La petite table
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Fatou tourna rapidement la tête et passa le revers de sa main sur sa joue.
— Je ne pleure pas.
Rokhaya la regarda avec cette insistance tranquille dont seuls les enfants sont capables. À cinq ans, elle ne savait pas encore reconnaître tous les mensonges des adultes, mais celui-là lui parut étrange.
— Mais tes yeux sont mouillés.
Fatou esquissa un sourire.
— C'est la fumée.
Rokhaya regarda autour d'elle.
Il n'y avait pas de fumée.
Elle allait le faire remarquer lorsque sa mère lui tendit un morceau de pain.
— Tiens. Va manger avec tes frères.
La petite fille prit le pain sans quitter sa mère des yeux.
Fatou lui caressa la joue.
Deux petites fossettes apparurent lorsque Rokhaya finit par sourire.
— Allez, va.
Elle partit en courant.
Fatou attendit qu'elle ait disparu derrière le rideau avant de fermer les yeux.
Sur le lit, derrière elle, une petite valise était ouverte.
Vide.
Pour l'instant.
⁂
Dakar commençait à s'agiter.
Les klaxons se répondaient dans les rues. Les premiers cars rapides étaient déjà bondés. Des vendeuses installaient leurs marchandises au bord des routes tandis que des hommes pressaient le pas pour rejoindre leur travail.
Fatou connaissait cette ville dans ce qu'elle avait de plus difficile.
Elle connaissait les journées commencées avant le soleil.
Les pièces que l'on comptait avant d'acheter le repas.
Les crédits accordés par le boutiquier.
Les promesses faites aux enfants lorsqu'on ne savait pas encore comment les tenir.
Elle connaissait surtout cette phrase :
Demain, ça ira mieux.
Elle se la répétait depuis son divorce avec Abdurrahmane.
Au début, elle l'avait vraiment cru.
Puis elle avait compris que les lendemains ne devenaient pas meilleurs simplement parce qu'on les attendait.
Il fallait aller les chercher.
Alors Fatou avait commencé à vendre.
Pas dans une boutique.
Elle n'en avait pas les moyens.
Avec une table.
Une petite table qu'elle installait presque chaque matin au bord d'une rue passante.
Elle y disposait ce qu'elle avait réussi à acheter : quelques produits de consommation courante, des articles qu'elle pouvait revendre avec une petite marge, parfois des marchandises qu'elle était allée chercher elle-même jusqu'au port.
Son commerce changeait selon les occasions et selon l'argent disponible.
La table, elle, ne changeait jamais.
Au début, certaines femmes du quartier avaient souri.
— Fatou, maintenant tu fais le marché ?
Elle répondait :
— Maintenant, je nourris mes enfants.
Cela suffisait généralement à arrêter la conversation.
Fatou n'avait jamais aimé qu'on la plaigne.
Elle préférait rentrer le soir avec mille francs gagnés par son travail plutôt que d'attendre qu'on lui tende la main.
Les hommes du quartier la respectaient pour cela.
Certaines femmes aussi.
D'autres continuaient à parler.
Fatou les laissait parler.
Les paroles ne payaient ni le riz, ni l'huile, ni les cahiers.
⁂
Ce matin-là, elle installa sa marchandise plus lentement que d'habitude.
Son esprit était ailleurs.
Une cliente prit un article.
— C'est combien ?
Fatou lui donna le prix.
— Ah non, c'est cher !
— Ce n'est pas cher. Je ne gagne presque rien dessus.
— Fais-moi un prix.
Fatou hésita.
Normalement, elle aurait défendu sa marge jusqu'au dernier franc.
— D'accord.
La femme la regarda, surprise.
— Aujourd'hui, tu es généreuse.
Fatou ne répondit pas.
Elle rangea l'argent dans la petite pochette nouée sous son pagne.
Puis elle regarda au loin.
Depuis plusieurs jours, Abdurrahmane appelait.
Et depuis plusieurs jours, elle trouvait une raison de reporter la discussion.
Mais elle savait qu'elle ne pourrait pas l'éviter éternellement.
Il voulait Rokhaya à Kolda.
Sa fille.
Sa petite fille de cinq ans.
⁂
Abdurrahmane avait quitté le Mali très jeune.
À dix-huit ans, il était arrivé au Sénégal avec cette ambition particulière des gens qui comprennent très tôt qu'ils ne pourront compter que sur eux-mêmes.
Il avait étudié.
Beaucoup.
Il s'était construit.
Il était devenu un homme respecté, instruit, installé à Kolda, où sa réussite professionnelle lui avait donné une place importante.
Il aimait la terre, l'élevage, les affaires.
