Chapitre 1
23 mars.
Je commençais plus tard ce jour-là. Une heure de permanence en première heure, comme un petit cadeau glissé dans mon emploi du temps trop rempli.
J’étais arrivé vers 9h15, sans trop me presser. Le soleil peinait à percer les nuages, la cour était presque vide, quelques élèves fumaient en silence sous l’abri du préau. J’avais les écouteurs vissés aux oreilles, la capuche sur la tête. Personne ne m’avait adressé la parole. C’était un matin comme tant d’autres.
Les couloirs étaient calmes, ou plutôt calmes dans ce bruit de fond qu’on oublie : les portes qui grincent, les pas qui traînent, les chaises qui raclent. L’odeur de la cantine avait déjà commencé à s’installer, mêlée à celle du désinfectant et du vieux plastique des casiers.
Je me suis arrêté à mon casier, sans faire attention à l’heure. Je savais que je n’étais pas pressé. Je ne me doutais de rien.
Puis, l’alarme a retenti.
Pas une sonnerie normale. Ce n’était pas le bip régulier d’un exercice d’incendie ou la tonalité familière des heures de cours. Non.
C’était un bruit long, déformé, comme un crissement étiré jusqu’à la douleur. Un hurlement électronique, aigu, brutal, presque animal.
J’ai sursauté. Le son me vrillait les tympans. Il vibrait jusque dans ma cage thoracique. Un instant, je suis resté planté là, les yeux levés vers le haut-parleur fixé au plafond. Il grésillait encore, comme s’il allait exploser.
Autour de moi, les portes ont commencé à s’ouvrir.
Des élèves sortaient des salles, les visages confus. Certains riaient nerveusement. D’autres échangeaient des regards inquiets. Il y avait des murmures :
— C’est un exercice ?
— C’est quoi ce bruit ?
— C’est chelou, j’ai jamais entendu ça…
Je suis resté figé. Mon sac à moitié ouvert pendait encore à mon bras.
Puis le silence a été brisé.
D’abord par un cri. Lointain. Aigu, déchirant.
Ensuite par le bruit de pas précipités. Un groupe d’élèves en sang est apparu au bout du couloir, courant dans notre direction. L’un d’eux a heurté un casier en pleine course, s’est effondré, s’est relevé aussitôt.
Le couloir s’est rempli de cris. Les élèves reculaient, bousculaient les autres, certains se jetaient à terre, d’autres poussaient sans regarder. Un surveillant criait des ordres que personne n’écoutait.
Un garçon a glissé juste devant moi, ses mains couvertes de sang. Il s’est redressé sans même me regarder.
Je sentais mon cœur cogner contre mes côtes, comme s’il voulait s’échapper. Mon souffle était court, irrégulier. J’avais l’impression de rêver.
Ce n’était pas un exercice.
Quelqu’un était en train de tuer.
Et ce quelqu’un était ici, dans ce lycée, quelque part, entre les murs que je pouvais connaître par cœur.
À quelques mètres, peut-être.
Derrière une porte.
Ou déjà derrière moi.
— Noah !
J’ai sursauté. La voix venait de derrière moi, coupant net le vacarme qui régnait dans ma tête.
C’était Ilyes, essoufflé, les joues rouges, les yeux écarquillés. Il me prit par l’épaule avec une force presque brutale.
— Putain, t’es là ! Je te cherchais partout !
À ses côtés, Sam arrivait au pas de course, tenant quelque chose dans la main — une barre en métal, sans doute arrachée à une chaise ou un pied de table.
— On a vu ce qu’il se passe. Y a un mec, il a poignardé au moins deux personnes dans le hall.
Je restais silencieux, tremblant, mes yeux fixés au loin, là d’où les cris provenaient.
Ilyes me secoua légèrement :
— Tu m’entends ? Il faut qu’on bouge. Soit on se planque, soit…
Sam le coupa, d’un ton plus froid :
— Soit on l’arrête.
Je tournai enfin la tête vers eux.
— Quoi ?
— Il est seul, mec. Et il est à pied. S’il remonte vers les salles, il va faire un carnage. On peut pas juste le laisser faire.
— On sait où il est, ajouta Ilyes. J’ai vu par la fenêtre du couloir : il vient vers l’aile Est.
J’ai hésité.
Mon corps me disait de courir. Mais leur présence… elle calmait quelque chose en moi. Comme si, ensemble, on pouvait inverser le cauchemar.
— Vous êtes sérieux ?
— Grave sérieux, répondit Sam en serrant plus fort sa barre métallique. On n’est pas des héros, mec, mais si on peut l’arrêter… on doit le faire.
Un long silence.
Puis j’ai hoché la tête.
On a reculé, contourné les casiers, longé les murs pour ne pas se faire remarquer. Mon cœur tambourinait dans mes tempes. Chaque pas me donnait envie de fuir. Mais mes jambes avançaient. Je n’étais plus seul.
Au bout du couloir, une porte battante vibra.
Une ombre passa.
Il était là.
Et nous aussi.
On avançait à pas rapides, collés au mur.
Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser dans ma poitrine.
Puis, au bout du couloir E, une silhouette est apparue.
Mais tout autour de moi semblait flou, comme si un brouillard épais voilait mes yeux.
Les contours se déformaient, les sons étaient lointains, étouffés, comme si j’étais enfermé sous l’eau.
J’entendais des cris, mais c’était comme un murmure sourd.
Les battements de mon cœur cassaient tout.
Il était là.
Un garçon, sweat noir maculée de rouge. La lame dans sa main tremblait légèrement.
Devant lui, deux corps.
Mon cerveau refusait de tout saisir. Tout paraissait irréel.
