Chapter 1 : Prt 1
Chapitre 1 — L'Obscurité
Avant le premier matin, avant la première nuit, avant même que le mot « avant » ait un sens, il n'y avait rien. Pas de ciel, pas de sol, pas de vent. Pas de silence non plus, car le silence suppose une oreille pour l'écouter. Il n'y avait que l'obscurité, immense, égale à elle-même, qui ne commençait nulle part et ne finissait nulle part.
Pourtant, dans ce noir sans bord, trois présences veillaient.
La première était la Vie. Elle ne ressemblait à rien de ce que les êtres vivants connaîtront plus tard. C'était un frémissement, une chaleur obstinée, une envie de devenir qui se cherchait un corps. Elle vibrait doucement, comme le cœur d'un enfant qui n'est pas encore né.
La deuxième était l'Espace. Elle était vaste, froide et patiente. Elle n'avait pas de forme, mais elle avait une étendue, et cette étendue était la seule chose qui existât vraiment. Là où la Vie voulait naître, l'Espace offrait de la place pour naître.
La troisième était la Réalité. Elle était la plus étrange des trois, car elle ne faisait rien, sinon rendre les choses vraies. Sans elle, la Vie n'aurait été qu'un rêve, et l'Espace qu'une idée. Elle était le sceau que l'on pose sur ce qui existe, la certitude tranquille que ce qui est, est.
Pendant un temps que personne ne compta jamais, elles restèrent côte à côte sans se toucher. Chacune sentait la présence des deux autres, comme on sent la chaleur d'un feu de l'autre côté d'un mur.
Puis quelque chose changea.
Nul ne saurait dire laquelle des trois fit le premier mouvement. Les anciens conteurs qui, plus tard, raconteront cette histoire au bord des fleuves, diront que ce fut la Vie, parce qu'elle était impatiente. D'autres diront que ce fut l'Espace, qui s'était lassé de sa propre immensité vide. D'autres encore soutiendront que ce fut la Réalité, car il fallait bien que le monde finisse par devenir réel.
Ce qui est sûr, c'est que les trois se rapprochèrent.
Elles s'effleurèrent d'abord, et l'obscurité trembla. Elles se mêlèrent ensuite, et l'obscurité se fendit. Enfin, elles s'unirent complètement, dans un élan si total que ni la Vie, ni l'Espace, ni la Réalité ne subsistèrent séparément.
Alors tout explosa.
Ce ne fut pas un bruit, car il n'y avait personne pour l'entendre. Ce fut une lumière, un cri de clarté qui jaillit dans toutes les directions à la fois. Des rivières de feu se déroulèrent dans le noir. Des poussières incandescentes s'élancèrent vers des lointains qui n'existaient pas une seconde plus tôt et qui, en les recevant, se mirent à exister. L'Espace se déploya comme une main immense qui s'ouvre. La Vie se dispersa en étincelles, chacune portant en elle la promesse d'un être futur. Et la Réalité, elle, se posa sur chaque chose, une à une, comme une paume sur un front, pour dire : « Tu es. »
L'obscurité recula. Elle ne disparut pas, car elle avait été là la première et elle avait le droit de rester, mais elle cessa d'être la seule maîtresse des lieux. Elle devint le fond sur lequel la lumière allait dessiner son œuvre.








