CHAPITRE 1 : Lucas
Début de l'acte 1
Lucas
L'une des périodes que j'aime le moins est arrivée, l'été. Et il est bel et bien là. Non pas que le beau temps qui dure dans la soirée ne me dérange, mais dégouliner de sueur à chaque pas, chaque geste, c'est épuisant et ça me soûle à un point...
Le printemps et l'automne sont quand même bien mieux non ?
Qui aime l'été et puer au bout de 3 minutes dehors ?
42° aujourd'hui.
Et bien sur, nous avons un shooting photo en extérieur, mais je ne vais pas me plaindre - le soleil cogne, mais il y a un peu d'ombre.
Je suis au milieu d'un carré de verdure entouré par d'immenses bosquets touffus coupés aux petits oignons et d'un vert foncé éclatant.
L'agence a privatisé un des bosquets du jardin du château de Versailles pour une séance photo. Je n'ose imaginer combien ça a dû coûter.
Je suis au centre du carré, au pied d'une nymphe sublime en pierre blanche éclatante de mille feux.
Je reste là, figé à la regarder. Comme elle qui regarde sans faiblesse le ciel à longueur de temps.
C'est une belle femme aux seins fermes. Vêtue d'un simple châle qui souligne ses formes minces. À ses pieds, deux enfants s'amusent autour d'une corne d'abondance de fruits. Sur son épaule trône une chouette aux yeux grand ouverts.
Autour de moi, dessinant un cercle, des colonnades de marbre entourent le bosquet.
J'aperçois la célèbre mannequin anglaise Naomie Weston qui est en train d'être maquillée et coiffée sous une bâche blanche. Quelqu'un lui fait de l'air avec un grand éventail. Comme un esclave rafraîchissant Cléopâtre.
Pendant quelques minutes je m'amuse de cette scène comme si j'étais retourné dans le temps.
J'attrape mon appareil photo accroché à ma ceinture, zoom sur la star et son esclave et... clic... c'est shooté. Je sais déjà que ma cheffe de service refusera de divulguer cette photo, mais ça me fait rire.
Le gravier craque sous mes pieds alors que je shoot quelques prises à droite et à gauche.
La chaleur est néanmoins étouffante, les glaçons fondent à vitesse grand V, les techniciens ont leurs tee-shirts trempés et moi j'essaie de me placer le plus possible à l'ombre.
Je me demande comment Louis XIV et sa cour pouvaient tenir avec des habits aussi lourds. Je les imagine se baladant dans le parc en train de raconter des ragots sur les membres de la cour... comme quoi rien ne change dans ce monde.
Un stand est situé à l'entrée du bosquet. Une tente blanche protège la nourriture et les boissons des rayons de soleil. Ni une ni deux, j'attrape quelques trucs à grignoter. Si le serveur le pouvait, je suis sûr qu'il me dénigrerait.
Je lui lâche mon plus beau faux sourire.
—Hum, délicieux.
Si au moins il était mignon, mais même pas... je n'ai rien mangé depuis ce matin, et il est presque midi. Je n'ai pas envie de tomber dans les pommes.
Je me retourne la bouche pleine quand Mélanie arrive, sa robe blanche en lin virevoltant au rythme rapide de ses pas, et m'attrape par le bras.
—Tu n'es pas là pour t'empiffrer je te signale. Tu es là pour travailler.
—Je ne mange pas dis-je en finissant une bouchée. Et je travaille. J'ai déjà pas mal shooté si tu veux savoir.
—Hâte de voir le résultat. Bref, je ne suis pas là pour ça de toute façon.
—Étonnant quand même puisqu'on est là pour le travail. Tu pensais poser pour qu'on te moule comme la statue et ne rien faire ?
J'essaie de ne pas rire à ma remarque, ni de m'étouffer, pas envie de mourir d'une manière aussi con.
Elle rigole aussi tout en matant réellement la statue.
—Ils avaient bon goût à l'époque quand même. Bref, tu as rencontré Valentin ? Me glisse t-elle d'une voix suave à l'oreille.
—Non, lui dis-je. Qui est-ce ?
Je sens déjà qu'elle va me faire un coup foireux.
— Et bien...
Je vois qu'elle le cherche dans la foule.—Oh non, dis-je doucement.
—Ah le voilà ! Juste en face de toi. Regarde !
Elle me le montre carrément du doigt.
Le "Valentin" lui fait signe avec un énorme sourire. Il arrive droit sur nous.
Il a l'air canon.
— Et il est gay, me dit-elle en me poussant en avant.
Tellement surpris de son geste que je fais tomber le biscuit que j'avais à la main. Je me cogne sur quelqu'un qui se retourne et me demande de faire attention. Et j'arrive comme un abruti devant Valentin.
Il rigole et son rire est vraiment chaleureux. Il n'est pas moqueur. Mais la situation l'amuse.
À le regarder de plus près, tous ses traits sont chaleureux.