Et il aimait pouvoir dire que ses enfants recevraient une bonne éducation.
Fatou ne lui retirait pas cela.
Même après leur séparation, elle ne disait jamais à ses enfants que leur père était un mauvais homme.
Elle avait trop souffert de leur histoire pour vouloir en faire l'héritage de ses enfants.
Mais elle connaissait aussi Abdurrahmane.
Sa fierté.
Ses principes.
Sa manière de décider puis de considérer que la discussion était terminée.
Et maintenant il avait décidé que Rokhaya devait venir vivre avec lui.
À Kolda.
— Elle aura de meilleures conditions, lui avait-il dit.
Cette phrase revenait sans cesse dans la tête de Fatou.
Parce qu'elle était difficile à combattre.
Abdurrahmane avait une grande maison.
Une situation confortable.
Une clinique.
De quoi nourrir correctement ses enfants.
De quoi les scolariser.
De quoi leur acheter des vêtements.
Fatou regarda sa petite table.
Elle aurait voulu pouvoir répondre :
Moi aussi.
Mais ce n'était pas vrai.
Pas encore.
⁂
À midi, elle rentra à la maison.
Avant même d'ouvrir complètement la porte, elle entendit :
— Maman !
Rokhaya surgit.
Elle se jeta contre elle.
Fatou faillit perdre l'équilibre.
— Doucement !
Rokhaya riait.
Fatou posa son sac et regarda sa fille.
Elle était belle.
Une peau noire, un visage vif, de grands yeux curieux et ces fossettes qui apparaissaient au moindre sourire.
Elle parlait beaucoup.
Elle posait encore plus de questions.
Et lorsqu'une réponse ne lui convenait pas, elle en posait une autre.
— Tu as vendu beaucoup ?
— Un peu.
— Tu as ramené quelque chose ?
Fatou fit semblant de s'indigner.
— Donc quand ta mère rentre, la première chose que tu demandes, c'est ce qu'elle a ramené ?
Rokhaya éclata de rire.
— Non !
— Si !
Fatou l'attrapa.
La petite tenta de s'échapper en riant.
Pendant quelques secondes, Fatou oublia tout.
Kolda.
Abdurrahmane.
La valise.
L'argent.
Elle était simplement une mère qui jouait avec sa fille.
Puis son regard croisa celui d'Ibrahima.
Il était debout près de la porte.
Il avait compris que quelque chose n'allait pas.
⁂
Les enfants de Fatou avaient appris tôt à observer leur mère.
Mamadou, l'aîné, restait très attaché à elle. Généreux, affectueux, il pouvait donner ce qu'il avait sans réfléchir au lendemain.
Ibrahima était différent.
Plus pratique.
Plus organisé.
Il regardait.
Il calculait.
Il cherchait des solutions.
Aïssatou, elle, avait son caractère. Très proche de son père, elle savait parfois utiliser cette relation, ce qui provoquait des tensions avec ses frères.
Ils pouvaient se disputer violemment.
Puis se retrouver autour de l'essentiel.
Et l'essentiel, depuis le divorce, avait souvent le même visage :
Fatou.
Ibrahima attendit que Rokhaya soit sortie avant de demander :
— Il a encore appelé ?
Fatou s'immobilisa.
— Qui ?
— Papa.
Elle le regarda.
— Occupe-toi de tes affaires.
— Donc il a appelé.
Fatou soupira.
Elle commença à ranger quelques affaires.
— Il veut toujours qu'elle parte ?
Cette fois, Fatou ne répondit pas.
Ibrahima comprit.
— Tu vas accepter ?
— Je n'ai pas dit ça.
— Alors n'accepte pas.
La réponse avait été immédiate.
Fatou se retourna.
— Les choses ne sont pas aussi simples.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est son père.
— Et toi, tu es sa mère.
Fatou le fixa.
Les enfants avaient parfois cette cruauté innocente de dire exactement la phrase qu'un adulte essayait d'éviter.
— Ibrahima...
— Elle est petite.
— Je sais.
— Elle ne connaît même pas Kolda.
— Je sais.
— Alors pourquoi elle doit partir ?
Fatou posa ce qu'elle tenait.
— Parce que parfois, être une mère, ce n'est pas seulement garder son enfant près de soi.
Ibrahima fronça les sourcils.
— Ça veut dire quoi ?
Fatou chercha ses mots.
— Ça veut dire vouloir ce qui est mieux pour lui, même quand ça fait mal.
Il secoua la tête.
— Moi, je ne veux pas qu'elle parte.
Fatou baissa les yeux.
— Moi non plus.
⁂
L'après-midi, elle retourna travailler.
