Prologue - Ce qu'on me laisse
----- Sept ans plus tôt. -----
Tension
— Alexia, monte dans cette fichue voiture ! gronde mon père.
Je traîne les pieds, je souffle, mais je finis par obéir. J’ai un match de foot aujourd’hui, mais mes parents me traînent de force à ce fichu repas de famille. Les repas de famille me gonflent. Ce n’est pas fait pour moi, surtout quand Emma, ma tante préférée, n’est même pas là. Elle travaille aujourd’hui dans son petit salon de tatouage à Grenoble. Elle, au moins, elle me comprend. Pas comme eux. Je déteste Lyon. Je déteste mes parents. Ils passent leur temps à s’engueuler. Je ne comprends même pas pourquoi. Il n’y a pas si longtemps, tout semblait... normal. Plus maintenant.
Le moteur vrombit, sec, comme un grognement. La voiture tremble, mes baskets sentent les vibrations du plancher. On quitte notre petite maison. Direction : des grands-oncles et tantes dont je connais à peine les prénoms. Rien qu’à y penser, j’ai envie de dormir. La journée va être interminable.
— Attache ta ceinture, ma puce, dit ma mère.
Je claque la boucle, sans un mot. J’enfonce mes écouteurs et lance ma playlist. La musique gronde dans ma tête, un mur entre eux et moi. Au moins, je peux me planquer derrière ça.
La pluie tombe fine, insidieuse. Des perles glacées éclatent sur le pare-brise, dégoulinent en filets tordus. La route est luisante, presque vivante, comme une bête prête à nous faire déraper. Chaque coup de vent fait vaciller la voiture. J’enfonce une épaule contre la portière, mon front se colle à la vitre froide.
La musique pulse, mais pas assez fort pour couvrir leurs voix. Ça monte, ça descend, comme une dispute qui se cache mal. Mon cœur cogne un peu trop vite.
Je vois ma mère sortir son téléphone. Ses doigts tapotent. L’écran qui s’allume. Message. Son sursaut claque comme une gifle dans le silence.
— Encore lui ?! gronde mon père, sans quitter la route des yeux.— Christophe, arrête, c’est pas le moment !— Pas le moment ?! Tu crois que je vois pas, Elsa, quand tu souris comme ça devant ton écran ?
Les mots fusent. Des éclats. Des cris étouffés. Je baisse le son de ma musique, mais ça ne change rien. Ça me traverse. Ça m’écrase.
La radio crache une pub ridicule, les essuie-glaces raclent le verre, la pluie redouble. Je voudrais hurler pour qu’ils s’arrêtent. Mais je reste là, compressée dans mon silence.
Puis, un juron de mon père. Un coup d’œil trop long vers elle. La voiture mord la ligne blanche. Un klaxon explose quelque part, déchirant la pluie.
— Christophe, regarde la route ! hurle ma mère.
Un coup de volant. Le crissement des pneus sur l’asphalte mouillé. La voiture glisse, se met à tanguer. Mon ventre se retourne, mes mains se crispent sur la ceinture. Le monde bascule.
*****
Accident
Un premier choc. Le ciel. Le sol. La tôle qui hurle. Tout se mélange. Un second.
Je crie.
La voiture tonne et bascule. Le verre éclate autour de moi, froid, tranchant. Je suis ballotée comme une poupée de chiffon, heurtée contre sièges et vitres. Mes écouteurs s’arrachent. La musique se tait. Le bruit me fracasse les tympans.
La carcasse gémit une dernière fois et se fige. Mes bras pendent, inutiles : la voiture est couchée sur le toit, je suis à l’envers.
La pluie tambourine, indifférente. Et, au-dessus de ce chaos, la radio continue : une mélodie trop douce, comme une berceuse sur un naufrage. L’absurde me cloue.
