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La vengeance d'une viking

Summary

Que devient une fière guerrière viking lorsqu'elle est réduite en esclavage par une famille royale ? Une flamme de révolte s'allume en elle, brûlante et indomptable. Captive, enchaînée, humiliée et reléguée au rang de simple concubine aux yeux de la cour, Arnóra n'a rien perdu de sa force ni de sa fierté. Elle refuse de plier. Dans l'ombre du palais, elle prépare sa rébellion. Mais seule, elle n'a aucune chance. C'est alors qu'une alliance inattendue se dessine : la princesse Lena, fille de ses geôliers, et sa fidèle compagne Kara, voient en elle bien plus qu'une esclave. Dans la promiscuité des appartements royaux, entre défiance, rapprochements et tensions, les trois jeunes femmes vont devoir s'apprivoiser. Ensemble, elles pourraient bien bouleverser l'ordre établi... et offrir à Arnóra sa liberté - ou sa vengeance. TW : Violence. Mention de viol également.

Status
Complete
Chapters
50
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Arnóra

An 851


Le regard perdu dans la distance, j’observais ma proie avec une attention fébrile. Une brise légère faisait frémir les feuilles de l’arbre, les soulevant dans une danse lente et paresseuse. Arc en main, je le bandai avec précaution, puis, dans un souffle, je décochai ma flèche.

Elle fusa dans l’air, silencieuse comme une ombre, avant de se ficher dans le flanc de la biche. Un hennissement de douleur déchira le silence, puis l’animal s’élança dans une course désespérée. Je pestai entre mes dents, bondis de ma branche et me lançai à sa poursuite.

Je la retrouvai enfin, étendue sur son flanc valide, haletante, les pupilles écarquillées par la peur et la souffrance. Lentement, je m’approchai à pas mesurés avant de m’accroupir près de sa tête.


— Pardonne-moi, hindr, murmurai-je d’une voix presque brisée en tirant mon seax de son fourreau.


D’un geste précis, je glissai la lame sous sa carotide, prêt à abréger son agonie.


— At dauði þinn færi auðn og líf. [Que ta mort apporte prospérité et vie.]


Un dernier regard, une ultime lueur vacillante dans ses pupilles, puis l’étincelle de vie s’éteignit, laissant place à un silence lourd de sens.

Je sifflai, et presque aussitôt, mon cheval arriva au galop, soulevant un nuage de poussière avant de s’arrêter à mes côtés. Avec un peu de difficulté, j’arrimais ma prise à l’arrière-train du canasson, puis me hissai en selle. Sans un regard en arrière, je pris le chemin du village.

À mesure que je m’approchais, les bruits de la communauté se firent plus distincts : rires d’enfants, éclats de voix, crépitement des feux. Une chaleur familière, presque réconfortante.


— Arnóra !


Je reconnus la voix avant même de la voir. Un sourire effleura mes lèvres tandis que je descendais de mon destrier. La doyenne me tendit son bras, et dans un salut respectueux, je le saisis fermement jusqu’au coude.


— Tu as ramené une belle bête, constata-t-elle en jetant un regard appréciateur à ma prise.


Mon sourire s’agrandit, empreint de fierté.


— Elle nourrira la famille ce soir, acquiesçai-je.

— Nous honorerons sa vie lors du repas.

— Comment se porte afi ?

— Ton bon afi se fait vieux, mais il est toujours bâti comme un véritable Viking.


Je pouffai doucement, amusée. La doyenne n’avait jamais caché son admiration pour mon grand-père, ancien capitaine dont la légende résonnait encore à travers les récits des grands voyages en mer au sein du village.


— Rentre chez toi, ma petite, ton père te réclame, m’informa-t-elle d’un ton doux mais ferme.


J’acquiesçai et retournai vers ma monture, la guidant par la bride jusqu’aux cuisiniers qui prirent en charge ma biche. Après un salut rapide, je repris ma route, traversant le village animé jusqu’à ma maison, nichée à l’orée de la forêt, juste aux abords du mur extérieur.

Je retrouvai mon père, un rire franc aux lèvres, un bras passé autour de la taille de ma mère. Non loin, sa seconde épouse s’affairait à préparer le repas, tandis que mon demi-frère aiguisait sa lame, la faisant briller d’un éclat acéré.


— Arnóra, te voilà, lança mon père d’une voix rauque.

— Ta chasse a été bonne, ma fille ? Demanda ma móða.