Mais les paroles d'Ibrahima l'accompagnèrent.
Et toi, tu es sa mère.
Oui.
Elle était sa mère.
Alors pourquoi avait-elle l'impression que la pauvreté était en train de lui retirer ce droit ?
Elle se mit en colère contre elle-même.
Elle pensa à toutes ces femmes qui avaient connu le divorce.
À celles qui avaient dû recommencer sans métier, sans revenu fixe, parfois sans soutien.
Elle s'était juré de ne dépendre de personne.
Elle avait tenu.
Difficilement, mais elle avait tenu.
Seulement, tenir n'était pas toujours suffisant.
Il fallait payer l'école.
Nourrir les enfants.
Les habiller.
Préparer leur avenir.
Et plus ils grandissaient, plus les besoins grandissaient avec eux.
Fatou regarda ses mains.
Elles portaient déjà les marques du travail.
Elle aurait travaillé deux fois plus.
Trois fois plus.
Mais une journée ne contenait que vingt-quatre heures.
⁂
En fin d'après-midi, une femme du quartier s'arrêta devant sa table.
Elle connaissait Fatou depuis longtemps.
— Ça ne va pas ?
— Si.
— Je te connais.
Fatou sourit.
— Tout le monde me connaît aujourd'hui.
La femme prit un petit tabouret et s'assit.
— C'est les enfants ?
Fatou hésita.
Puis elle murmura :
— Leur père veut prendre Rokhaya.
La femme resta silencieuse quelques secondes.
— À Kolda ?
Fatou acquiesça.
— Et tu ne veux pas.
Ce n'était pas une question.
— Elle a cinq ans.
— Son père peut s'occuper d'elle ?
— Matériellement ? Oui.
— Et le reste ?
Fatou la regarda.
C'était précisément la question qu'elle n'arrivait pas à résoudre.
Et le reste ?
Qui consolerait Rokhaya lorsqu'elle pleurerait ?
Qui saurait qu'elle avait peur simplement en regardant son visage ?
Qui comprendrait qu'elle mentait lorsqu'elle disait que tout allait bien ?
Qui lui donnerait ce que l'argent n'achetait pas ?
Fatou reprit :
— Il y a sa famille là-bas.
Elle n'ajouta rien.
Elle n'avait pas besoin.
La femme comprit.
— Prie.
Fatou eut un sourire triste.
— C'est ce que je fais.
— Et après, décide pour ta fille. Pas pour toi.
La phrase lui fit mal.
Parce qu'elle ressemblait trop à la vérité.
⁂
Le soir, Abdurrahmane appela.
Cette fois, Fatou décrocha.
— Allô ?
— Fatou.
— Oui.
Quelques banalités.
Puis le silence.
Enfin, Abdurrahmane aborda le sujet.
— Tu as réfléchi ?
— Oui.
— Et ?
Fatou regarda Rokhaya, qui jouait un peu plus loin.
— Elle est encore petite.
— Nous avons déjà parlé de ça.
— Pour toi, peut-être. Pour moi, non.
Abdurrahmane soupira.
— Fatou, je ne veux pas me disputer avec toi.
— Moi non plus.
— Alors réfléchissons pour l'enfant.
Fatou sentit la colère monter.
— Tu crois que je réfléchis pour qui ?
Silence.
Elle se calma.
— C'est ma fille, Abdurrahmane.
— C'est aussi la mienne.
— Je sais.
— Elle doit connaître son père. Elle doit grandir avec moi aussi.
Fatou ne répondit pas.
— Ici, elle pourra étudier correctement. Je vais m'occuper d'elle.
— Et si elle veut rentrer ?
Abdurrahmane hésita à peine.
— Elle pourra venir te voir.
Ce n'était pas la réponse qu'elle avait demandée.
— Je te demande : si elle veut rentrer vivre avec moi ?
Nouveau silence.
— Fatou, ne compliquons pas les choses avant même qu'elles commencent.
Elle ferma les yeux.
C'était tellement lui.
Toujours avancer.
Toujours considérer les problèmes lorsqu'ils arrivaient.
— Je veux qu'elle étudie, dit-elle enfin.
— Moi aussi.
— Je veux qu'elle réussisse.
— Elle réussira.
— Et je ne veux jamais qu'elle pense que je l'ai abandonnée.
Cette fois, Abdurrahmane ne répondit pas immédiatement.
Sa voix fut plus douce lorsqu'il reprit :
— Elle ne pensera pas ça.
Fatou regarda sa fille.
Elle aurait voulu le croire.
⁂
Après l'appel, elle resta longtemps assise.
Rokhaya finit par venir vers elle.
