le bruissement familier du vent dans les branches était revenu, chaotique et rassurant.

Marie posa une main tremblante sur son thorax, sentant les battements affolés de son cœur.

— Mon Dieu…, hoqueta-t-elle, les jambes flageolantes.

Elle se tourna vivement vers la route, cherchant machinalement sa voiture des yeux.

La citadine n’était plus là.

À la place exacte où elle venait de garer son véhicule dix minutes plus tôt, il n’y avait plus que de l’herbe rase et un fossé gorgé d’eau bordé de pierres moussues. Aucune trace de pneumatiques sur la terre meuble, aucun débris de plastique, pas la moindre huile de vidange. Rien. Le bitume était vide.

Un frisson d’incompréhension absolue, d’une nature presque animale, la traversa. Elle balaya le secteur avec sa lampe de poche, le rayon jaune fendant le rideau de pluie sans rencontrer le moindre obstacle métallique. Sa voiture s’était évaporée.

— C’est une plaisanterie... Marc ? C’est pas drôle !

Personne ne répondit. Seul le grondement lourd et lointain d’un semi-remorque sur une artère plus importante venait déchirer le tissu de la nuit.

Marie essuya rageusement l’eau de pluie qui ruisselait sur ses paupières et baissa les yeux vers sa montre. Le boîtier en acier reflétait la faible lueur de sa torche. Les aiguilles s’étaient remises en marche, indifférentes à sa panique. Il était 21 h 24.

Dix minutes. Il s’était écoulé exactement dix minutes depuis qu’elle s’était immobilisée sur cette portion de route.

La panique, froide et méthodique, commença à s’insinuer sous sa peau, contaminant ses pensées. On lui avait volé sa voiture. C’était l’unique explication rationnelle, la seule que son esprit refusant de sombrer pouvait tolérer. Quelqu’un s’était approché dans l’obscurité pendant qu’elle subissait ce malaise absurde, avait réussi à crocheter et démarrer le véhicule en un temps record, avant de s’enfuir en silence. C’était insensé, techniquement improbable en si peu de temps, mais c’était un rempart contre le vide.

Elle serra son manteau trempé contre son torse. Son sac à main avait disparu avec l’habitacle. Elle n’avait plus sur elle que son vêtement, sa lampe de poche et la clé de contact de la voiture qu’elle serrait encore machinalement, au creux de sa paume droite, au point de s’en entailler la chair avec le métal.

Il n’y avait pas d’alternative. Il lui fallait marcher. Le village n’était qu’à deux kilomètres en contrebas, au bout de cette longue ligne droite qui menait au lotissement des Genêts.

Marie s’engagea d’un pas raide sur l’asphalte noir. Ses bottes lourdes résonnaient lourdement à chaque foulée. La pluie ne faiblissait pas, mais la jeune femme ne ressentait même plus la morsure du froid. Toute son énergie, toute sa conscience étaient tendues vers un unique objectif : apercevoir la lueur rassurante des premiers réverbères.

Pendant qu’elle avançait dans la nuit, un malaise persistant, lancinant, vint parasiter son esprit. La route elle-même semblait différente. L’asphalte, qu’elle savait profondément défoncé par le passage répété des tracteurs et des camions bennes de la région, paraissait parfaitement lisse, presque neuf sous ses semelles. Un immense bosquet de noisetiers sauvages qui signalait traditionnellement le virage serré avant l’entrée du bourg avait totalement disparu ; à sa place se dressait un muret de pierres sèches parfaitement alignées qu’elle n’avait jamais vu de sa vie.

— Ils ont fait des travaux... la semaine dernière ? murmura-t-elle d’une voix chevrotante, tentant désespérément de colmater les brèches de sa propre réalité.

Mais la sensation de décalage temporel et spatial ne faisait qu’enfler, menaçant de l’asphyxier.

Au bout d’une vingtaine de minutes d’une marche forcée qui lui parut durer des heures, les premières habitations du lotissement se profilèrent dans la brume.

Marie s’immobilisa au niveau du panneau d’agglomération. Le nom du village était bien là, mais la plaque métallique blanche était piquée de rouille sur ses rebords, portant les stigmates d’années d’intempéries non traitées.

Le quartier résidentiel baignait dans un silence de mort. La quasi-totalité des fenêtres étaient sombres. Marie bifurqua dans l’allée des Mésanges, sa rue. Ses mollets la brûlaient, et le bas de son pantalon était maculé d’une boue épaisse.

Elle n’avait plus qu’une seule idée fixe, un mantra obsédant : pousser le portillon, sentir la chaleur familière de l’entrée, entendre la voix de Marc et serrer sa fille dans ses bras pour balayer ce cauchemar éveillé.

Elle tourna au coin de l’allée.

Au numéro 12, leur maison se dressait sous la pluie battante.

Marie stoppa net sa course. Un hoquet d’incompréhension pure resta coincé dans sa gorge, lui coupant le sifflet.

Ce n’était plus leur maison. Du moins, plus du tout sous l’aspect qu’elle lui connaissait.

