1 🎀 La comédie de Noël...
Vendredi 22 décembre 2023.
— Eh bien, Neyl¹… souffle Alina. Je n’aurais jamais cru que ton Jules mettrait plus de temps que moi à se pomponner. C’est toujours comme ça avec lui ?
Sorti de ses ruminations, mon esprit dérive vers Raymond.
Lorsque j’ai quitté la magnifique chambre que nous sommes contraints de partager, il avait encore sa serviette accrochée autour des hanches et coiffait sa barbe devant le miroir après avoir peaufiné son afro aux contours soigneusement travaillés. C’était il y a près de vingt minutes. À présent, il doit déjà être affublé du costume deux pièces que je lui ai acheté. J’imagine très bien les grimaces dépitées qu’il esquisse en détaillant son reflet et me retiens d’exploser d’un rire sarcastique.
Mes iris noires épousent cependant le visage rayonnant de ma meilleure amie d’un air tranquille. Je lui adresse simplement un sourire modéré avant de donner le change.
— Tu sais ce qu’on dit : « La perfection se cultive. »
— Je te l’accorde ! s’esclaffe ma tête blonde, qui vient gaiement s’accrocher à mon bras. Ton Raymond a vraiment l’air du petit ami parfait. Tu me rappelles où tu te l’es dégoté, que j’aille vérifier s’il leur reste une version hétéro en stock ?
À mon tour de pouffer de rire malgré l’arrière-goût désagréable des mensonges imprégnés sur ma langue.
— Je te l’ai dit un milliard de fois. On s’est rencontrés dans un bar, au mois de mars, pendant mes vacances en solitaire sur la Côte d’Azur. Puis je croyais que Sam et toi filiez le grand amour depuis trois ans. C’est bien toi qui me le rabâche comme une propagande depuis presque aussi longtemps pour me convaincre de me remettre en couple. Non ?
— Oui, se voit-elle forcée d’admettre en roulant ses yeux verts ambrés. Parce que je voulais que tu te remettes en selle. T’es tombé de cheval deux fois et ça t’a suffi pour vouloir abandonner définitivement…
Je ravale un soupir à cette évocation imagée de mes ex.
On dit peut-être que la troisième fois est un charme, mais mon cœur meurtri ne pourra pas supporter une nouvelle trahison.
— Pour en revenir à Samuel, il est loin, vraiment très loin, d’être parfait, déclare Ali. Surtout depuis qu’on a emménagé ensemble… Mais, je dois aussi avouer que j’ai du mal à adoucir mon côté femme noire indépendante qui aime mener son monde à la baguette. Heureusement qu’on s’aime aussi fort que dans une telenovela. Sinon, je filerai me dégoter un Raymond 2.0 au lieu de rentrer à Grenoble avec vous !
Il ne nous en faut pas plus que cette blagounette et la mention des romances de telenovelas complètement tirées par les cheveux pour partir dans un fou rire. Celui-ci nous vaut une œillade amusée de la part de mon père, qui se tient debout à peine deux mètres plus loin dans le vaste hall du chalet hôtel. Juste à ses côtés, oumi (ma mère) nous lance un discret « shht, vous n’êtes pas à la maison ! », alors que le léger brouhaha régnant autour de nous couvre notre incartade et étouffe presque la musique de Noël jouée en fond sonore.
Cependant, pour ne rien changer, oumi nous sermonne avec des gros yeux, feignant d’ajuster son hijab² par-dessus ses cheveux noirs déjà impeccablement couverts. Je pose alors l’index contre mes lèvres fines, d’où s’échappent des « shht » peu convaincants entrecoupés de petits rires. Quant à Alina, elle glousse comme une adolescente.
Un vrai phénomène.
Je l’adore !
Réunis, nous régressons souvent au stade de gamins insouciants et délayons à plus tard nos obligations d’adultes labellisés « responsables » à cause de nos trente-trois années d’existence.
