Chapitre 1
J’ai appris à courir pour survivre. Chaque matin, je cours pour échapper à la réalité, comme la majorité des gens de mon âge. Courir est ma façon de survivre et de me déconnecter de ce qu’Erza Sun nous fait subir, à tous.
Les rues de la ville à cette heure sont presque désertes. Je perçois diverses senteurs telles que l’odeur du pain fraîchement cuit, les fleurs estivales comme la lavande et son parfum frais avec une note de bergamote aux tons boisés. Les jours passent et je suis de plus en plus anxieuse. En regardant tout autour de moi, les rues sont lugubres et tristes comme la plupart des visages que je croise chaque jour. Pourtant, nous sommes durant la saison estivale, ma saison préférée. Là où le ciel est le plus beau, avec ses teintes rouges et rosées qui vont laisser place au bleu et au soleil éclatant, et où l’air matinal est le plus plaisant à respirer.
Je m’arrête pour reprendre mon souffle tout en regardant le sol. La sueur coule le long de mon t-shirt. Je relève ma tête et dévisage la célèbre tour de KA Survivance à la vingtaine d’étages qui se situe au cœur du Mans. KA signifie notre énergie vitale selon les croyances égyptiennes et survivance pour le fait que notre âme survive. Pour la société et KA Survivance, la vie antérieure signifie que l’âme est notre esprit qui navigue de corps en corps quand celui-ci s’éteint. Cette entreprise et base nationale domine le monde en recensant la vie antérieure de toute la population à partir de vingt-cinq ans, car selon eux, cela est trop dangereux plus tôt. Même si cela comporte des risques, certaines personnes n’y survivent pas. Ils suivent aussi de près chaque vie antérieure. Je n’arrive pas à saisir pourquoi le recensement de l’âme est si tabou et si secret.
La colère inonde mes veines comme la première et seule fois où j’ai couru dans cette ville, il y a plusieurs années. Je ne comprends pas pourquoi je m’arrête de nouveau à cet endroit précis sans que ce soit volontaire. La façade est ornée de miroirs, assurément en accord avec leur slogan, KA Survivance : le reflet de votre âme.
Bien que la tour soit colossale, le nom est visible au sommet, lui aussi recouvert de miroirs. À mes yeux, cela est plutôt narcissique et arrogant. J’essaie de sonder cette tour, cette image de la société qui dirige le monde afin de découvrir ses terribles secrets. Mais tout ce que je vois, ce sont mes yeux bleus, ma chevelure brune et ma peau porcelaine, ainsi que le reflet de la cathédrale Saint-Jean, des passants, des bars et des voitures. N’ayant pas accès à cette forteresse de miroir, je ne suis pas en mesure de voir ce qui se trouve à l’intérieur. Mais ce que je sais c’est qu’à l’intérieur se trouvent les meilleurs scientifiques du monde entier ainsi que les technocrates. Ils détiennent le pouvoir de cette société. Toutes les décisions politiques sont basées sur les données scientifiques et des algorithmes que KA Survivance transmet aux politiciens au détriment des droits humains.
Je baisse la tête vers ma main tatouée, un marquage imposé par cette société. Chaque bébé doit être tatoué à la main gauche le jour de sa naissance. Un tampon spécial, muni d’aiguilles et d’encre, est utilisé pour cela. Ce tatouage est probablement placé sur la main gauche, du côté du cœur pour symboliser la proximité avec les battements qui gardent notre âme précieusement au chaud. Le tatouage est pour que tout le monde sache quelle sera notre date du recensement de l’âme et pour prouver que nous ne sommes pas des hors la loi avant l’âge ultime. Oui, c’est vrai que cela est plutôt barbare et tout de même assez douloureux pour le nouveau-né. Mais personne n’a le choix, tout ce que KA Survivance oblige, nous devons le faire sans rien dire. Étant que nous voyons la date inscrite dans notre peau tous les jours depuis notre naissance, il n’y a pas d’excuse pour oublier ce jour maudit. Les tatouages sont précieusement enregistrés dans leurs fichiers.
Les maternités et les sages-femmes à domicile ont un quota pour chaque jour défini par KA Survivance lui-même. Si nous refusons cela, nous sommes vus comme des déchets de la société et non des êtres humains. Cela est aussi le cas si nous n’allons pas nous faire recenser. Pour cela, même notre propre famille est reniée par l’État pour notre manquement envers la société ! Ils perdent tout : travail, maison, possessions. Personne ne doit les voir ni leur parler, sous peine de subir la même punition. Dans ces cas-là nous sommes vus comme des rebelles de la société.