— Plutôt, répondis-je avec un sourire. Une belle biche.


Un léger souffle d’agacement me parvint du côté de mon frère. Je savais ce qu’il pensait : à ses yeux, ma contribution à la communauté était dérisoire, indigne de mon rang en tant que fille aînée d’un Stýrmaðr.

Je choisis de l’ignorer. Engager une joute verbale avec ce simple d’esprit ne m’apporterait rien.

Débarrassée de mon manteau de fourrure, je m’approchai du feu, savourant la chaleur qui imprégnait la maison. L’odeur des herbes et de la viande en train de cuire flottait dans l’air, réconfortante. Je déposai un baiser sur la joue de ma seconde mère.


— Vous avez besoin d’aide ? Proposai-je doucement.


Elle m’adressa un sourire en essuyant ses mains sur son tablier.


— Non, tout est presque prêt. Mais si tu veux, tu peux surveiller la sauce.


J’acquiesçai et pris place près du foyer, remuant doucement le mélange parfumé. Derrière moi, mon frère lâcha un ricanement, mais je ne lui accordai pas un regard.


— Père, demandai-je en tournant la tête vers lui, avez-vous des nouvelles des navires ?


Son expression se fit plus grave. Il posa sa corne à boire avant de répondre d’une voix plus mesurée.


— Oui. Un drakkar est revenu hier. Isgaut m’a signalé des dromons proches des côtes britanniques.


Je fronçai les sourcils, partagée entre l’intrigue et l’inquiétude. Les dromons byzantins étaient rares dans nos eaux ces dernières années. Leur présence n’annonçait jamais rien de bon.


— Que veulent-ils, à votre avis ? Questionnai-je, une pointe de méfiance dans la voix.


Il resta silencieux un instant, comme s’il pesait ses mots, avant de répondre d’un ton grave.


— Il est difficile de savoir, mais leur présence est toujours un signe d’intention. Nous devons être prêts.

— Qu’ils tentent quoi que ce soit, et ils seront bien accueillis, ricana mon frère, un sourire narquois aux lèvres.


Il inspecta sa lame parfaitement aiguisée, le regard brillant de défi.

Je le regardai un instant, agacée par sa bravade inutile. Il pensait que la guerre était une simple question de tranchants et de force brute, mais les choses étaient rarement aussi simples.


— Ne sois pas trop sûr de toi, lui répondis-je d’un ton sec. Les dromons ne sont pas des adversaires à prendre à la légère.


Il haussa les épaules, l’air de ne pas m’écouter. Mais je savais que la tension, même chez lui, était palpable. Nous étions tous conscients que ce qui se profilait au loin pourrait bien être le début de quelque chose de plus grand.


— C’est pour cette raison que ton frère s’entraînera avec les vígmaðrs durant les prochains mois et vivra dans les camps d’entraînement, déclara père d’un ton sans appel.


Mon frère bomba fièrement le torse, satisfait de la nouvelle. D’un certain point de vue, son absence aurait au moins un avantage : je n’aurais plus à l’avoir dans les pattes chaque soir.


— Tu as l’air bien heureuse de te débarrasser de moi, lança-t-il, remarquant sans mal mon léger soulagement.


Je haussai les épaules, feignant l’innocence.


— Disons simplement que la maison sera plus paisible.


Son sourire s’élargit, mais avant qu’il ne réplique, notre père reprit la parole.


— Arnóra, toi aussi, tu dois te préparer. Si ces dromons annoncent un conflit, nous aurons besoin de tous ceux qui savent se battre.


Son regard se posa sur moi, sérieux. Je savais ce que cela signifiait : il était temps de reprendre les armes.


— Je recommencerai mon entraînement demain, père.

— Je m’en chargerai moi-même, annonça-t-il avec sérieux. Ton habileté à l’arc est remarquable, mais tu dois te concentrer sur le maniement de l’épée.


Son expression resta dure, intransigeante. Je serrai les mâchoires, pleinement consciente du défi qui m’attendait. L’arc avait toujours été mon arme de prédilection, mais je ne pouvais nier une vérité simple : en combat rapproché, une lame valait mieux qu’une flèche.


— Très bien, père.


Il hocha la tête, satisfait de ma réponse, avant de reprendre sa corne à boire. Autour de nous, la vie continuait comme si de rien n’était, mais une tension sourde planait toujours dans l’air.

Je reportai mon attention sur la sauce que je surveillais, remuant distraitement le mélange tandis que mes pensées dérivaient déjà vers l’entraînement du lendemain. Mon corps allait souffrir, je le savais. Mon père ne serait pas tendre.

