L’hiver était incontestablement ma saison préférée... du moins, avant que je ne dépasse un mètre vingt.
À sept ans, je m’efforçais tant bien que mal de glisser mes pieds dans mes grosses bottines rouges, fourrées d’une matière douce, chaude et moelleuse. Pendant ce temps, Mamie m’attachait mon manteau en chantonnant sa mélodie préférée : Clair de lune de Debussy.
Qu’elle était belle, Mamie ! Ses cheveux mi-longs grisonnaient doucement, et ses yeux rieurs formaient des demi-lunes à chacune de mes bêtises. Ses joues ressemblaient presque aux bonbons à la fraise qu’elle me donnait en cachette tous les soirs : roses et rondes.
Le matin, elle me conduisait à l’école, un endroit que je n’aimais pas trop. Là-bas, les autres enfants me demandaient souvent où étaient mes parents — mais moi, je n’en savais rien. Personne ne voulait me le dire. Alors, peut-être pour paraître plus intéressante, je racontais qu’ils étaient les souverains d’un royaume magique et qu’ils n’avaient pas le temps de m’accompagner. Mais cela ne provoquait que des rires moqueurs et des murmures : “morts”, disaient-ils. Je ne comprenais pas bien ce mot, et encore une fois, Mamie et Papi ne disaient rien.
Le soir, après les interminables épreuves de la douche et des devoirs, on passait à table. Qu’est-ce qu’on mangeait bien ! Mamie cuisinait des plats succulents et j’en reprenais toujours... si Papi m’en laissait. Lui mangeait en silence, les yeux rivés sur son journal ou ses mots croisés.
Il parlait peu, mais son visage en disait long. Ses rides en témoignaient. À la moindre contrariété, les quelques cheveux gris qu’il lui restait se hérissaient sur son crâne fripé et tacheté. Ses yeux noirs, livides, se refermaient sous un amas de plis. Il me faisait un peu penser au chien de la voisine, sauf que ce dernier semblait bien plus gentil.
Chaque matin, il partait chercher son journal et son ticket de loto. Puis il s’asseyait dans son vieux fauteuil en cuir brun pour lire sans fin. La petite fille que j’étais avait vite compris qu’il ne fallait pas le déranger. Mamie disait que Papi avait fait la guerre, et que ça l’avait beaucoup fatigué.
Avant de dormir, j’avais encore assez d’énergie pour jouer. C’était mon moment préféré. N’ayant aucun partenaire, Mamie était toujours là pour m’accompagner au pays des fées et des monstres à chasser. J’adorais combattre les monstres. Je disais souvent à Mamie que, plus tard, je voulais faire ça. Alors elle me mettait vite au lit, en me répétant qu’il fallait beaucoup dormir pour y arriver.
Au printemps, on sortait souvent se promener. Le week-end, on allait au parc de jeux, pas très loin. C’était un endroit merveilleux. Là-bas, j’avais rencontré mes premiers copains : Théo et Cassandra. Eux, au moins, n’étaient pas aussi bêtes que ceux de l’école. On riait vraiment bien ensemble.
Avant de rentrer, avec Mamie, on ramassait toutes sortes de fleurs : jaunes, roses, rouges... et des violettes. D’ailleurs, les violettes avaient presque la même couleur que les taches sur le corps de Mamie. Quand je lui posais la question, elle riait en me tapotant la tête, en disant qu’elle avait dormi avec trop de fleurs. C’est vrai qu’il y avait des fleurs sur ses draps... mais elles étaient plutôt orange.
La maison au printemps était la même, sauf que les odeurs de cuisine étaient encore plus envoûtantes. J’avais toujours hâte de manger. Un jour, j’ai entendu Mamie dire à la voisine qu’elle s’inquiétait de mon appétit. Elle disait que manger servait peut-être à combler un vide. Mais je ne comprenais pas. Ma chambre était pleine de jouets, et j’étais super heureuse avec elle.
Avec les fleurs qu’on cueillait, je faisais des dessins colorés. Je collais tout dessus, et j’essayais même d’écrire. Mamie les accrochait sur le frigo, et il y en avait tellement que je me sentais très fière. Quand j’en donnais à Papi, il les jetait par terre en criant que je devrais faire mes devoirs. Parfois, il renversait même du liquide rouge sur mes œuvres, celui qu’il buvait chaque jour dans ses bouteilles vertes. Mais j’espérais toujours qu’un jour, il aimerait l’un de mes dessins.