À bout de souffle, elle toussote et me lâche le bras. Un grand miroir surmonte le meuble joliment décoré accolé au mur auprès duquel nous nous tenons. Tournée vers la femme fatale antillaise qui s’y reflète, Ali se penche en avant pour vérifier que son mascara n’a pas coulé. Puis, sans jamais lâcher son sublime reflet du regard, elle reprend en ébouriffant machinalement sa touffe de cheveux frisés :
— Bon, plus sérieusement, Neyl, envoie un message à ton doudou. Il est bien gentil, mais on a une réservation pour 20 h 00 et, même à pied, le chemin jusqu’au restaurant devra se faire dans la plus grande des zénitudes si on ne veut pas se rétamer dans la neige.
La poitrine lourde, j’opine et sors machinalement mon téléphone.
Le fait de cacher à ma chérie cette supercherie, alors que notre relation est si fusionnelle, me cause un énorme pincement au ventre.
Nous avons grandi ensemble dans le quartier résidentiel des Eaux Claires, à Grenoble. Alina fait donc partie intégrante de ma famille. Du plus loin que je me souvienne, elle a toujours été ma confidente et a su garder la plupart de mes secrets. L’autre part desdits secrets s’est souvent vue révélée par inadvertance, car Ali est aussi la plus grande des gaffeuses.
Niveau discrétion, je lui mets directement un zéro pointé. C’est le genre de fofolle à se retourner en hurlant « où ça ? » quand je lui chuchote au creux de l’oreille que mon flirt du moment est dans les parages ; ou à désigner une personne du doigt pendant qu’elle m’en parle, qu’importe que ce soit en bien ou tout en médisance. Avec elle dans la confidence, mon pot aux roses risquait d’être dévoilé sitôt aurais-je présenté Raymond à mes parents. J’ai donc dû faire le choix, pas très reluisant, de l’entourlouper elle aussi et porter seul ce fardeau.
Arrivé dans mon répertoire, mon cerveau accablé ralentit l’action de mon doigt et hésite à sélectionner le contact enregistré sous le pseudonyme de : « Mon ❤️ ». Il s’agit du numéro temporaire de Raymond.
Préférant pallier à toutes les éventualités, l’agence à laquelle j’ai fait appel recommande de jouer le jeu à 100 %. J’ai dû ajouter la canaille à mes contacts et changer mon statut Facebook à la fin de l’été, peu après la confirmation des dates de ce séjour et la signature de mon contrat d’adhésion à leurs services. Il fallait apparemment commencer le conditionnement de mes proches assez tôt afin que notre relation paraisse crédible et non pas tirée d’un chapeau de magicien.
On m’a d’ailleurs intimé d’apprendre à connaître ce Raymond un minimum. Nous nous sommes donc rencontrés à plusieurs reprises en amont. La première fois au restaurant, une autre dans un bar, deux dans des parcs et j’ai été contraint de l’inviter chez moi au moins une fois… Je n’ai toutefois pas pris la peine de m’abonner à ses réseaux sociaux. Il utilise sa véritable identité d’influenceur dans le cadre de ses missions par ce même souci de crédibilité. Une initiative assez osée, mais contrôlée d’une main de maître et tout à fait logique dans notre société actuelle.
Sauf que je m’en passe bien.
Après tout, à quoi bon voir sa tête de prétentieux plus que nécessaire ?
Me mordant la lèvre pour retenir un sourire trop mesquin, je finis par tapoter mon écran et écrire quelques mots doux à Raymon.
« Bien que tu sois du genre à penser le contraire, tu n’es pas la tête d’affiche de notre soirée.
Prêt ou pas, ramène ta fraise dans le hall. Tout le monde t’attend… et tu me manques déjà, mon ❤️. »
J’espère qu’il lit l’intonation ironique à la fin de mon message. Je suis toutefois surpris qu’à peine une minute ne s’écoule avant que le gugusse me réponde :
« Aaaw… 😍
J’arrive petit 🤴🏻. »
Arf, c’est fou ! Il parvient même à m’irriter par le simple usage de cet emoji.