Mais il ne devait pas l’être.

Mon père était l’un des meilleurs instructeurs que notre peuple ait connus. Exigeant, implacable, mais juste. Sous son enseignement, il ne suffisait pas de manier une arme : il fallait en comprendre le poids, la portée, la nécessité.

Je pris une inspiration profonde, chassant l’appréhension qui menaçait de s’installer. Demain, je devrais prouver que j’étais digne de son sang.


— La sauce est prête, annonçai-je en me redressant.


Ma seconde mère acquiesça avec un sourire, tandis que l’odeur épicée du plat se répandait dans la pièce.

Le repas fut succulent. Autour du foyer, les discussions allaient bon train : mes mères échangeaient quelques paroles chaleureuses, tandis que mon père parlait des dernières nouvelles parmi les guerriers. De son côté, mon frère grommelait par moments, évoquant ses amis et les femmes de la communauté avec qui il avait discuté, un sourire suffisant au coin des lèvres.

Ainsi, dès l’aube, mon entraînement devint plus rigoureux. On ne me ménagea pas. Je me retrouvai plus souvent à terre qu’en position de force, le souffle court, le corps endolori, les bleus fleurissant sur ma peau.

Mon paternel m’observait en silence, son regard dur et impassible. Il n’y avait ni encouragement, ni reproche, seulement une exigence tacite : me relever, encore et encore.

Pendant des jours, le même rituel se répéta. Épée de bois en main, j’enchaînais les coups, les parades, les esquives, sans relâche. Chaque impact résonnait dans mes muscles affaiblis, mais je ne faiblissais pas. Sans un mot, sans une plainte, j’exécutais chaque mouvement qu’il exigeait, repoussant la douleur, domptant l’épuisement.

À chaque retour des drakkars, les nouvelles semblaient alourdir un peu plus son humeur. Les dromons byzantins s’approchaient dangereusement de nos terres, poussant toujours plus loin leur avancée sur nos mers.

Le vent qui balayait nos plaines portait avec lui l’odeur âpre d’une guerre imminente.

Chaque jour, la tension montait. Les regards se faisaient plus graves, les discussions plus brèves. Les forgerons travaillaient sans relâche, le martèlement du métal résonnant à travers le village comme un battement de guerre. Les guerriers affûtaient leurs lames, réparaient leurs boucliers.

Je sentais l’impatience de mon père, l’inquiétude dissimulée sous son masque d’acier. Ce n’était plus une question de « si » la guerre éclaterait, mais de « quand ».

La corne de brume finit par retentir, un jour avant l’hiver. Un son grave, sinistre, qui glaça le sang de tous ceux qui l’entendirent.

En un instant, le village fut en alerte. Chacun s’empara de ses armes et de son bouclier, les visages tendus, les cœurs battants.

Je bouclai mon arc dans mon dos, glissai mon épée dans son fourreau, puis me précipitai à travers le village, évitant la foule en mouvement, chaque pas me rapprochant de mon poste assigné.

Ils étaient à nos portes.

Perchée sur ma tour de garde, mon regard se porta au loin. À un demi-lieu à peine, une armée avançait, sombre et implacable, semblable à une ombre dévorant l’horizon.

Je me mordis la lèvre, scrutant attentivement la ligne qui se formait lentement devant mes yeux. À mesure que l’armée se rapprochait, elle devenait de plus en plus nette.

Grâce à la position du soleil, je calculai rapidement : d’ici une quarantaine de minutes, les ennemis seraient à portée de tir, une fois qu’ils auraient traversé la plaine et franchi les collines avoisinantes du village.

Les cornes de brume résonnèrent à nouveau, suivis des tambours de guerre qui martelaient l’air, galvanisant nos troupes et faisant vibrer le sol sous nos pieds.

L’agitation gagna le village. Les guerriers se rassemblèrent en formation, boucliers levés, l’acier brillant sous la lumière froide du jour. Des ordres fusaient, brefs et tranchants, couvrant par instants le grondement sourd des tambours ennemis.

Du haut de ma tour, je raffermis ma prise sur mon arme, inspirant profondément pour calmer les battements frénétiques de mon cœur. Bientôt, ils seraient à portée. Bientôt, la première volée de flèches fendrait l’air.

La tension montait, oppressante. À chaque instant, l’armée ennemie semblait s’étendre un peu plus, une vague sombre déferlant sur l’horizon.


