Chapitre 1 - En route pour le pays magique

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30 novembre 2023
8 heures de transport en commun, ça serait mentir que de dire que j'en ai pas plein de merde dans les bottes ! Enfin, façon de parler, bien sûr.
C'est l'inconvénient quand on vient d'un petit bled paumé en Normandie et qu'on doit grimper jusqu'à Paris pour choper le train et faire des changements de ligne avant de descendre au bout de plus de 6h de grande vitesse pour choper un bus puis encore un autre. L'ironie de la chose veut que j'aille m'enterrer dans un endroit encore plus paumé que chez moi : Mont-Suçon. Vous ne connaissez pas ? Normal, même Google, mon meilleur ami ne connaît pas.
Si je n'étais pas tombée sur cette petite annonce qui recherche une serveuse pour son restaurant pour le mois de décembre, je n'aurais jamais connu non plus. Non, mais sérieusement, Mont-Suçon* ? Mais qui trouve ces noms de villages chelous ? Et pourquoi surtout ? Si ça se trouve, je vais me retrouver dans un endroit où il n'y a pas de réseau, pas de wifi et que des gros pervers.
Mont-Suçon quoi !
Eh bah p'tain, d'ici à ce que ça fasse une troisième bosse à un chameau, y'a qu'un trottoir à sauter, hein !
Bon d'accord j'ai compris, on se calme sur les préjugés, Clémentine, car il faut découvrir l'intérieur du package avant de juger son emballage. J'espère juste que la surprise sera bonne comme dans les œufs kinder parce que sinon je sens que je vais me laisser glisser dans un ravin avec une vieille luge rongée par les mites. En temps normal je suis d'un naturel optimiste, même joyeux, ouais vous avez du mal à y croire, mais on en reparlera quand vous aurez passé une journée aussi pourrie que la mienne à entendre des gosses brailler dans le train ou foutre des coups de pied dans mon siège. Il y a vraiment des baffes qui se perdent et j'aurais bien joué le père fouettard, à défaut du Père Noël.
Je déteste la saison de Noël. Tout le monde donne l'impression d'être super heureux mais ce n'est qu'un leurre. Personne ne devient subitement heureux et sans problème comme par magie à cette période de l'année. Il faut aussi que je vous avoue que j'ai une dent contre cette fête et ça remonte à mes 6 ans... longue histoire pour laquelle je n'ai pas l'énergie pour me lancer dans un récit larmoyant pour le moment. Je marque une pause, mon énorme valise que je traîne derrière moi, mon sac que je pose sur le sol enneigé et tapote de mes doigts gelés sur l'écran de mon téléphone qui s'est mis en hibernation vu le manque de réaction de sa part. Manquait plus que ça !
Un coup d'œil autour de moi, je ne sais même pas où je suis et si je suis encore loin de mon lieu de destination. Bon sang, mais quelle andouille ! J'y réfléchirai à deux fois, la prochaine fois avant de dire des trucs du style « mais non, ne vous en faites pas pour moi je suis débrouillarde alors je viendrai par mes propres moyens » lorsque la gentille dame de l'annonce a proposé de venir me chercher. Je ne sais même pas où je suis, bon sang !
Je vais probablement finir bouffée par un grizzly et on ne retrouvera même pas ma petite culotte ! Une seconde, rassurez-moi, il n'y a pas de grizzly ou autre créature carnivore en Savoie ?
Dans quelle merde me suis-je fourrée ?
L'envie de pleurer de découragement est bien présente, mais le froid hivernal gèle mes larmes avant même qu'elles n'aient l'idée de couler. J'aurais dû mieux m'habiller car mes bottines en faux cuir, mon pull léger sous mon manteau long ne sont décidément pas de saison pour supporter ce froid. On est au Pôle nord ou j'ai rêvé ?
— Vous êtes perdue ma p'tite dame ?
Qui a dit ça ? Je tourne la tête vers un homme dans mon dos qui me fait sursauter, car je ne l'ai pas entendu arriver. On devrait lui accrocher une clochette autour du cou, comme les chats à celui-là ! Le terrible homme des neiges, pas si terrible que ça, au final, se tient assis sur une motoneige. Comment ai-je fait pour ne pas entendre le moteur de la bête ? C'est un mystère.
— Oui ! Je dois me rendre à Mont-Suçon, mais je ne sais plus du tout où j'en suis ! avoué-je totalement désemparée.
