Prologue
Le 10 mai 2006
Aujourd’hui, j’ai 14 ans. Je devrais me lever en sautant de joie, heureuse de cette journée en mon honneur. Je devrais dévaler les escaliers de l’appartement en courant pour aller retrouver mes parents et mon frère, qui me souhaiteraient un joyeux anniversaire. Ils me prendraient dans leurs bras. Me câlineraient. Me diraient que je suis une belle jeune fille. Mon frère me taquinerait, comme tout frère avec sa sœur. Mais rien ne m’empêcherait d’être heureuse car aujourd’hui c’est mon anniversaire.
Aujourd’hui, je devrais me préparer pour passer ma journée avec mes amies au collège. J’aurais passé une belle tenue, achetée pour l’occasion. Je retrouverais ma meilleure amie qui me sauterait dans les bras et me hurlerait à l’oreille un « Joyeux anniversaire ! ». On parlerait de ce beau gosse sur lequel je bave tous les jours. Je le croiserais dans la cour et il s’approcherait de moi pour me souhaiter à son tour un joyeux anniversaire. Peut-être même qu’il m’embrasserait comme je l’aurai rêvé si souvent.
Aujourd’hui, je devrais passer ma soirée avec ma famille, tous les quatre réunis. Maman aurait fait une délicieuse pâtisserie pour l’occasion. Une belle tarte aux fraises comme je les aime. Elle y aurait soigneusement planté quatorze bougies allumées. Ils me chanteraient Happy birthday en chœur. Je soufflerais mes bougies sous leurs applaudissements. Mes parents m’offriraient leur cadeau, peut-être un joli bijou. Mon frère n’aurait pas les mains vides non plus. Le dernier album de mon chanteur préféré. Je les remercierais et on rigolerait en se remémorant des souvenirs. On serait heureux.
Aujourd’hui j’ai 14 ans. Mais rien de tout cela ne se produira. Car en me réveillant ce matin, j’étais toujours dans cette pièce sans fenêtre qui me sert de lieu de vie. L’endroit n’a rien à envier à une prison. Par terre, le matelas sur lequel je dors depuis de bien trop nombreuses années, une unique couverture et un drap pour me tenir chaud les nuits fraîches. Un évier me permettant d’avoir de l’eau, mais seulement froide. Dans un coin, un WC. Contre un pan de mur, un portant contenant les quelques vêtements en ma possession : deux pulls, deux t-shirts, deux jupes et deux robes, avec quelques sous-vêtements. Pas besoin de plus. Dans un autre coin, les livres que je dévore à longueur de journée, pour contrer ma solitude. Unique objet qu’Ils m’autorisent à posséder.
Aujourd’hui j’ai 14 ans. Ils m’ont demandé de mettre une robe. Une nouvelle offerte en ce jour si spécial. Je pourrai la trouver belle… si je ne savais pas pourquoi ils me demandaient de la porter. Il faut que je sois jolie pour cette journée si particulière à leurs yeux. Tous les ans, depuis 6 ans, mon anniversaire est l’occasion de me faire découvrir quelque chose de nouveau. Le jour de mes 8 ans, c’était ce nouveau lieu où j’allais vivre les pires années de ma vie. À 9 ans, ils ont commencé à me faire consommer différentes substances. Ensuite… ils ont fait de moi une enfant brisée. Une enfant ? Non, ils m’ont privée de mon enfance, en réalité. J’étais autre chose, mais quoi ? Qui ?
Aujourd’hui j’ai 14 ans. Mais cette journée n’a aucun espoir à m’apporter. Ils sont venus me chercher après mon repas du midi. Enfin… après avoir mangé le contenu de la gamelle qu’il m’avait laissée par la trappe de la porte. Ils m’ont amenée dans le salon, tout était décoré comme pour une vraie fête d’anniversaire. Il y avait des ballons, des guirlandes. Une table. Vide. Elle est arrivée avec des cordes pendant qu’il me conduisait à la table.
Aujourd’hui j’ai 14 ans. Et j’ai perdu ma dernière once d’innocence. J’ai rapidement compris ce qu’il allait me faire découvrir. Les larmes coulaient déjà sur mes joues. Elle a pris un foulard, qu’elle a inséré dans ma bouche avant de le fixer derrière ma tête.
Il ne faudrait pas alerter les voisins sur ce qu’il se passe ici.
Puis, tout s’est enchaîné. Ses mains ; son souffle ; ses coups… forts, violents. J’ai hurlé à travers le foulard lorsqu’il a commencé.
J’ai cru mourir sur cette table. Mon corps a survécu, mais mon cœur s’est éteint. Plus rien ne bat en moi désormais. Je suis morte à l’intérieur. Jusqu’à aujourd’hui, ils m’avaient simplement mise à terre. Abîmée, mais pas brisée. Mais lorsque je l’ai senti, à cet endroit, mes larmes roulant sur mes joues, mon âme s’est envolée. Je ne sais combien de temps cela a duré, mais quand ils m’ont ramenée dans ma cellule, je ne tenais plus sur mes jambes. Je me suis endormie en me promettant qu’il n’y aurait plus jamais de nouvel anniversaire.