— Skjótið ! [Tirez]


D’un geste sûr, je bandai mon arc, mon regard fixé sur la première ligne ennemie. À environ deux cents mètres, un soldat s’avançait, silhouette imposante parmi les rangs serrés. Je calai ma respiration, ajustai mon tir... puis lâchai la corde.

Les premières flèches s’élevèrent dans le ciel en une volée assombrie et sifflante, pareille à une nuée de corbeaux fondant sur leur proie. En un instant, elles s’abattirent sur la première ligne ennemie. Des cris déchirèrent l’air tandis que des corps s’effondraient lourdement sur le sol, fauchés avant même d’avoir atteint le combat.

Mais l’ennemi ne ralentit pas. Pour chaque soldat tombé, un autre prenait sa place, avançant implacablement sous la pluie de flèches.


— Skjótið aftur ! Hurla une voix derrière moi.


Sans perdre une seconde, je saisis une nouvelle flèche dans mon carquois, bandai mon arc et visai un cavalier qui s’élançait en tête du groupe. Je sentis la tension dans la corde, mon souffle suspendu un instant… puis je lâchai.

La flèche fusa, tranchant l’air glacé, et alla se loger droit dans la gorge de l’homme. Il bascula en arrière, s’écrasant lourdement au sol tandis que son cheval s’emballait.

Autour de moi, d’autres archers décochaient leurs traits avec une précision mortelle, mais déjà, l’ennemi gagnait du terrain. Bientôt, ils seraient trop proches. Bientôt, l’acier remplacerait le bois.

Le fracas du métal contre le métal finit par déchirer l’air. Les premières lames s’entrechoquèrent dans un concert brutal d’acier et de fureur. Le grondement des boucliers percutés résonnait jusque sur ma tour, mêlé aux cris de guerre et aux râles d’agonie.

Je serrai les dents et rejetai mon arc dans mon dos, sentant l’adrénaline pulser dans mes veines. D’un bond, je quittai mon perchoir, atterrissant souplement au sol avant de me fondre dans la mêlée.

D’un geste fluide, je dégainai mon glaive, sa lame luisant sous la lueur trouble du jour. À peine avais-je relevé les yeux qu’un Byzantin fondait déjà sur moi, l’épée levée, prêt à frapper.

J’eus à peine le temps de lever mon arme pour dévier le coup. L’impact vibra jusque dans mes bras, réveillant une douleur sourde dans mes muscles déjà éprouvés par les enchaînements de tirs à l’arc.

Je reculai d’un pas, mais il enchaîna sans me laisser le temps de respirer, frappant avec la précision d’un guerrier aguerri. Son makhaira s’abattit sur mon flanc, trouvant mon bouclier que je relevai juste à temps. Le choc me fit vaciller, mon pied s’enfonçant dans la boue marquée par les empreintes et le sang.

Je ripostai d’un coup vif, visant ses côtes, mais il esquiva d’un pas sur le côté, tordu par un réflexe aiguisé par l’expérience. Nos regards se croisèrent, sombres et ardents, un duel silencieux où aucun de nous ne comptait reculer.

Il tenta un nouvel assaut, visant ma gorge cette fois. Je plongeai sous sa lame, roulant sur le sol avant de me redresser en un éclair. Profitant de son élan mal calculé, je fendis l’air de mon glaive et sentis la résistance de la chair lorsque ma lame trouva sa cible : son bras porteur.

Un cri rauque lui échappa tandis que son épée lui glissait des doigts. Je ne lui laissai pas le temps de récupérer. Mue par l’instinct, je bondis sur lui et enfonçai mon genou dans son abdomen, le faisant chuter lourdement au sol.

Il tenta de ramper en arrière, le regard brûlant de haine et de douleur, mais je ne lui laissai aucune échappatoire. Avec un cri de rage, j’abattis mon glaive dans un dernier coup, tranchant sa gorge d’un mouvement net.

Le sang gicla, chaud sur mes mains, sur mon visage. Son corps se figea, puis s’affaissa, sa vie s’échappant dans un dernier souffle.

Je relevai la tête, haletante, mon cœur tambourinant dans ma poitrine. Autour de moi, la bataille faisait toujours rage. Et ce n’était que le début.

Je courais à travers le chaos, mon glaive tranchant tout ennemi osant se dresser sur mon chemin. Chaque coup était vif, précis, fendant chairs et armures dans des éclats d’acier et de sang.