— C'était papa ?
Fatou leva la tête.
— Oui.
— Il est où ?
— À Kolda.
— C'est loin ?
Fatou sourit.
— Un peu.
— Plus loin que le port ?
Fatou éclata de rire malgré elle.
— Beaucoup plus loin que le port.
Rokhaya réfléchit.
— Il y a quoi là-bas ?
— Beaucoup de choses.
— Il y a des mangues ?
— Oui.
— Beaucoup ?
— Beaucoup.
— Et papa a une grande maison ?
Fatou la regarda.
— Oui.
Les yeux de Rokhaya s'illuminèrent.
— Plus grande qu'ici ?
La question était innocente.
Mais Fatou sentit quelque chose se briser légèrement en elle.
— Oui, ma fille. Beaucoup plus grande.
Rokhaya sourit.
— Je veux voir.
Fatou la fixa.
Voilà.
C'était peut-être aussi simple que cela pour un enfant.
Voir.
Découvrir.
Puis revenir.
Rokhaya ne savait pas encore que les adultes pouvaient transformer un voyage en changement de vie.
— Tu aimerais aller voir ton papa ?
— Avec toi ?
Fatou sentit son cœur se serrer.
— Non. Toute seule.
Le sourire disparut.
— Pourquoi tu ne viens pas ?
— Parce que maman doit travailler.
— Alors j'attends.
Fatou détourna le regard.
— Tu pourrais partir quelques jours.
— Et après je reviens ?
Cette fois, Fatou prit le visage de sa fille entre ses mains.
— Écoute-moi bien.
Rokhaya devint sérieuse.
— Où que tu sois, je suis ta maman.
— Je sais.
— Même si tu es loin.
— Je sais.
— Même si on ne se voit pas tous les jours.
Rokhaya commença à comprendre qu'il ne s'agissait peut-être plus d'une simple conversation sur les mangues de Kolda.
— Je veux rester avec toi.
Fatou la serra contre elle.
— Je sais.
La petite fille posa sa tête contre sa poitrine.
Fatou sentit les larmes revenir.
Elle les retint.
Pas devant elle.
Pas encore.
⁂
Cette nuit-là, les enfants s'endormirent.
Fatou attendit.
Lorsque la maison fut silencieuse, elle sortit la petite valise.
Elle la posa sur le lit.
Puis ouvrit l'armoire.
Un premier vêtement.
Elle le plia.
Le posa dans la valise.
Un deuxième.
Puis un troisième.
Elle prit un petit boubou que Rokhaya aimait beaucoup.
Elle le porta quelques secondes contre son visage avant de le ranger.
Chaque vêtement ressemblait à une trahison.
Elle continua pourtant.
Parce qu'elle avait pris sa décision.
Pas parce qu'elle voulait se débarrasser de sa fille.
Pas parce qu'elle l'aimait moins.
Précisément parce qu'elle l'aimait suffisamment pour accepter l'idée qu'une vie meilleure puisse peut-être commencer loin d'elle.
Lorsqu'elle eut terminé, elle s'assit au bord du lit.
Rokhaya dormait dans la pièce voisine.
Fatou se leva et alla la regarder.
La petite fille avait une main sous la joue.
Paisible.
Inconsciente du bouleversement qui approchait.
Fatou s'accroupit près d'elle.
Elle passa doucement la main sur ses cheveux.
Puis murmura :
— Un jour, tu comprendras peut-être.
Rokhaya bougea légèrement.
Fatou retira sa main.
Elle retourna vers la valise.
La referma.
Le bruit de la fermeture lui parut immense dans le silence de la maison.
Elle resta debout devant elle.
Demain, elle retournerait derrière sa petite table.
Elle négocierait cinquante francs.
Elle sourirait aux clientes.
Elle rentrerait préparer le repas.
Elle ferait tout ce qu'elle faisait chaque jour.
Mais quelque chose avait changé.
Dans quelques jours, Rokhaya quitterait Dakar.
Elle partirait vivre chez son père à Kolda.
Fatou ignorait encore ce que sa fille y trouverait.
Elle ignorait les larmes.
Les humiliations.
Les nuits à travailler malgré la fatigue.
Les prières murmurées dans la solitude.
Elle ignorait surtout que cette petite fille qu'elle envoyait loin d'elle passerait une partie de sa vie à essayer de comprendre pourquoi elle avait dû partir.
Fatou posa une dernière fois la main sur la valise.
Puis elle éteignit la lumière.
Dans l'obscurité, deux larmes coulèrent enfin sur ses joues.
Cette fois, il n'y avait pas de fumée.