Je souffle un bon coup pour penser à autre chose que ces provocations puériles et range mon téléphone dans ma poche avant de, à mon tour, me tourner vers le miroir.
Le hall de ce charmant chalet familial, empreint de l’esprit de Noël, se reflète derrière moi. Un cadre digne des téléfilms de TF1.
Ornés de guirlandes lumineuses, les murs en bois de pin ont fière allure. Une grande cheminée crépite doucement dans le coin rencontre et papotage de la pièce, diffusant une lueur chatoyante aux personnes installées sur les fauteuils à discuter. L’odeur des sapins naturels et des bougies parfumées flotte agréablement dans l’air, créant une atmosphère chaleureuse et accueillante qui me permet de me détendre l’espace de quelques secondes.
En profitant pour réaliser les derniers ajustements avant de partir, je replace distraitement les boucles formant la frange épaisse de ma coupe au bol. Je détaille ensuite mon visage oblong au teint pêche éclatant et, par souci de toujours conserver une tenue correcte, arrange les pans de mon blouson par-dessus mon pull en laine saumon.
Inévitablement, la remarque que m’a assénée Raymond à notre première rencontre revient me parasiter.
Elle était assez indélicate, mais pas si loin de la réalité en fin de compte. Je suis obligé de constater qu’en dépit de mon métissage maghrébin, et bien malgré moi, j’arbore un style semblable à celui de certaines idoles de K-pop.
Quelle misère…
— Ah, entends-je ma mère s’exclamer de sa voix mélodieuse, voici enfin la star de la soirée !
Alina se retourne, toute guillerette. Je n’ai pas besoin d’en faire autant pour assister à la scène. Un coup d’œil dans le miroir s’étendant face à moi suffit amplement à m’exaspérer.
Sourire aux lèvres, Raymond débouche de la porte vitrée menant à l’aile où se situe notre chambre. Son long manteau noir en travers d’un bras, il prend une seconde pour boutonner sa veste pastel cintrée tout en glissant un regard circulaire sur l’effervescence mesurée de la vaste pièce. Il fait par la suite remonter la monture transparente de ses lunettes de vue sur l’arête de son nez, tandis qu’il évolue dans le hall d’accueil.
On croirait un mannequin sous les projecteurs de son énième défilé tant il a de l’allure.
Bien qu’il m’ait toujours apparu d’un naturel soigné et soucieux de son image, cette tenue classe le montre sous une facette beaucoup plus avantageuse que ses habits urbains habituels.
Je déglutis… et pendant une brève seconde, je me laisse presque emporter par un élan de fascination. Ce qui serait de la pure folie ! Hors de question de lui baver dessus à l’instar de la majorité des femmes de la pièce. Je m’attrape mentalement par les épaules et me secoue pour récupérer mon bon sens.
Flûte !
Moi qui me réjouissais d’éjecter ce zouave hors de sa zone de confort en insistant pour qu’il porte ce fichu costume rose, je dois reconnaître que sa prestance est admirable. Même si elle me tape sur les nerfs, j’envie un peu cette assurance permanente qui émane de lui par tous ses pores…
Debout avec papa à l’angle du guichet de réception, oummah accueille mon faux petit ami les bras grands ouverts. Elle l’attire même fermement pour une bise de bienvenue, enchantée de le retrouver enfin après les quelques heures de séparation qui ont suivi notre arrivée au « Chalet des Deux Alpes » et nos installations dans nos chambres respectives.
Starfoullah³.
Je sens déjà que la soirée va être éprouvante.
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Neyl¹ – prénom arabe (assez rare), se prononce “Nè-i-l” (signification à venir).
Hijab² – voile porté par les femmes musulmanes pour couvrir leur tête et leurs cheveux. Certaines y voient un symbole de protection, de pudeur et de décence.
Starfoullah³ – signifie “Que Dieu me pardonne” en langue arabe. Ce terme marque la surprise ou le dépit par rapport à une situation.