Les cris de guerre et d’agonie se mêlaient au fracas du combat, mais je n’avais pas le temps d’y prêter attention. Mon seul objectif : protéger les miens.

Je me jetai devant un guerrier viking acculé, levant mon épée juste à temps pour dévier un coup fatal destiné à son crâne. L’ennemi recula sous l’impact, mais je ne lui laissai aucun répit. Je pivotai sur moi-même, tranchant son torse d’un mouvement fluide. Il s’effondra dans un gargouillis sanglant, et déjà, un autre adversaire prenait sa place.

À chaque pas, je me frayais un chemin sanglant à travers le village en feu, bloquant des lames, repoussant des assauts, luttant pour arracher chaque souffle, chaque instant à la mort qui rôdait tout autour de nous.

Mon corps ne m’appartenait plus. Il ne réagissait plus à ma volonté, mû uniquement par l’instinct de survie et l’urgence du combat. Chaque mouvement était une succession mécanique de frappes et de parades, mon glaive s’abattant encore et encore, tranchant chairs et tendons sans même que je ne réfléchisse.

Mon souffle était court, brûlant dans ma poitrine, et mes muscles criaient sous l’effort. Mais je n’avais pas le luxe de faiblir.

Le soleil amorçait sa descente, projetant une lumière sanglante sur le champ de bataille. Pourtant, l’ennemi semblait inépuisable, leurs rangs toujours aussi serrés, se renouvelant sans cesse comme une marée noire menaçant d’engloutir ce qu’il restait de notre communauté.

Un cri déchira l’air, plus glaçant que le vent du nord. Mon sang se figea.

Je me retournai brusquement, la respiration coupée, mes yeux écarquillés cherchant frénétiquement l’origine du hurlement.

Au loin, mon père luttait avec l’ardeur d’un guerrier condamné, seul contre cinq Byzantins. Son glaive fendait l’air, tranchant, parant, mais ils étaient trop nombreux, l’encerclant comme une meute affamée.

Derrière lui, une vision d’horreur me saisit à la gorge : ma mère, effondrée sur le sol, son sang souillant la terre déjà rougie par la bataille. Sa poitrine se soulevait à peine, tandis que ma seconde mère, en larmes, pressait désespérément ses mains sur la blessure béante, tentant vainement de retenir la vie qui s’échappait.

Un grondement sourd monta en moi, une rage brute, viscérale, qui menaçait d’exploser à tout instant.

Sans réfléchir, je fonçai.

D’un mouvement brutal, j’écrasai mon épaule contre l’un des soldats ennemis, le percutant de plein fouet. Pris de court, il perdit l’équilibre, et nous chutâmes ensemble dans la boue ensanglantée.

Je roulai sur le côté, prête à me redresser, mais un son sec et implacable me coupa dans mon élan : celui d’une lame s’enfonçant dans la chair. Un râle étranglé suivit, puis un corps s’écroula lourdement à côté de moi.

Le sang pulsait à mes tempes lorsque je levai les yeux.

Mon frère se tenait là, haletant, son épée encore plantée dans le dos de l’assaillant qu’il venait d’abattre. Son regard noir croisa le mien, un éclat féroce y brûlant. Sans un mot, il arracha son arme du cadavre et se tourna déjà vers le prochain ennemi.

Il venait d’entrer dans la bataille.


— Helga, fuis ! Tonna notre père, sa voix perçant le tumulte du combat.


Sa seconde épouse resta figée, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte dans un début de protestation. Mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Elle savait. Elle voyait l’inéluctable dans le regard de son époux.

Moi, je n’avais pas le luxe de l’hésitation. Mon glaive fendit l’air, stoppant de justesse un coup destiné à mon flanc. Le choc fit vibrer mon bras tout entier, mais je ne cédai pas. Nous étions trois contre trois Byzantins, et l’odeur âcre du sang et de la sueur envenimait l’air autour de nous.


Mais au-delà de nos adversaires immédiats, un frisson d’effroi me parcourut l’échine.

Une nouvelle vague de soldats apparaissait à l’horizon, leurs silhouettes sombres tranchant contre la lueur déclinante du soleil. Ils couraient, leur approche implacable résonnant dans le sol comme un funeste présage.


— Fuyez, mère ! Supplia son fils, la voix rauque d’émotion et d’urgence.


Helga serra la mâchoire, ses yeux brillant d’un mélange de douleur et de détermination. Puis, dans un élan brutal de survie, elle se releva et s’élança, disparaissant parmi les ombres fuyantes du chaos.