— Oh, vous êtes encore à deux bons jours de marche si vous faites le trajet à pied.
Deux... jours ?
— Mais ici on s'entraide alors grimpez donc. Je ne vais pas à Mont-Suçon, mais je peux vous déposer un peu plus haut pour vous rapprocher.
Je joins mes mains gelées ensemble pour le remercier de sa gentillesse bienvenue. Il m'aide à mettre mes affaires sur le porte-bagage de sa motoneige et me fait signe de monter derrière lui.
— Au fait, moi c'est Benjamin.
— Clémentine.
Il réprime un rire avant de démarrer. Oui je sais, ça porte à rire quand on doit vivre avec un tel prénom, mais je me suis forgée une carapace solide au fil des années et des moqueries que j'ai pu entendre. On m'a tout fait. Du « alors Clémentine, tu te pèles aujourd'hui ? » au « Hé, Clémentine, ça ne sent pas les agrumes par ici ? » ou encore par un « Oh, Clémentine, tu veux rejoindre ma corbeille de fruits ? » Et je ne vous parle même pas des blagues douteuses sur mon nom de famille car Clémentine Sanspoil, c'est le combo gagnant ! Oui il n'y a pas à dire, quand il s'agit de se foutre de la gueule des autres, certains ne manquent pas d'imagination.
Mon chauffeur, le gentil Benjamin me parle un peu de lui durant le trajet. Il me raconte qu'il travaille comme moniteur de ski à 2h de Mont-Suçon et qu'il serait ravi de me donner des cours si l'envie m'en dit. Moi ? Sur des skis ? Vu ma gaucherie, je serais capable de déclencher une avalanche ! Non merci. Il me donne son numéro et me dépose finalement au pied d'un petit village où je peux aller me réchauffer quelques minutes autour d'un bon chocolat chaud supplément chantilly et chamallow, et par miracle, mon iPhone capricieux fonctionne de nouveau. Je fais le tour des réseaux sociaux quand je tombe sur un post d'Insta'Stellaire, une influenceuse qui me fait beaucoup rire avec son petit grain de folie. Elle propose à ses followers, y compris moi donc, de se lancer dans un mois de défis.
Je fais défiler la liste sous mes yeux et me laisse tenter, car après tout ce n'est pas comme si j'aurais mille choses à faire à Mont-Suçon quand j'aurais terminé ma journée de travail alors tout est bon à prendre pour se divertir. Le challenge commence demain et je ris en voyant le premier défi, car finalement j'ai pris de l'avance sans le savoir en faisant la rencontre de Benjamin. Remarquez, j'ai bien son numéro si l'envie me prend de le revoir...
Cette fois je me résous à appeler la dame du restaurant où je vais travailler. Elle me rassure en me disant qu'elle sera là dans quelques heures. J'en profite pour réchauffer les glaçons qui me servent d'orteils devant un feu de cheminée et me gave de sucreries pour reprendre des forces.
Quelques heures plus tard, une petite dame blonde comme moi, d'une soixantaine d'années se matérialise devant moi. Je me mets à peine debout qu'elle me prend dans ses bras pour une étreinte qui me laisse sur le cul car je ne suis pas du genre très tactile.
— Oh pardon, je suis d'une nature un peu trop enthousiaste, mon mari me le dit constamment. Je suis Marie, la gérante du restaurant du chalet de l'espoir et je suis ravie de vous rencontrer, Mademoiselle Sanspoil.
— Ce n'est rien, mais appelez-moi Clémentine, je préfère.
— Sans problème. On y va ? propose-t-elle joyeusement.
— On y va.
Alors qu'elle prend ma valise qu'elle traîne derrière elle, je prends mon sac en songeant qu'il aurait peut-être mieux fallu que je conserve le nom de ma famille d'adoption, car Bourgeois ça a quand même plus de gueule que Sanspoil, même si c'est commun, mais je ne voulais pas renier qui je suis réellement et tout ça, à cause d'un pan de ma vie qui fut particulièrement difficile.
Nous montons dans sa voiture qui date des années lumière vu la fumée qui s'échappe de sous le capot mais tant que ça roule et qu'il y a le chauffage, ça me convient. Elle me parle un peu de comment se déroule la vie ici, me demande si j'ai fait bon voyage et je crois que je m'endors d'épuisement car quand j'ouvre à nouveau les yeux, je suis en face d'un magnifique chalet tout en bois avec des décorations dans le thème et des skis mais ce qui me fait le plus sourire, c'est l'inscription sur le panneau « L'homme jeune marche plus vite que l'ancien, mais l'ancien connaît la route. »
Il n'y a pas à dire, ils ont de l'humour ici.
