Dry Gulch : Les pigeons
Les premières lueurs du crépuscule teintaient le ciel d’une couleur pourpre tandis que deux cavaliers pénétraient lentement dans la petite ville poussiéreuse de Dry Gulch.
Les sabots de leurs chevaux frappaient doucement le sol, soulevant des nuages de poussière fine. Les yeux des habitants, méfiants et curieux, se posaient sur les deux étrangers.
Isha, avec sa carrure imposante de 1m90, avançait silencieusement. Ses longs cheveux noirs corbeau cascadaient sur ses épaules, contrastant avec sa peau bronzée marquée de tatouages et de cicatrices. Ses yeux bruns scrutaient chaque recoin de la ville, observant calmement les moindres détails. C’était un géant à l’allure tranquille.
À côté de lui, Joshua, un plus petit mais tout aussi impressionnant, trottait avec une nonchalance apparente. Ses cheveux blonds miel attachés en une petite queue de cheval se balançaient au rythme de son canasson, et ses yeux bleus, cachés sous un chapeau de cow-boy, plissaient légèrement sous le Soleil bas du soir. Il portait son foulard fétiche autour du cou, arborant une attitude moqueuse et détachée qui contrastait fortement avec le calme silencieux d’Isha.
Alors qu’ils approchaient du saloon, Joshua brisa le silence.
— Tu te souviens du plan, grand frère ? dit-il en jetant un coup d’œil espiègle à Isha.
— Oui, murmura ce dernier, sans détourner le regard des environs. Nous arrivons, nous jouons notre rôle et nous repartons avec le contenu du coffre.
Joshua esquissa un sourire.
— Facile comme bonjour. Je parie que ce vieux tyran ne verra rien venir.
Ils avaient entendu parler du saloon de Dry Gulch par des brigands dans une ville voisine. Le gérant, un homme apparemment violent et tyrannique avec ses employées, se complaisait dans ses magouilles, protégé par un shérif corrompu. Le saloon était réputé pour son coffre-fort bien rempli, une cible parfaite pour Joshua et Isha.
— Je me demande si ce type est aussi malin qu’il le prétend... continua Joshua. Tu te rappelles, je fais le cow-boy un peu naïf, et toi, tu joues le serviteur et traducteur indien. Avec ta gueule de guerrier et leurs idées reçues sur les "sauvages", ils ne se méfieront pas de toi.
Isha acquiesça, ses yeux perçant chaque coin sombre, chaque visage curieux.
— Ils baisseront leur garde. Comme toujours face à un “sauvage idiot". On attendra que leur vigilance soit endormie pour frapper.
Le plan était simple mais audacieux. Se faire passer pour des pigeons, gagner la confiance du gérant, et frapper au moment le plus opportun. Leur stratégie reposait sur l’apparence : Joshua, le cow-boy jeune et naïf venu depenser sa prime, et Isha, l’indien servile et un peu bête. Une fois que le gérant et ses sbires auraient baissé leur garde, ils s’introduiraient une nuit dans le saloon pour voler le contenu du coffre.
— On passe la nuit ici, on observe, et demain, on agit. dit Isha d’une voix calme.
Joshua haussa les épaules.
— Parfait. Ça me donnera l’occasion de goûter à leur whisky. Et peut-être de m’amuser un peu.
Ils attachèrent leurs chevaux devant le saloon. La façade en bois grinçait sous le poids des années, et les lumières vacillantes à l’intérieur promettaient une ambiance animée. Joshua poussa la porte et entra le premier, suivi de près par Isha.
L’intérieur du saloon était rempli de fumée et de rires bruyants. Des hommes jouaient aux cartes, des serveuses servaient des verres de whisky, et une chanteuse sur scène essayait de se faire entendre au-dessus du vacarme. Le gérant, un homme corpulent avec une barbe bien entretenue, surveillait la salle d’un œil avide. Joshua se dirigea vers le comptoir avec une démarche nonchalante.
— Un verre de votre meilleur whisky, lança-t-il au barman.