—Tu es un peu gauche non ? Me demande-t-il.
Belle entrée en la matière.
Quand il sourit, une fossette apparaît. C'est craquant. Je dois rougir comme un abruti.
—Ça m'arrive oui. Des fois. Parfois. Non, souvent en fait. Et je rigole bêtement.
Mais c'est quoi ce rire idiot.
Il passe sa main dans ses cheveux châtains longs. Il est torse nu. Un torse considéré comme parfait pour la plupart des gens. Mince, imberbe, et sculpté avec six tablettes qu'on a envie de croquer directement dedans.
La vue est belle, c'est clair. Mais je ne suis généralement pas le genre de gars qui attire ce genre de mec.
Il voit que je le mate sans concession car son regard descend sur son torse.
Il penche sa tête sur le côté.
—Je ne t'ai jamais vu, lui dis-je essayant de passer à autre chose.
—Je suis mannequin pour le shooting. C'est mon premier. Je suis figurant malheureusement. Mais c'est toujours ça de pris. Et toi, tu es ...?
—Photographe. Mais pareil, je ne suis pas le photographe principal, je suis celui qui shoote pour les réseaux sociaux.
—On est voué à être des personnages secondaires alors dit-il.
Je rigole.
Il sourit.
La fossette réapparaît.
Il est vraiment mignon. Ses cheveux bouclés dorés brillent sous le soleil. Sa peau est mate, mais claire. Il a des petits yeux en amande de couleur marron qui sont pleins de malice. Il a l'air sûr de lui, mais contrairement aux autres mannequins il n'a pas l'air de faire le paon.
—Tout le monde en place ! Hurle le coordinateur de la session.
—Il va falloir que j'y aille, me dit-il. Tiens.
Il me tend son portable.
—Mets ton numéro.
Mais d'où est-ce qu'il le sort ? Il porte une sorte de mini-jupe blanche, style dieu grec de l'ancien temps. Il ne l'avait quand même pas dans le...
Je tape mon numéro, surpris de savoir que je lui plais. Mélanie avait déjà dû le sonder avant de m'envoyer carrément sur lui.
Quand je lui rends son tél, il me fait un clin d'œil et s'en va.
Quelques secondes après mon téléphone vibre :
"Je voulais être sûr que c'était bien le bon".
Je le vois se retourner et me sourire. Je trouve ça trop mignon.
Mélanie me rejoint alors que je regarde Valentin partir se mettre en place au pied de la statue.
—Alors ? S'empresse-t-elle de me dire.
— Tu m'énerves quand tu fais ça.
Elle rigole et pose sa tête sur mon épaule.
Je ne peux pas lui en vouloir longtemps.—Je fais ça pour toi. Tu es un mec génial et tu es seul depuis combien de temps déjà ?
—2 ans.
Elle fait mine de s'étrangler et de tomber à la renverse.
—Et on ne peut pas dire que tu baises beaucoup.
—Tu pourrais être plus discrète s'il te plaît.
Je regarde à droite et à gauche.
Mais personne n'a l'air de faire attention à nous.
Naomie Weston est arrivée au pied de la statue dans une robe verte émeraude. C'est une robe fluide qui met ses seins en valeur. Même si elle est très belle, mon regard se reporte rapidement sur Valentin. Il est totalement à sa place aux côtés de Naomie et des trois autres beaux mecs sculptés comme des dieux.
—Tu vois, il te plaît... tu souris bêtement, me dit-elle.
Elle pointe son doigt sur ma joue.
—Arrête, on verra. Il a pris mon numéro.
—C'est une bonne chose, non ?
Je ne sais pas si ça mènera quelque part. Un mec comme lui veut-il vraiment d'un mec lambda comme moi ?
Mon dernier mec, et mon seul d'ailleurs, Baptiste, m'a largué quand je lui ai annoncé que je déménageais à Paris pour le travail. Depuis, Mélanie a raison, je ne cherche pas forcément l'amour, ni même du sexe. Je ne fréquente pas non plus le milieu, et les app de rencontre c'est un mélange entre un film d'horreur et un zoo.
Le boulot me permet de faire des rencontres. Même si ça n'a jamais réellement marché jusqu'à maintenant.
Je devrais aller voir un psy, non ? J'ai peut-être des traumas non guéris.
Cette idée me fait rire intérieurement.
Le soleil commence à descendre, et la session prend fin. Je finis de ranger le matériel de l'équipe quand je vois Valentin courir vers moi, sous le regard très appuyé de Mélanie.
—Demain soir au Rainbow Banana à 21h ? C'est dans le Marais, me précise-t-il.
—Ok pas de souci, j'y serai.
Il me fait un bisou sur la joue et repart en trottinant.Il a un beau petit cul.
—J'ai hâte de tout savoir, me dit Mélanie.
Je lève les yeux au ciel en souriant.
À vrai dire, moi aussi. Et pour la première fois depuis longtemps, j'en ai vraiment envie.
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