Prologue
Il était là, juste en face de moi.
Six ans. Six longues années sans se voir. Et aujourd’hui, il se tenait à quelques mètres de moi, figé dans le temps comme si ces années n’avaient jamais existé. Comme si tout pouvait reprendre là où nous nous étions arrêtés. Mais ce n’était qu’une illusion. Nos vies avaient pris un tournant bien différent de celui auquel nous étions destinés. Rien ne pourrait redevenir comme avant.
Valentin était là, vêtu de son pull gris fétiche. Celui qui hantait mes souvenirs, marquant à jamais ce que nous avions été.
Son regard était brûlant. Ses yeux rougis par la tristesse étaient aussi teintés d’une colère sourde, une rage contenue prête à exploser à tout instant. Ses pupilles, dilatées, trahissaient son état : excitation, peur, ou simplement une tempête d’émotions incontrôlables ? Je ne savais pas.
Ses cheveux blonds cendrés retombaient en mèches désordonnées sur son front, effleurant ses sourcils, partiellement dissimulés sous cette capuche que j’avais toujours détestée. Ses lèvres, légèrement entrouvertes, luisaient sous la pluie, marquées par le passage nerveux de sa langue. Il était si proche, pas beaucoup plus grand que moi, et pourtant, une distance infranchissable nous séparait.
L’odeur de son gel douche me parvenait malgré la pluie battante, m’étouffant presque de souvenirs. Son torse se soulevait de manière irrégulière, sa respiration courte trahissant le tumulte qui régnait en lui. Ses poings, crispés, tremblaient. Pas de froid. Pas de fatigue. Mais d’adrénaline. Tout comme moi.
Sa voix fendit l’air. Rude, cassée. Presque suppliante.
— Dis-moi que ce que tu viens de dire est faux, Eli…
J’ouvris la bouche, mais aucun son ne sortit. Ma main se leva, dans une vaine tentative d’attraper des mots que je n’avais pas. Puis retomba mollement le long de mon corps. Pourquoi me faisait-il toujours cet effet ? Pourquoi perdais-je tous mes moyens face à lui, encore et encore ?
Un silence pesant s’installa, brisé uniquement par le martèlement de la pluie sur le bitume du parking.
— On n’aurait jamais dû se revoir…
Je fronçai les sourcils. Une larme roula sur sa joue gauche. Je la suivis du regard, retenant mon souffle jusqu’à ce qu’elle s’écrase au sol, se mêlant aux gouttes de pluie. Mais je savais. Ce n’était pas de la pluie. C’était une douleur vive, une déchirure qui échappait à son contrôle.
— Ne dis pas ça… par pitié… murmurai-je.
Il tourna brusquement les talons, enfonçant ses poings dans ses poches. Sa démarche s’accéléra. Je le vis baisser la tête, comme pour fuir, comme s’il pouvait échapper à cette réalité que nous étions forcés d’affronter.
— Valentin, ne pars pas ! criai-je, m’élançant vers lui.
Mais il ne s’arrêta pas.
Mes larmes se mêlèrent à la pluie. Pour lui. Encore. Beaucoup trop souvent.
— Lâche-moi, Eli ! rugit-il en arrachant son bras de ma poigne.
Il reprit sa marche sans se retourner.
— S’il te plaît… ne m’abandonne pas… pas encore…
Ma voix se brisa, se perdit dans le fracas de la pluie.
Mais lui, il ne se retourna pas. Il continua d’avancer, me laissant seule, comme autrefois.
Pas encore…