Mais la journée n’était pas finie. Ils sont revenus me chercher en fin de journée. Le soleil qui filtrait à travers les rideaux était plus doux. Ils m’ont ramenée dans ce salon. La table était toujours là. Mais cette fois elle était dressée. Ils m’ont obligé à m’asseoir sur une chaise à l’emplacement même où tout s’était déroulé. Ils m’ont obligée à manger avec eux en regardant cette table sur laquelle il m’avait arraché la dernière étincelle de vie. Et comme plus rien ne vivait en moi, j’ai agi par automatisme.
Aujourd’hui j’ai 14 ans. Je sentais toute la rage qui montait en moi. Elle venait du plus profond de cet organe qui, étrangement, battait encore dans ma poitrine. Je me suis levée brusquement en renversant la table. Surpris, ils n’ont pas réagi tout de suite. J’en ai profité pour saisir la bouteille de vin et la briser sur sa tête de sale pervers. Il s’est écroulé, inconscient, le sang coulant à l’endroit où je l’avais cogné. Elle s’est précipitée sur lui au lieu de s’occuper de moi. De ma colère. J’en ai profité pour lui planter le reste de la bouteille dans la gorge. Le sang a giclé, mais je ne voyais plus rien. Seule ma rage m’animait, vivait, brûlait : me permettant de ne pas m’effondrer. Elle s’est écroulée à côté de lui. J’ai attrapé le couteau dans le plat de viande et je me suis tournée vers lui. Sonné, ses yeux papillonnaient difficilement, mais il a pu voir la lame briller devant lui avant qu’elle ne perfore son torse.
Aujourd’hui j’ai 14 ans et je viens de tuer mes deux geôliers. Mes bourreaux. À genoux devant eux, je ne ressens rien. Deux sangs différents sur les mains. Ce sang qui coulait dans leurs veines de jumeaux. Je pourrais me lever et fuir. Mais à quoi bon ? Dehors, personne ne m’attend. Ma mère est morte. Mon père m’a abandonnée à ses frères et sœurs. Mon frère ne doit pas se souvenir de moi. Je suis déjà morte à leurs yeux. Peut-être morte aux miens.
Je fouille dans sa poche et attrape son briquet et son paquet de clopes. Je regarde cette pièce, sans émotion. La seule que je connaisse dans cette maison. Je pourrais visiter le reste à présent que je suis libre, mais à quoi cela servirait-il ? À la place, je fixe ces grands rideaux aux fenêtres.
Ce soir je serai morte. Pour de vrai. Pas qu’à l’intérieur, mais morte tout court. J’allume les cigarettes une par une. Je tire un peu dessus sans tousser, puis les dépose à différents endroits. Sur le canapé, où il m’a violée tant de fois. Sur le tapis, où ils se sont amusés avec moi, prenant eux-mêmes leur pied. Au pied des rideaux, qui cachaient les monstruosités qui se déroulaient ici. Tout doucement je vois la fumée de combustion se former. Les premières flammes se propageaient. Je prends la dernière cigarette et m’assois contre la seule porte. Dans cet espace clos qui aurait pu être une pièce où règne la joie de vivre, je regarde l’incendie grignoter les différents tissus. C’est beau, ce rougeoiement qui s’élève. Les flammes lèchent maintenant le plafond. La fumée recouvre désormais tout le haut de la pièce. Je termine ma cigarette et m’allonge au sol.
Je me laisse brûler dans ce salon qui a vu tant d’horreurs. Trop. Je viens de commettre deux meurtres, mais je ne ressens rien. Je suis vide. Moi, Eliana Torino, fille du parrain d’une des mafias new-yorkaises, je meurs seule comme je l’ai toujours été depuis que mon père m’a laissée entre leurs mains. Il me disait que je lui ressemblais énormément, que c’était trop dur pour lui, de vivre à mes côtés. Alors, il m’a confiée aux jumeaux, qui se sont découverts une nature diabolique. Ils m’ont humiliée, violée, maltraitée. Ils m’ont détruite pour ne plus que j’existe.
Aujourd’hui j’ai eu 14 ans et c’était mon dernier anniversaire. J’aurais aimé revoir mon frère une dernière fois avant de partir, mais notre père a décidé de nous séparer. Lui sera le futur parrain de notre famille. En tant qu’aînée, j’aurais pu prendre cette place. Mais... Mon père a choisi ma vie il y a six ans. Alors moi, je choisis ma mort. Ici. Au milieu de ces flammes pour me purifier avant de retrouver ma mère.
Pour toujours.
Aujourd’hui… j’ai eu 14 ans.