Isha resta en arrière, son regard perçant examinant chaque détail de la pièce. Il sentait les regards sur eux, mais il savait que leur déguisement fonctionnerait. Pour l’instant, ils n’étaient que deux étrangers venus chercher un peu de répit dans une ville perdue du Far West. Le barman posa un verre devant Joshua, qui le leva en direction d’Isha avec un sourire complice. Il se tourna alors vers la foule du saloon et cria à l’assemblée :
— Tournée générale ! C’est une belle soirée les amis et j’ai envie de vous en faire profiter ha ha !
Le jeu était lancé, à eux de mener le scénario prévu à présent. Et rapidement, une joueuse mordit à l'hameçon.
Joshua laissa son regard se poser sur la chanteuse, qui quittait la scène, lorsqu'elle s'approcha du bar, jouant à la perfection son rôle de cow-boy insouciant. Il ne se laissait jamais vraiment distraire, surtout pas par les femmes, qu'il savait souvent plus rusées que bien des hommes.
Pourtant, il devait admettre que celle-ci avait quelque chose d'intrigant. Ses longs cheveux auburn tombaient en boucles douces sur ses épaules, capturant la lumière tamisée du saloon d'une manière qui faisait briller des reflets de cuivre. Son visage, fin et délicat, était encadré par ces mèches, mais c'étaient ses yeux qui le frappaient le plus. D'un vert profond, ils semblaient scruter chaque détail, capables de passer d'un éclat chaleureux à une froide vigilance en un instant. Elle portait une robe simple, d'un rouge profond, qui soulignait sa silhouette élancée sans jamais être ostentatoire. Il y avait une élégance discrète dans sa manière de bouger, une assurance tranquille qui, Joshua le savait, n'était pas à prendre à la légère. Elle était belle, oui, mais il devinait derrière cette beauté une intelligence qui rendait chaque sourire potentiellement dangereux.
Dans l’atmosphère embrumée du saloon de Dry Gulch, Edith, que tout le monde appelait Ruby, avait forgé sa place depuis l’âge de neuf ans. La disparition prématurée de sa mère, emportée par la syphilis, avait forcé la main de son père austère. Il ne l’avait jamais vraiment désirée, mais la nécessité de sa présence était devenue évidente après le drame.
Elle avait commencé par laver le linge des artistes et des serveuses, apprenant tôt le dur labeur que son père considérait comme le prix de son gîte et de son couvert. Avec le temps, ses tâches s’étaient étendues à la cuisine, où elle passait des heures à éplucher les légumes et à frotter les restes de la veille.
Mais à l’âge de seize ans, sa beauté naissante avait commencé à attirer l’attention des clients, changeant radicalement sa place au sein du saloon. Son père, jamais à court d’idées pour capitaliser sur tout, avait rapidement saisi l’opportunité de l’utiliser pour attirer une clientèle plus généreuse.
Ruby s’était alors retrouvée à servir des boissons et à flatter des hommes dont les poches se vidaient aussi facilement que leurs verres se remplissaient. Mais elle aimait chanter, et sa voix cristalline avait vite conquis le cœur des habitués du saloon. Encouragée par les applaudissements, elle avait bientôt intégré la scène, chantant et dansant avec une grâce qui contrastait avec la rudesse de ses autres responsabilités. Elle jonglait entre les performances et les services, courant de la scène au bar, ne s’arrêtant jamais vraiment.
La vie de la jeune femme au saloon oscillait entre les exigences de son père et ses propres aspirations, souvent étouffées sous le poids de son quotidien. En public, elle incarnait la joie et l’insouciance, mais en privé, elle portait le deuil de son enfance et de sa mère. Pourtant, elle avait appris à tirer parti de son environnement, collectant des informations et des secrets qui la rendaient précieuse, une manipulatrice habile dans l’ombre.
Les danseuses du saloon, connaissant bien la dureté de leur protecteur et la corruption du shérif, l’avaient prise sous leur aile. Elles lui avaient enseigné comment survivre dans ce monde brutal, comment charmer et distancer sans jamais se compromettre. Elles lui avaient appris l’art de la déception douce : servir des boissons assez fortes pour effacer la mémoire des clients, tout en leur laissant des souvenirs fabriqués de soirées mémorables pour s’assurer de leur générosité, sans jamais franchir ses propres limites.