Que nous soyons recensés ou non, il est impératif de quitter immédiatement la vie que nous avons commencé à bâtir. Sauf si nous suivons par instinct notre supposée vie antérieure ou alors si nous ne pouvons pas la suivre pour des raisons médicales, mais cela est très compliqué à prouver.
Le PDG de KA Survivance est Ezra Sun, dans cette vie-là, il n’a que la trentaine. Dans son ancienne vie, il était un scientifique très réputé qui aurait prouvé l’existence des vies antérieures et démontré que nos corps sont des porteurs d’âmes. Aujourd’hui, il est toujours un grand scientifique. C’est grâce à lui que la société est telle qu’elle est aujourd’hui. Mais de mon point de vue, cela a gâché de nombreuses vies. Il a démontré que nous pourrions tout savoir sur l’identité de notre ancienne vie. Je n’ai pas hâte de découvrir comment il a réussi cette prouesse, si cela n’est évidemment pas une vaste blague pour contrôler le monde.
À chaque apparition médiatique, il a le visage impassible, son regard se fait dominant et ne filtre aucune émotion et son image est toujours parfaite. Il ne montre aucune faiblesse. En a-t-il ? Tout est calculé, chaque intervention, chaque geste. De ce que j’ai aperçu à la télé, il a l’air grand, il est brun, avec deux puits obsidiennes et des cercles argentés. Il est toujours habillé d’un costard sur mesure, de préférence noir. Les personnes autour de lui se plient en quatre, l’adulent et le craignent. Les médias sont évidemment du côté de l’État et plus particulièrement de KA Survivance. Ont-ils le choix ? Je ne pense pas. Ils diffusent chaque information sur les nouvelles réformes actuelles et prochaines, personne n’a d’avis négatifs sur les réformes les plus inacceptables. Comme celle où il est interdit de manifester contre KA Survivance sous peine d’être embarquée par leurs soldats. Ou celle que j’ai vue ce matin sur la chaîne KA News TV qui stipulait qu’il y aurait des nouveaux tests qui seraient obligatoires sur des nouveaux recensés sans leur consentement. Assurément, ceux qui étaient présents sur le plateau trouvent cela tout à fait normal. Les soldats portent un uniforme entièrement noir, couvrant chaque parcelle de peau. Sur leur tête, un casque noir, semblable à celui des motards, dissimule complètement leur visage.
Étant que je n’ai pas encore le recensement de l’âme, je ne pourrais dire comment cela se passe exactement. Les seules informations que nous avons sur le recensement de l’âme avant de le vivre, est qu’ils nous injectent un produit dont je ne connais pas encore la composition pour savoir qui nous étions dans notre ancienne vie. Le produit permet aussi d’être détectable, car des cercles dorés ou argentés apparaissent autour des iris. Les cercles dorés sont plus communs que les cercles argentés qui sont très rares. Je crois sincèrement que si cela est public c’est uniquement que le changement corporel est visible de loin, mais est-il sans danger ?
Les soldats de KA Survivance, souvent appelés les casques noirs dû à leur uniforme, peuvent détecter si les personnes sont recensées ou si elles trichent avec des lentilles de couleurs grâce à des lunettes complètement noires ou aucun rayon du soleil ne passe, relier à une tablette... À l’aide de ce dispositif, ils connaissent l’identité de cette vie ainsi que celle de la vie antérieure. J’imagine que pour cela, ils scannent nos yeux le jour du recensement de l’âme. Les casques noirs utilisent la technologie pour surveiller le monde grâce à des drones et des caméras urbaines qui identifient les individus en scannant leurs yeux ou leurs tatouages. S’il y a une incertitude au sujet de nos yeux ou du tatouage, les casques noirs interviennent pour vérifier notre conformité. Quatre casques noirs patrouillent autour de la tour pour la protéger ainsi que deux autres qui sont immobiles de chaque côté des portes tournoyantes qui ne montrent aucun détail de l’intérieur.