Je veux appeler mes parents. Mais ma voix reste coincée dans la peur. L’odeur de l’essence me prend la gorge. Du sang colle mes cils ; ça pique, ma vision se brouille. Un goût de métal me remonte à la bouche. J’ai envie de vomir.
Un crépitement. Puis un claquement plus franc : le feu prend quelque part. L’émanation du plastique fondu me coupe la respiration ; une odeur pire suit, celle de la chair qui commence à brûler. Mon cœur se serre.
La chaleur arrive par la gauche, d’abord tiède, puis insistante : ma veste chauffe, ma peau suit. Mes doigts cherchent la ceinture, glissent dessus ; je frappe, je tire, la boucle tient. La panique monte, nette. Ma tête chavire, mes cheveux châtains effleurent le toit.
Le silence de mes parents me frappe. Je veux les secouer, les appeler encore, mais la fumée avale mes efforts. L’air devient lourd, saturé d’un mélange toxique qui m’étrangle. La pluie ruisselle dehors ; la musique persiste, fragile et mensongère.
La douleur monte en flèche : mes vêtements noircissent, la peau dessous se raidit. Un cri rauque me déchire la gorge. Je me débats, je cherche une main, un bord, n’importe quoi. Tout se réduit à fuir la chaleur, trouver une sortie, ne pas lâcher.
Je suis prise entre l’horreur qui brûle et ce mince fil de son qui chante encore. Alors la réalité me tombe dessus, je cesse de me débattre. C’est fini. Je vais mourir.
*****
Sauvetage
Puis un claquement sec. La portière s’ouvre brusquement. Un souffle glacé me frappe, me fait frissonner, contraste violent avec le brasier qui me lèche. Une silhouette se penche vers moi : blond, athlétique, yeux noirs, sûr de lui. Il ne panique pas.
Ses mains se posent sur mes bras tremblants, me tire. En vain. Je sens la force tranquille qui se déploie autour de lui, et pour la première fois depuis l’accident, un infime espoir. Il tire sur la ceinture coincée. Je crie, je me débats, la douleur mordant chaque mouvement.
— Ça va aller, je suis là... je suis là.
La boucle résiste. Il ajuste sa prise, tire avec force et précision. Un craquement : la ceinture cède enfin. Je tombe, le souffle coupé. Il amortit ma chute, me maintenant contre lui.
Les flammes lèchent encore mes jambes. Sans hésiter, il m’attrape à nouveau, me soulève et me traîne hors de l’habitacle. Mes jambes glissent sur la boue, mes bras pendent, mais il ne relâche pas sa prise. Enfin, il me jette sur l’herbe humide, contre un talus qui offre un refuge relatif. Ses mains tapotent mes vêtements pour éteindre les dernières braises.
— Reste avec moi... respire... je ne te lâche pas.
Je crie, rauque, désespérée :
— Mes parents !
Il me serre un instant contre lui, scrutant la carcasse en flammes. Puis il se redresse, prêt à y retourner. Une détonation : la voiture explose. Un éclair de feu illumine la pluie et le ciel gris. Tout ce que je connaissais disparaît en un souffle incendiaire.
Le silence retombe. Juste le souffle de la pluie et le crépitement lointain du feu.
— Je suis là, ma grande.
Je reste là, tremblante, à demi consciente. Sa voix est tout ce qui m’atteint, une ancre dans le chaos. La pluie froide ruisselle sur ma peau, la fumée me brûle encore les poumons, et le monde vacille. Dans ma poitrine, une seule certitude : je suis encore vivante. Mes parents n’ont pas cette chance.
Il reste le feu et lui. Deux images qui vont me hanter.
*****
Reconstruction
Les jours qui suivent l’accident sont un enfer de douleur, de peur et de lassitude. À l’hôpital, mes brûlures sont soignées avec une précision froide : les médecins posent des greffes, recousent ce que le feu a déchiré, réparent ce qui peut encore être sauvé. Chaque geste, chaque point de suture me rappelle cruellement la violence que j’ai subie. La douleur est constante, aiguë, lancinante. Chaque respiration, chaque mouvement m’arrache un gémissement que je n’arrive pas à retenir.