Je tournai brièvement la tête, mon cœur tambourinant dans ma poitrine, priant les dieux pour qu’elle puisse s’en sortir. Mais mon regard fut aussitôt attiré par une autre vision, bien plus déchirante.

Ma mère.

Allongée dans la boue, son corps meurtri par le combat, elle me fixait. Ses lèvres tremblaient, comme si elle voulait parler, mais aucun son ne franchissait sa gorge.

Ses yeux…

Remplis de fierté. D’amour.

L’étincelle de vie qui avait toujours brillé en elle vacillait, s’éteignait peu à peu.

Un étau invisible se resserra autour de mon cœur.

Mais je n’avais pas le droit de pleurer. Pas encore.

Une nouvelle vague s’abattit sur nous, implacable et féroce. Les bruits métalliques des épées s’entrechoquant, des boucliers se brisant, emplissaient l’air, rendant chaque seconde plus lourde que la précédente. Nous nous défendions avec tout ce que nous avions, chaque mouvement désespéré pour repousser l’invasion, mais nous étions en sous-nombre.

Peu à peu, l’épuisement gagnait nos corps. La douleur s’infiltrait dans chaque muscle, chaque articulation, alors que nos armes devenaient plus lourdes, plus difficiles à manier. Nos boucliers, eux aussi, étaient brisés ou écartés, laissant nos peaux vulnérables.

Les entailles et estafilades se multipliaient, découpant nos chairs comme des coups de vent dans la neige. Le sang s’écoulait, rouge et chaud, mêlé à celui de nos ennemis, formant des mares sanglantes sur le sol boueux du champ de bataille.

Pour chaque homme que nous abattions, deux nouveaux prenaient sa place, leurs regards pleins de rage et de détermination. Mais nous tenions bon, résistant avec la force de ceux qui savent que la fin est proche, mais refusent de céder.

Et malgré les blessures qui se multipliaient, malgré le poids du combat, l’espoir ne nous quittait pas.

Un coup sournois, porté sans avertissement, m’envoya au sol dans un cri de douleur. La terre sembla se dérober sous moi, et je roulais dans la boue, le souffle coupé. La brûlure d’une estafilade profonde me tira un râle de souffrance, mais je n’avais pas le temps de m’attarder. Je levai la tête, mes yeux flous, cherchant un point d’ancrage.

Mais un autre coup, plus brutal encore, frappa ma tempe avec la force d’un marteau. La douleur explosa dans mon crâne, et ma vision se brouilla, comme un voile sombre tombant sur mes sens.

Dans ce flou déchirant, j’aperçus une silhouette, une vision de cauchemar : mon père s’effondrait, frappé à son tour, son corps chutant lourdement sous le poids des assauts ennemis.

Et juste à côté, mon frère. Il s’agenouillait, sa main serrée contre sa poitrine, un râle de douleur et de désespoir s’échappant de ses lèvres. La scène se peignait en rouge autour de moi, et je savais, dans un coin de mon esprit, que chaque instant qui passait nous enfonçait un peu plus dans les ténèbres.

Je fis un effort condamné pour me relever, mes muscles tremblants sous l’épuisement, mais avant que je ne puisse trouver mon équilibre, un poids brutal s’abattit sur mes omoplates. La pression me cloua au sol, me maintenant dans une position où chaque mouvement semblait être un combat contre une force invisible.

Le souffle court, l’affliction lancinante traversant mon dos, je luttai contre l’immobilité qui m’enserrait. La chaleur du sang, ma propre sueur, se mêlait à la terre boueuse sous moi, mais la peur de l’échec, de la défaite, me poussait à continuer.


— Père ! Tentai-je de crier, ma voix brisée.


Ses yeux se tournèrent lentement vers moi, mais ils étaient vides, ternes, comme si la vie s’échappait lentement de lui. Il lut dans mes yeux, une lueur d’amour et de résignation croisant son regard, avant qu’il n’essaie de parler. Ses lèvres bougèrent faiblement, mais aucun son ne sortit.

Pourtant, d’une manière ou d’une autre, je compris ce qu’il me disait.

“Ne laisse personne briser ton esprit.”

Ses mots résonnèrent dans ma tête comme un dernier commandement. La détermination dans son regard m’imprégnait. Même au seuil de la fin, il refusait de céder. Il me transmettait son ultime force, comme un dernier souffle d’espoir.

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