Ces leçons avaient transformé Ruby. Sous le feu des projecteurs, elle n’était plus seulement la serveuse ou la chanteuse séduisante ; elle était devenue le cœur battant du saloon, une reine non couronnée dans un royaume de bois et de whisky, orchestrant avec soin chaque interaction pour protéger sa propre vie tout en jouant le jeu dangereux de son père.
Au milieu de son numéro habituel, la porte du saloon s’ouvrit avec fracas, introduisant un courant d’air chargé de poussière et de la fraîcheur de la nuit tombante. Edith, qui chantait sur scène, capta immédiatement l’arrivée de deux nouveaux venus. L’un, imposant et silencieux, avançait d’un pas assuré, tandis que son compagnon, un peu plus petit mais tout aussi marquant, captait particulièrement son attention.
Elle continuait de chanter, mais son regard suivait surtout le second homme, dont les cheveux blonds attachés en queue de cheval et le chapeau de cow-boy lui donnaient un air à la fois détendu et mystérieux. Tandis qu’il commandait du whisky avec une aisance de l'habitué, Edith ne pouvait s’empêcher de se demander quelles histoires se cachaient derrière son sourire facile et son regard bleu qui semblait scruter chaque coin du saloon. Quand Joshua annonça qu’il offrait une tournée générale, la salle fut parcourue d’un murmure d’approbation, détendant l’atmosphère. Un petit jeune venant dépenser ses payes était toujours le bienvenu aux yeux des vieux piliers comptoir qui ne voyaient qu'un gamin naïf. Intriguée et légèrement méfiante, elle sentit son intérêt grandir.
À Dry Gulch, de telles générosités n’étaient pas courantes sans arrière-pensée. Quel était le véritable motif de leur visite ? Elle acheva sa chanson sous un tonnerre d’applaudissements et profita de l’animation pour se rapprocher discrètement du bar. Elle savait que les rumeurs et les nouvelles circulaient vite, et si ces hommes étaient là pour plus que le whisky, elle serait l’une des premières à l’apprendre.
Leur présence avait modifié l’ambiance habituelle du saloon. Le gérant, son père, lui lançait des regards appuyés pour qu’elle aille distraire ces hommes et leur faire consommer plus. Profitant de l’excitation générale et des encouragements de son père, Edith s’avança avec une grâce étudiée vers le bar où Joshua et Isha s’étaient installés. Son père, toujours à l’affût d’une opportunité de profit, semblait convaincu que l’attention d’Edith pourrait encourager les visiteurs à dépenser davantage.
— Messieurs, je suis ravie de voir de nouveaux visages ce soir lança-t-elle d’une voix douce mais audible, sa curiosité masquée sous une couche de professionnalisme de chanteuse de cabaret. Si vous avez une chanson en tête, je serais enchantée de la jouer pour vous.
Joshua, un sourire malicieux accroché aux lèvres, leva son verre en direction d’Edith, ses yeux bleus pétillants de fausse naïveté.
— Eh bien, mademoiselle, vous tombez à pic ! J’ai justement une chanson en tête. déclara-t-il en se redressant sur son tabouret, adoptant une posture fière et presque trop assurée.
— Mais avant ça, laissez-moi vous offrir un verre. Après tout, j’ai touché une belle somme récemment, et je ne compte pas la garder pour moi. Dites-moi, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Edith ne manqua pas de noter la confiance dégoulinante de Joshua. Elle sourit doucement, sachant parfaitement que son père l’observait du coin de l’œil, probablement déjà en train de calculer combien cette petite parade pourrait rapporter au saloon.
— Vous êtes bien généreux, monsieur... ?
— Joshua. Juste Joshua. répondit-il en inclinant légèrement son chapeau. Et voici Isha, mon fidèle serviteur. Il ne parle pas beaucoup, mais il est toujours utile quand on croise des tribus indiennes ou quand il faut survivre dans le désert.