Le parfum métallique du sang se mêle à l’odeur piquante des antiseptiques, et le plastique froid du lit me ramène à ce jour où tout a basculé. Mon dos, couvert de brûlures vives, me semble étranger, fragile, meurtri, et pourtant vivant, refusant de céder complètement. Parfois, le silence de la chambre m’apaise un instant, mais il suffit que je tente un geste, que je me tourne ou que je me redresse, pour que la douleur me transperce le dos, tranchante et implacable, me rappelant que rien n’est encore réparé.
Mes pensées vagabondent entre le souvenir du feu et la souffrance présente, se perdant dans le chaos de mon esprit tandis que mon corps hurle silencieusement. Le contact du drap rugueux sur mes brûlures dorsales me fait sursauter, comme si chaque fibre voulait me rappeler ma fragilité. Dans ces moments, une lassitude profonde m’envahit, mélange amer de peur, de colère et de résignation. Pourtant, malgré tout, je suis encore là, vivante, accrochée à chaque souffle douloureux, à chaque petit signe de guérison, comme si ma seule force était de tenir encore.
Le deuil de mes parents me traverse comme une lame glacée. Leur absence est partout : dans le silence des chambres, dans les couloirs vides, dans la chaleur étouffante des lampes. J’ai treize ans, mais je sais déjà que je ne les reverrai jamais. Chaque larme qui roule sur mes joues me rappelle que ce monde a changé. Parfois, je tends la main dans le vide, espérant sentir leur présence, et à chaque fois, je ne touche que l’air froid et vide. Ma chambre semble immense et silencieuse, chaque recoin un écho de leur absence, et moi, minuscule, perdue, je lutte pour ne pas me laisser engloutir par la tristesse.
Mais au milieu de ce chaos, ma tante Emma est partout à la fois. Elle bataille avec les médecins, les formulaires, l’administration, pour devenir officiellement ma tutrice. Elle veille à ce que je reçoive les meilleurs soins, que je mange, que je dorme, que je ne reste jamais seule. Mais ce que j’attends vraiment d’elle, c’est qu’elle m’aide à cacher ce corps meurtri, qu’elle transforme mes cicatrices en quelque chose de beau, en tatouages qui parlent à ma place. Sa voix, parfois ferme, parfois douce comme un souffle, devient mon refuge. Elle ne me lâche jamais, même quand je me recroqueville sur moi-même, refusant le monde et ses regards.
Et puis il y a Kevin. La silhouette blonde, athlétique, les yeux noirs qui ont plongé dans le feu pour me sauver. Il vient me voir régulièrement à l’hôpital. Il me protège, m’empêche de sombrer, reste près de moi quand j’ai trop peur pour respirer seule. Je ne comprends pas toujours pourquoi il est là, pourquoi il tient autant à moi. Ses mains sont solides, sûres, ses gestes calmes. Il ne panique jamais, même quand je hurle ou que mes pleurs deviennent incontrôlables. Chaque fois qu’il est là, je sens que je peux encore tenir, que je peux encore espérer.
Au fil des jours, Kevin et Emma apprennent à se connaître. Les débuts sont houleux : éclats de voix, désaccords sur la manière de m’aider, tensions qui me laissent parfois étourdie, et j’ai l’impression qu’ils me cachent quelque chose. Mais peu à peu, tout s’apaise. Ils deviennent mes tuteurs légaux, et ensemble, nous formons une famille étrange, imparfaite, mais solide. Moi, je veux juste retrouver cette liberté simple : reprendre le foot, courir derrière un ballon, sentir le vent sur mes jambes, sentir renaître la fierté que j’avais perdue. Pour la première fois depuis l’accident, je sens qu’un futur est possible, un futur qui m’appartient encore.