L'endroit est exactement comme sur les photos que j'ai vues et je ne regrette vraiment pas d'avoir accepté cette offre, car c'est toujours mieux que de supporter un Noël de plus avec les Bourgeois alors que je suis une adulte de 20 ans aujourd'hui. Marie me propose aimablement de faire le tour du propriétaire et l'intérieur est encore plus beau que l'extérieur. Un décor typiquement montagnard avec une décoration tout en bois, des lustres avec des bois de cervidés au plafond, des tables en bois avec des chaises qui m'ont l'air bien confortables. Il y a même un petit espace détente où on peut se prélasser dans des fauteuils en peaux de bêtes devant la cheminée. Si d'habitude je n'aime pas qu'on fasse du mal aux animaux, là je ne peux qu'être satisfaite de la vue d'ensemble.
Il y a même un piano qui trône dans un coin du restaurant, à l'opposé du comptoir du bar. On se sent aussitôt chez soi en mettant les pieds ici, c'est cosy et très familial. Il y a quelques portraits de famille aux murs ainsi que des clichés de gens de passage. Je suis contente d'avoir atterri dans un endroit où l'amour de ce qu'on y fait prime sur le business. Marie me fait faire le tour de la cuisine également en m'expliquant le fonctionnement de certaines choses pour le service, y compris que le restaurant peut servir 60 couverts, me faisant la réflexion de comment autant de personnes peuvent avoir connaissance de cet endroit au beau milieu de nulle part, puis elle m'invite à m'asseoir sur un tabouret pour déguster un bon chocolat chaud que mon estomac réclame dans un salto arrière avant que nous ne soyons rejoints par deux hommes. Un de l'âge de Marie et l'autre, bien plus jeune.
Il dépose un baiser sur son front et me tend la main.
— Bonjour, je suis Joseph, l'époux de Marie et tu dois être Clémentine, c'est ça ?
Je serre mes lèvres entre elles pour m'éviter de pouffer de rire car la coïncidence est trop énorme mais je suis mal placé pour en rire.
— Tu peux rire tu sais, on a l'habitude que les gens rient quand on donne nos prénoms, mais on te rassure, nous n'avons pas de fils qui s'appelle Jésus, plaisante le fameux Joseph.
Ça me monte aux yeux et j'ouvre la bouche pour rire comme une hyène qui a repéré son dîner du soir avant de poser ma main sur ma bouche.
— Excusez-moi, la journée a été longue et je crois que ma fatigue joue sur mon état. Je suis mal placée pour rire de vos prénoms alors que je m'appelle Clémentine Sanspoil, je vous bats dans la catégorie des associations loufoques. Et toi, tu dois être le fils de Marie et Joseph ? demandé-je en me tournant vers le brun dans mon dos.
Il reste mué quelques instants de plus en me détaillant des pieds à la tête, je fais la même chose sans me gêner. Plutôt jeune, plutôt beau avec sa tignasse brune pleine de boucles et probablement de nœuds, mais moins que la mienne après le blizzard que j'ai dû affronter. Des lèvres fines presque camouflées sous une barbe de quelques jours et des yeux noisette à croquer. Il s'approche, me tend sa main que j'hésite à saisir, mais je le fais quand même et il retrouve aussi sa langue apparemment.
— Caelan, se présente-t-il. Mais non je ne suis pas le fils de Marie et Joseph, c'est ma tante et mon oncle.
— C'est le fils de ma sœur. Il est en cuisine je t'en ai parlé, tu te souviens ? poursuit Marie.
Note à moi-même : écouter plus ce qu'on me raconte mais j'ai tendance à décrocher quand on me donne trop d'informations d'un coup.
— Ah oui bien sûr, je me souviens, mens-je en souriant. Enchantée aussi, Caelan.
— Et si tu allais lui montrer le chalet, Caelan ? Clémentine a probablement besoin de se reposer après cette longue journée.