Isha hocha la tête, un léger sourire énigmatique étirant ses lèvres, mais il resta silencieux, ses yeux bruns fixés sur Edith sans pour autant laisser transparaître d’intérêt particulier. Il jouait parfaitement son rôle d’observateur taciturne, laissant Joshua mener la danse.
Edith, experte dans l’art de lire entre les lignes, étudia Joshua avec une attention discrète mais acérée. Au fil des années, elle avait vu défiler tant de personnalités différentes dans ce saloon qu’elle avait développé une sorte d’instinct pour cerner les gens. Mais Joshua… Il était difficile à cerner. Était-il réellement aussi naïf qu’il le laissait paraître, ou jouait-il un rôle plus subtil, cherchant à obtenir quelque chose de plus qu’une simple soirée de divertissement ? Elle répondit à son sourire malicieux par un sourire en coin, ses yeux ne quittant pas les siens.
— Eh bien, Joshua, commença-t-elle en inclinant légèrement la tête, sa voix douce et calculée, Si vous insistez, je ne refuserai pas un verre de bourbon. Mais permettez-moi de vous avertir, ce n’est pas l’alcool qui me fait chanter mieux, c’est la compagnie.
Elle fit une pause, laissant ses mots pénétrer, tout en continuant de l’observer, cherchant des indices dans ses réactions. Son regard dériva brièvement vers Isha, toujours aussi taciturne, avant de revenir à Joshua.
— Votre serviteur a l’air d’en avoir vu beaucoup sur ces terres. Peut-être que ce soir, nous pourrions partager plus qu’une chanson, des histoires aussi ? Après tout, dans un endroit comme Dry Gulch, c’est souvent ce que les gens recherchent le plus… un peu d’évasion.
Ces mots, prononcés avec une douceur apparente, étaient aussi une façon subtile de sonder Joshua, de tester s’il mordait à l’hameçon ou s’il se contentait de jouer son rôle. Elle sentait que sous son apparente légèreté, il y avait peut-être quelque chose de plus calculé, une intention cachée. Mais était-elle simplement trop méfiante, ou avait-elle raison de se poser des questions sur ce qu’il cherchait vraiment dans ce saloon ?
Joshua sourit, posant une main sur sa hanche en regardant Isha qui se tenait debout à quelques pas de lui.
— Oh, il en voit, ça c’est sûr. Mais comme je dis toujours, il vaut mieux garder ses histoires pour soi quand on est un homme comme lui. Moi, par contre, je suis toujours prêt à raconter une bonne aventure.
Isha se contenta de hausser les épaules, son regard revenant sur la scène, feignant de ne pas être intéressé par la conversation.
Joshua prit une gorgée de whisky avant de poser son verre avec un soupir satisfait.
— Pas d’inquiétude, mademoiselle, je saurai vous tenir compagnie ce soir avec mes histoires. Et d’ailleurs, pour en revenir à votre chanson, je crois que j’aimerais entendre quelque chose qui parle de la route, de l’aventure, et peut-être d’un peu d’amour aussi, pour faire bonne mesure. Vous avez ça dans votre répertoire ? demande-t-il avec un clin d’œil.
Joshua sourit de nouveau, jouant parfaitement le rôle du jeune homme exubérant.
— Comme j’ai touché une belle paie après un bon boulot, j’ai décidé de me faire plaisir dans les meilleurs saloons du coin. Et de faire découvrir tout cela à mon fidèle serviteur. Votre réputation vous a précédés, et je dois dire que je ne pense pas repartir déçu.
Le blond sentait la méfiance de la chanteuse. On les avait mis en garde : certaines filles du saloon étaient plus rusées qu'on pouvait bêtement le croire. Il fallait évidemment que dès leur entrée, ils tombent sur une de cette catégorie. C'était bien une des raisons qui poussait Josh' à éviter les plans où la gente féminine était trop représentée. Souvent plus fourbes, plus malignes et charmeuses que les hommes, il était bien plus fatiguant de gérer ces variables dans un plan qui nécessitait de la duperie.
Mais l'idée d'un coffre bien rempli qui leur permettrait de rester tranquille pendant un moment l'avait poussé à prendre ce risque.