Prologue — C’est ici que tout commence
PROLOGUE — C’EST ICI QUE TOUT COMMENCE
Ce journal voyage avec moi depuis assez longtemps pour que sa couverture porte déjà les marques de la route, alors que ses pages sont demeurées presque entièrement blanches.
Je l’ai emporté sous la pluie, dans la poussière et jusque dans des lieux où je n’aurais jamais dû penser à écrire. Il a dormi au fond de ma sacoche entre mes rations, mes cartes et quelques objets ramassés en chemin. Plusieurs fois, j’ai cru que je finirais par l’ouvrir. Plusieurs fois, j’ai remis cela au lendemain.
Je ne savais pas quoi lui confier.
Ou peut-être que je ne savais simplement pas par où commencer.
J’aurais pu parler de Valemont.
Des murs de pierre du fort où j’ai grandi. De mon père qui corrigeait la position de mes épaules lorsque je tendais mon arc. De ma mère qui me répétait qu’apprendre à se battre n’avait de sens que si l’on savait aussi pourquoi on le faisait.
Ils étaient soldats tous les deux.
Je crois que, pendant longtemps, je n’ai jamais imaginé pouvoir devenir autre chose.
Lorsque j’ai rejoint l’armée, leur présence rendait les premières marches plus simples. Je connaissais déjà le poids d’un arc, celui d’un paquetage et celui des attentes que l’on place sur les épaules d’un soldat. J’avais grandi parmi les entraînements, les ordres et les récits de batailles.
Puis les récits sont devenus les miens.
Les marches se sont succédé.
Les batailles aussi.
Au début, je retenais encore les lieux. Je me souvenais des collines, des villages traversés, du visage de ceux qui combattaient à mes côtés. Après quelque temps, tout a commencé à se confondre.
La boue.
La fumée.
Le bruit du métal.
Les cris.
L’odeur laissée par un champ de bataille lorsque tout était terminé.
On apprend vite à ne plus regarder certaines choses trop longtemps.
On apprend surtout à avancer.
J’ai tiré des flèches parce qu’on me disait où tirer. J’ai vu des hommes tomber et j’ai continué à tendre la corde de mon arc. À cette époque, cela me paraissait simple.
Il y avait ceux que je devais protéger.
Et ceux qui se trouvaient en face.
Puis la guerre m’a pris mes parents.
Une bataille parmi tant d’autres.
Pour ceux qui rédigèrent les rapports, leur mort ne représentait probablement que deux lignes ajoutées à une liste déjà trop longue.
Pour moi, elle fut la fin de tout ce que j’avais connu.
Je me souviens avoir regardé les morts autour de moi et avoir pensé que personne ne viendrait plus m’attendre lorsque cette guerre serait terminée.
Et c’est là qu’une autre pensée m’est venue.
Une pensée que j’aurais préféré ne jamais avoir.
Combien de fois avais-je fait la même chose à quelqu’un d’autre ?
Je ne connais pas les noms de tous ceux que mes flèches ont frappés.
Je ne sais pas lesquels étaient des pères.
Lesquels étaient des mères.
Lesquels avaient quelque part un enfant qui attendait leur retour.
J’avais toujours pensé combattre pour protéger les miens.
Pourtant, quelque part, j’avais peut-être laissé d’autres enfants attendre derrière une porte qui ne s’ouvrirait jamais.
Je ne sais toujours pas quoi faire de cette pensée.
Je sais seulement qu’après cela, continuer comme avant m’est devenu impossible.
Alors j’ai quitté l’armée.
Je n’ai pas abandonné mon arc.
Je ne crois pas que je le pourrai un jour.
Mais j’ai décidé que, si je devais encore m’en servir, je voulais pouvoir regarder la personne que je serais devenue après avoir relâché la corde.
C’est ainsi que mes pas m’ont conduite jusqu’au Corbeau Blanc.
Je ne savais pas exactement ce que j’espérais y trouver.
Peut-être une autre manière de vivre.
Peut-être une manière de protéger sans participer à une nouvelle guerre.
Peut-être simplement assez de bonnes actions pour apprendre un jour à vivre avec les mauvaises.
Je ne pense pas que la rédemption fonctionne comme une balance.
Sauver une vie n’efface pas celle que l’on a prise.
Aider une famille n’en rend pas une autre entière.
Certaines choses ne peuvent pas être réparées.
Mais cela ne signifie pas que l’on doit cesser d’essayer de faire mieux.
Alors j’ai accepté des contrats.
J’ai marché sur des routes que je ne connaissais pas. J’ai traqué des créatures qui menaçaient des voyageurs, protégé des villages dont j’ignorais jusqu’au nom quelques jours auparavant et rencontré des gens que rien ne destinait à croiser mon chemin.
Peu à peu, le Corbeau Blanc a cessé d’être seulement l’endroit où je revenais entre deux contrats.
Il est devenu l’endroit que je voulais retrouver.
Pendant tout ce temps, ce journal est resté fermé.
Les batailles appartenaient aux rapports de l’armée. Les contrats appartenaient aux registres des guildes. Les blessures disparaissaient peu à peu, et les routes finissaient toujours par se fondre les unes dans les autres. Je pensais qu’un souvenir suffisamment important resterait de lui-même.
Je sais aujourd’hui que ce n’est pas vrai.
Certains visages s’effacent sans que l’on s’en aperçoive. Des voix que l’on croyait reconnaître entre toutes deviennent plus lointaines. Même les moments qui nous ont changés perdent leurs contours lorsque personne ne prend le temps de les retenir.
Je ne veux pas que cela arrive.
Ni aux personnes que je rencontrerai désormais.
Ni à celles qui appartiennent déjà à mon passé.
Alors j’écrirai.
Pas seulement les combats ou les dangers. J’écrirai les personnes rencontrées, les chemins empruntés, les choix dont je serai fière et ceux que je regretterai peut-être. J’écrirai les lieux qui méritent d’être retrouvés et ceux dans lesquels je ne souhaite jamais remettre les pieds.
J’écrirai ce que les contrats ne disent pas.
Et peut-être qu’en relisant ces pages, un jour, je pourrai mesurer le chemin parcouru.
Pas la distance.
Le reste.
Mais tu ne voyageras plus avec moi.
Tu resteras ici, dans ma chambre, au sein de la Guilde du Corbeau Blanc. À l’abri de la pluie, de la boue et des mauvaises chutes. Chaque fois que je rentrerai, je m’assiérai devant toi et je déposerai dans tes pages ce que la route m’aura confié.
Ce sera mon dernier geste avant de considérer une aventure comme véritablement terminée.
Lorsque l’encre aura séché, je saurai que je suis revenue.
Revenue dans cette chambre sous les combles.
Revenue sous la bannière du Corbeau Blanc.
Revenue auprès de ceux qui ont fini par faire de cette guilde autre chose qu’un simple lieu où dormir entre deux départs.
Mon foyer.
Je ne sais pas si les routes qui m’attendent me permettront un jour de trouver cette rédemption que je cherche.
Peut-être n’existe-t-elle même pas.
Mais je peux choisir ce que je ferai de chaque jour qui m’est encore accordé.
Je peux choisir pourquoi je tendrai mon arc.
Je peux choisir ceux que je protégerai.
Et je peux choisir de ne plus laisser disparaître les histoires de ceux qui croiseront ma route.
Je ne sais pas encore combien de pages je remplirai, ni quelles routes s’ouvriront devant moi.
Je sais seulement qu’à partir de maintenant, je ne laisserai plus les souvenirs disparaître sans essayer de les retenir.
C’est ici que tout commence.