Je ne peux que confirmer de la meilleure des façons, avec un bâillement à m'en décrocher la mâchoire. Je m'excuse et Caelan m'aide à prendre mes bagages pour rejoindre le chalet où je serais hébergée pendant ma période de travail. Il se trouve juste en face, il est d'ailleurs bien plus imposant que le restaurant en lui-même. Le chalet est immense de l'extérieur et de l'intérieur, il est juste à couper le souffle dans un décor plus sobre, mais tout aussi montagnard et charmant avec une pointe de design qui lui apporte un côté luxueux. Caelan m'explique qu'il peut accueillir jusqu'à 20 personnes car il y a dix chambres plus la mienne, c'est carrément la suite VIP.
Elle se trouve tout en haut avec un petit balcon et une salle de bain rien que pour moi alors que les autres doivent partager les sanitaires. Moi, il n'y a que la cuisine que je partagerai avec eux mais ça me convient. Je me sens excitée comme une puce mais me retient de sauter sur place pour ne pas passer pour une hystérique. Après ce tour du propriétaire, Caelan me laisse son numéro en cas de besoin, décidément ils sont tous serviables dans le coin et je ne m'attarde pas plus sur ce qui m'entoure. Je file à la salle de bain prendre un long bain bouillant, désolée la planète, et retourne dans la chambre ouvrir ma valise pour y enfiler mon pilou pilou préféré, bleu avec des licornes dessus, sans oublier mes incontournables grosses chaussettes qui remontent par-dessus, presque jusqu'à mes genoux.
C'est moche mais bordel, ce que c'est confortable !
Je poursuivrai ma visite demain, car là mon corps ne me réclame qu'une seule chose. DORMIR ! Ce que je fais en me faufilant sous les draps, blottie comme une marmotte dans sa tanière.
1 er décembre.
Je suis tirée des bras de la marmotte qui met le chocolat dans le papier, dans mon rêve du moins, par des bruits étranges. Une locomotive ? Une machine pour faire du béton ? Ça prête à confusion. D'après Caelan le chalet est complet pour la saison, mais les murs sont si peu insonorisés pour que j'entende les ronflements des autres habitants ? Youpi ! J'ai hâte d'entendre les ébats passionnés alors. Je grogne, attrape mon oreiller que j'écrase contre ma tête en essayant de trouver le sommeil mais ça persiste, ça semble même être très proche. Je pousse l'oreiller, me redresse dans le lit et écarquille les yeux en découvrant le corps d'un homme, en caleçon dans MON lit.
Option numéro 1 : je hurle pour déclencher une avalanche, ce qui le réveillera.
Option numéro 2 : je le frappe en lui hurlant de dégager de mon lit.
Ou option numéro 3... oh oui, je vais partir sur celle-ci. Un sourire malicieux étire mes lèvres alors que sur la pointe des pieds, je regagne la salle de bain pour farfouiller dans ma vanity à la recherche de l'objet du crime que je vais commettre et reviens dans la chambre, déposant la bande de cire froide sur le mollet de l'homme qui a eu la mauvaise idée de dormir en dehors de la couette. Je la frotte un peu, impatiente du délit que je vais commettre et tire d'un coup sec.
Réaction immédiate. Il bouge, se cogne la tête contre la table de chevet, tombe du lit en poussant des jurons avant de se tenir face à moi, une bande de cire pleine de ses poils en main. Ok ça c'est dégueulasse mais sa tête, c'est un régal. Il regarde son mollet épilé et me jette un regard noir.
— D'abord aïe, ensuite, mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Et puis encore, aïe !
— Ça t'apprendra à t'incruster dans un lit qui n'est pas le tien !
— C'est une blague ? C'est mon lit ! C'est toi qui t'es incrustée dedans ! se défend-il en caressant son mollet de chochotte.
— Mais le culot du gars, j'y crois pas ! m'offusqué-je. J'étais dans ce lit, y laissant mon empreinte corporelle bien avant que toi et tes ronflements à faire pâlir les montagnes ne s'y INCRUSTENT !
— Mais puisque je te dis que je ne me suis pas incrusté ! hurle-t-il en se tirant sur les cheveux. T'es bouché ma parole ! Attends, attends une petite minute. On se connaît non ?
Si on se... il ne me faut qu'un quart de seconde pour me souvenir de lui. Oh bordel de siphon bouché ! Comment c'est possible qu'il soit ici ? Maintenant ? Je suis maudite.
— Euh... il faut que j'aille travailler.
Sans lui laisser l'occasion de poursuivre cette conversation, j'embarque des vêtements que je trouve au hasard sur le sol et m'enfuis aussi vite que mes petites gambettes me le permettent.
Finalement, ce n'était pas une si bonne idée de venir ici.
*village fictif