Le garçon respirait fort, son souffle court résonnait dans mes oreilles, mais tout semblait décalé.
Puis, la porte s’est ouverte brusquement. Trois élèves sont apparus, hurlant.
Le son était encore plus confus, comme si je ne les entendais que par intermittence, noyé dans un brouhaha intérieur.
Le tueur s’est levé d’un coup, lame haute.
Je voyais leurs gestes, leurs mouvements, mais c’était comme une scène au ralenti, floue, déformée par la peur qui me paralysait.
Un cri rauque, des corps qui tombent.
Je ne savais plus où je me trouvais, ni combien de temps ça durait.
Sam me secoua l’épaule :
— Noah, maintenant !
Je me suis réveillé de ce brouillard intérieur, mes jambes ont bougé d’elles-mêmes.
On a couru.
Vers lui.
Vers le chaos.
Le temps semblait suspendu.
Sam bondit le premier, la barre de métal levée, prêt à frapper. Ilyes et moi le suivions, le souffle court, les muscles tendus.
Le tueur ne bougeait presque pas. Comme figé dans une colère sourde, il balança la lame d’un geste rapide vers Sam.
Le choc fut brutal.
La barre heurta la lame, étincelles dans l’air, le métal crissa.
J’ai senti mes mains trembler, mais il fallait tenir bon.
Ilyes attrapa le poignet du tueur d’une main ferme, essayant de lui arracher le couteau.
Le garçon poussa un cri rauque, une sorte de hurlement déchirant, et tenta de se dégager, frappant de l’autre bras sans but précis.
J’ai senti la peur me brûler la gorge, mais je n’ai pas reculé.
En un mouvement coordonné, Sam asséna un coup puissant sur le bras du tueur. La lame tomba au sol avec un bruit sourd.
Le tueur chancela, haletant, perdu entre rage et confusion.
Ilyes se jeta sur lui, le plaquant au sol, tandis que je me précipitais pour l’aider à le maintenir.
Autour de nous, les cris continuaient, des sirènes retentissaient au loin, mais pour un instant, il n’y avait plus que ce corps en lutte, ce souffle qui saccadait, et nos cœurs qui battaient à l’unisson.
Je regardai dans ses yeux. Vide. Froids.
Une part de moi voulait crier, hurler, fuir.
Mais une autre, plus profonde, savait que rien ne serait plus jamais pareil.
La respiration du garçon était saccadée, sa colère à peine contenue.
Ilyes et Sam l’avaient enfin attaché avec les lacets qu’ils avaient arrachés à leurs chaussures. Les mains serrées derrière le dos, il ne pouvait plus bouger.
Je levai les yeux.
Autour de nous, le couloir ressemblait à un tableau macabre.
Le sol était jonché de taches rouges qui s’étiraient comme des ombres sanguines sur les murs blanchis.
Des corps, immobiles, certains déjà froids, d’autres encore frémissants de douleur.
Une odeur âcre, métallique, flottait dans l’air, mélange de fer et de peur.
Je sentais mon estomac se nouer, mais je ne pouvais détourner le regard.
— Il faut appeler la police, murmura Sam, la voix tremblante.
Ilyes tenait son téléphone à bout de bras, la voix tremblante, répétant les détails à l’opératrice.
— Oui, plusieurs victimes, un homme armé d’un couteau, il est attaché, mais…
Soudain, un éclair.
Sans prévenir, le tueur arracha ses mains des lacets qui le retenaient.
D’un geste rapide, brutal, il sortit son couteau caché sous sa manche et, avant qu’on ait pu réagir, planta la lame dans le flanc d’Ilyes.
Un cri rauque s’échappa de sa gorge tandis qu’il s’effondrait, les yeux grands ouverts, la douleur déformant son visage.
Je restai figé, incapable de bouger, les battements de mon cœur couvrant tout autre son.
L’autre tourna lentement la tête vers moi, un regard glacé et lourd de reproches, comme s’il voulait que je comprenne, qu’il cherchait une réponse.
— Pourquoi… ? murmura-t-il d’une voix rauque.
Les larmes me montèrent, sans que je puisse dire quoi que ce soit.
Sam hurla, se jetant sur le tueur, mais celui-ci, encore faible, réussi à repousser son attaque.
La peur, la colère, tout se mélangeait en moi dans un chaos absolu.
Ilyes râlait sur le sol, la vie s’échappant lentement de son corps.
Je savais que cette nuit ne finirait jamais
Mes mains tremblaient, mais une rage sourde et profonde monta en moi, mêlée à une tristesse déchirante.
Chaque battement de mon cœur martelait ma volonté de ne pas laisser ce monstre s’en sortir.
Je me jetai sur lui, le fracas de nos corps contre le sol résonnait comme un coup de tonnerre dans le silence pesant.
Les coups pleuvaient, violents, désordonnés, portés par une haine brute qui consumait toute autre pensée.
Le sang éclaboussait mes vêtements, chaud et métallique, mêlé à mes larmes qui coulaient sans retenue.
Il hurlait, tentait de se défendre, mais la force qui m’animait semblait inépuisable.
Jusqu’à ce que, enfin, il s’effondre, immobile.
Je restai là, haletant, le couteau serré dans ma main, le souffle court et le corps secoué par les sanglots.
Puis, je tournai la tête vers Ilyes.
Ses yeux, autrefois si vifs et pleins de vie, étaient maintenant vides, ouverts sur un monde silencieux et froid.
Son visage blême contrastait avec les éclats rouges qui maculaient le sol.
Je ne savais pas comment continuer, comment respirer dans ce chaos.
Le temps semblait s’être arrêté, et avec lui, toute possibilité d’espoir.