La façade, qui affichait un crépi blanc éclatant et immaculé le matin même, arborait désormais une teinte grisâtre, terne, patinée par les intempéries et le temps. Le volet en bois de la chambre du haut, que Marc s’était juré de repeindre au cours du week-end, avait été remplacé par un volet roulant moderne en PVC sombre. Quant au jeune bouleau qu’ils avaient planté ensemble à la naissance de Léa — un frêle arbrisseau qui lui arrivait à peine aux épaules —, il s’élançait désormais à plus de six mètres de haut, étendant de lourdes branches feuillues au-dessus de la toiture du garage.

Dans l’allée de stationnement, une berline grise, imposante et inconnue, occupait l’espace. La citadine de Marc était introuvable.

— Qu’est-ce que...

Marie fit quelques pas chancelants sur les graviers. Le craquement sous ses semelles lui parut insupportablement bruyant.

Elle s’avança vers le porche. La porte d’entrée en bois clair avait disparu, supplantée par un modèle blindé ultra-moderne, agrémenté d’un petit boîtier de digicode lumineux qui projetaillait une lueur bleue dans l’obscurité de l’auvent.

Ses mains se mirent à trembler d’une secousse incontrôlable. Elle tendit les doigts et effleura le métal froid de la poignée. C’était verrouillé, hermétique.

Elle leva son poing durci et tambourina de toutes ses forces sur le panneau. Une fois. Deux fois.

— Marc ! cria-t-elle, sa voix totalement vrillée par la panique. Marc, c’est moi ! Ouvre-moi !

Le silence du lotissement sembla s’alourdir encore, imperméable à ses appels. Aucune lumière ne s’alluma à l’étage.

Marie recula de deux pas sur le gravier, basculant la tête en arrière pour planter son regard désespéré vers la fenêtre de la chambre principale.

— Marc ! hurla-t-elle à s’en rompre les cordes vocales, laisse-moi entrer ! J’ai eu un accident sur la route, ma voiture a disparu !

Soudain, une lueur jaune orangé filtra à travers les rideaux du rez-de-chaussée. Des pas lourds, hésitants, résonnèrent derrière la porte blindée, suivis du déclic métallique d’un verrou qu’on libère.

Marie fit un pas en avant, un souffle de soulagement immense prêt à franchir ses lèvres. Enfin. C’était terminé. Elle allait pouvoir s’expliquer.

La porte s’entrebâilla lentement.

Dans l’encadrement, baigné par la clarté chaude du couloir, se tenait un petit garçon d’environ sept ou huit ans, vêtu d’un pyjama bleu à motifs. Il frottait ses yeux encore gonflés de sommeil, observant l’inconnue trempée et hagarde avec un mélange de surprise et d’appréhension légitime.

Marie s’immobilisa, la bouche bée, totalement désorientée.

— Qui est-ce, Antoine ? s’enquit une voix de femme, mature et fatiguée, depuis le fond du couloir.

Une femme d’une trentaine d’années, en robe de chambre bordeaux, apparut derrière l’enfant. Elle posa une main protectrice et instinctive sur l’épaule du garçonnier, toisant Marie avec une hostilité polie mais ferme.

— Madame ? Qu’est-ce que vous faites là à pareille heure ? Qu’est-ce que vous voulez ?

Marie balaya la silhouette de la femme du regard, incapable d’aligner deux mots cohérents.

— Je... où est Marc ? bafouilla-t-elle, les dents claquant sous l’effet combiné du froid polaire et du choc nerveux. C’est... c’est chez moi ici. Où est mon mari ?

La femme fronça les sourcils, son expression basculant de la méfiance à une vive inquiétude face à l’état de détresse absolue de cette intruse trempée jusqu’aux os qui serrait une clé de voiture dans sa main blanche.

— Marc ? répéta la femme, incrédule.

Elle pivota vers la cage d’escalier, haussant le ton :

— Marc ! Descends tout de suite ! Il y a quelqu’un pour toi à la porte !

Des pas rapides, lourds, dévalèrent les marches en bois. Un homme émergea dans le champ de vision de Marie.

Le cœur de Marie fit un bond d’une violence inouïe dans sa cage thoracique, manquant de s’arrêter. C’était lui. C’étaient ses traits, ses épaules carrées, son implantation de cheveux, ce regard noisette qu’elle portait en elle.

Mais le visage de Marc n’avait plus rien à voir avec celui de l’homme de trente-deux ans qui l’avait embrassée ce matin-là.

Ses tempes étaient largement grisonnantes, zébrées de blanc. Des rides profondes et cassantes marquaient le coin de ses yeux et creusaient durablement son front. Son visage tout entier portait la marque indélébile d’une fatigue chronique, d’un deuil ancien et silencieux qui avait affaissé sa posture. Il portait un t-shirt ample et un pantalon de survêtement qu’elle ne lui avait jamais connu.

Marc s’immobilisa net à deux pas du seuil. Son regard croisa celui de Marie.

Pendant trois secondes suspendues, éternelles, le temps cessa de nouveau de s’écouler dans l’entrée de la maison. Le silence devint si total qu’on ne percevait plus que le bruit des gouttes d’eau s’écrasant sur le tapis de coco.


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