L’été, c’était les vacances. Et j’avais déjà bien compris ce que cela voulait dire : pas d’école, beaucoup de jeux. Pour moi, le paradis, c’était des journées entières à s’amuser.
Avec ma personne préférée au monde, on allait souvent manger des glaces au bord de la Loire. Je partageais ma glace avec les canards, jusqu’à ce qu’ils me fassent peur, alors je courais me cacher dans les jupes de Mamie. Qu’est-ce qu’elle riait !
Ensuite, elle m’accompagnait jouer à l’épervier et au chat dans mon parc préféré. Elle aimait ce parc aussi, car elle y retrouvait ses amies. Elle avait ce don : toutes les personnes l’aimaient, grâce à sa gentillesse et à son rire à la fois fort et doux. Grâce à elle, j’avais passé un bel été. Elle disait préférer l’air pur de dehors, car la maison était pleine de nuages noirs. Mais moi, je ne les voyais pas.
Le soir, pendant qu’elle coupait des légumes, je voyais souvent ses yeux mouillés. Elle disait que c’était les oignons. Pourtant, elle pleurait aussi en coupant des pommes de terre, de la salade, ou en regardant un vieux livre de photos. Parfois aussi en mettant du maquillage pour couvrir les “fleurs” sur sa peau. Mamie était difficile à comprendre. Peut-être que penser aux oignons faisait aussi pleurer.
L’automne arriva avec ses feuilles mortes. Ce jour-là, j’avais eu une journée horrible à l’école. Je voulais juste rentrer retrouver mes poupées. Pour rassurer Mamie, je chantais et riais sur le trajet. Une fois à la maison, je filais dans ma chambre.
Les jours d’automne se ressemblaient tous : froids, pluvieux, pleins de devoirs. Et la météo ne nous permettait plus de sortir, ni de voir mes copains.
La nuit, je me réveillais souvent à cause des cris dans la chambre de Mamie et Papi. J’entendais des pleurs, des bruits comme ceux que je faisais en tapant dans mes mains. Mamie me disait qu’elle riait tellement avec Papi qu’elle tapait sur ses jambes. Ça m’étonnait, car je ne l’avais jamais vu sourire. Mais j’étais heureuse qu’ils s’amusent. Et un peu jalouse aussi, de ne pas être avec eux.
Un jour, la neige tomba, et la nuit aussi. J’attendais seule sous le préau de l’école. J’étais la dernière. Ma maîtresse, Madame Siboulet, après avoir tenté d’appeler mes grands-parents, décida de me raccompagner.
Elle me rassura : “Ils doivent dormir... Ils n’ont sûrement pas vu l’heure.” Sur le trajet, elle mit des comptines pour me détendre. Mais moi, je ne chantais pas. Je voulais juste rentrer, et regarder Rebelle, comme Mamie l’avait promis.
Arrivée devant la maison, je vis des lumières colorées et tournoyantes. Des bleues et des rouges. Une sorte de longue table roulante, recouverte de plastique noir, se tenait devant la porte. Une dame en uniforme de police parlait à des hommes.
Mamie disait souvent que les policiers étaient des gentils qui attrapaient les méchants. Comme moi, quand je tuais les monstres.
— Bonjour, dit la dame aux cheveux couleur feu, les yeux pleins d’eau.
Elle me rappelait Mamie quand elle pleurait à cause des oignons.
— Bonjour, je suis Madame Siboulet, la maîtresse de Lucie. Que se passe-t-il ?
Elles chuchotèrent comme les enfants de l’école. Je détestais ça. On me prenait pour une toute petite fille, à qui on ne dit rien. Mais cette fois, j’avais décidé de comprendre.
Je tirai sur le manteau de la dame et dis :
— Pourquoi vous êtes là ? Y’a pas de méchant ici. Elle est où, ma mamie ?
Elle me regarda, puis répondit doucement :
— Ta Mamie... elle s’est endormie. Et ton grand-père, on doit l’emmener.
— Endormie ? Elle va se réveiller bientôt ?
— Non, mon enfant... je crains qu’elle ne dorme encore très longtemps.
Je restai silencieuse. Puis, soudain, mes yeux s’illuminèrent.
— Oh... peut-être qu’elle dormira assez longtemps... pour tuer des monstres avec moi ?