Je refais mon chignon qui s’est à moitié cassé la figure, au moins les miroirs du bâtiment ont une utilité. De même pour les influenceurs ou les étrangers qui s’amusent à prendre des photos instagrammables devant le bâtiment. Quoi qu’il en soit, dans une semaine, j’y rentrerai pour la première fois et je découvrirai mon identité avant d’être dans ce corps, selon la science. Qui étais-je pour eux ? Une criminelle ? Peut-être que je n’existais tout simplement pas ? Étais-je une rebelle ? Un homme ? Quelle étude ou quel travail serais-je obligée de faire ? Je trouve cela assez frustrant de ne pas avoir le libre arbitre sur notre vie. Beaucoup de questions me hantent chaque jour, même si je ne suis pas vraiment convaincue par cette histoire d’âme comme beaucoup de personnes, bien que j’aie l’esprit ouvert. Quoi qu’il en soit, on ne nous laisse pas le choix ! Un drone vient vers moi et je lève ma main gauche pour lui montrer la date de mon recensement de l’âme et il part pour continuer sa tournée.
Je décide de repartir en courant. Quelqu’un me heurte, ou peut-être bien que c’est moi qui percute la personne. Soudain, des mains me saisissent par la gorge et me soulèvent. Par réflexe, je tente de les arracher et je frappe dans le vide avec mes jambes. Je sens des larmes couler le long de mes joues, je manque d’air. En relevant les yeux, je croises les yeux verts et cerclés de dorés de mon agresseur. Il me fixe d’un regard sombre et de menace silencieuse. Je ne pense plus à mon futur qui sera décidé dans une semaine, seulement à cette main qui m’étouffe et à la peur qui me consume. Je me sens de plus en plus impuissante face à cette agression.
— Darren, lâche tout de suite cette femme ! C’est moi qui lui suis rentré dedans ! Crie une voix masculine ferme et menaçante.
Ses doigts se décollent un à un de mon cou sans que sa main ne se décolle totalement, son regard est toujours aussi menaçant. Soudain, une main agrippe celle qui m’étrangle et me libère et je m’effondre par terre.
— Ce n’est qu’une simple joggeuse et non une criminelle, Darren !
Je cesse de fixer mes pieds et je retire ma main de mon cou douloureux. Je lève la tête pour savoir qui prend ma défense et je le vois, lui, l’ennemi de tous ! Celui qui ruine notre existence et qui tire les ficelles de tout être humain sur cette planète et qui croit que vu que tu as été éboueur dans une autre vie, tu dois l’être dans cette foutue vie !
— Comment vous sentez-vous, mademoiselle... ?
Ezra Sun se tient face à moi en costard noir luxueux. Il est grand, les yeux brillants et sombres aux cercles argentés étincelants. Il me fixe comme s’il pouvait sonder mon être, mes secrets avec une touche d’inquiétude, malgré l’autorité qui domine son regard. Son allure est irréprochable, avec un nez harmonieux qui s’accorde parfaitement à sa mâchoire carrée et à sa barbe naissante. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière avec de la cire, et les côtés sont rasés en dégradé parfait. Je fuis ses yeux obsidienne qui me déconcertent.
Selon beaucoup de femmes, il est la définition de l’homme irrésistible et sexy ! Il a beau avoir le physique d’un mannequin de magazine, il a une aura sombre qui l’entoure. Malgré la part sombre qui l’accompagne comme une seconde peau, il éveille les fantasmes de la gent féminine et même parfois masculine. Pour ma part, il éveille simplement les rêves brisés, la vie enchaînée à notre soi-disant ancienne existence.
La peur d’être en sa présence m’enserre le ventre. La bile me monte et la douleur de ma gorge se fait plus intense. Pourquoi me suis-je arrêtée devant KA Survivance ? Sûrement dû à mon subconscient et à l’approche du recensement de l’âme. Pourquoi il a fallu que je fasse la rencontre d’Ezra Sun ? La seule fois où je me suis arrêté ici, la suite de la journée a pris une tournure désastreuse. Ce bâtiment doit être maudit. Je prends sur moi et je rencontre de nouveau ses yeux. Il a la tête penchée et m’observe comme si j’étais un animal apeuré, ce qui n’est pas vraiment faux. Il grimace. Est-ce à cause de l’expression de mon visage, oscillant entre douleur et dégoût, ou de mon silence après sa question rhétorique sur mon état ? Ou bien est-ce à cause des photographes et des civils qui se ruent pour capturer la scène avec leurs appareils photo et téléphones dernier cri ?