La jeunesse
Bientôt la guerre,
ou le Royaume des Veules
Luc Vendrennes
« Toute ressemblance avec des personnages et des faits existants ou ayant existés, serait purement fortuite »
« ...ils étaient lourds... » LF. Céline
Bressuire
Rocco marchait sur ces pavés de rue piétonne qui remontaient vers l’église de Bressuire. Il avait quitté cette ville il y a vingt, se souvenait-il, en contemplant l’enseigne intacte du vieux cinéma dans une des rues perpendiculaires, qui lui rappelait sous certains aspects les cinémas de Saint Michel qu’il fréquentait quand il était arrivé à Paris avec ses amis de la Chat’. L’extérieur gardait un aspect attirant, un peu vintage. Il s’approcha de la vitrine où s’affichait des films datant déjà de plusieurs années.
Quand il se baladait dans les endroits où il avait vécu, il était toujours attiré comme un aimant par certains lieux dont il ne s’était jamais détaché. C’était comme si les images du passé restaient collées sur le bitume, pour continuer leur trajectoire. Il revoyait dans un coin de sa tête, à l’arrière de son crâne, tous les protagonistes de cette adolescence mouvementée qui l’avait propulsé leader informel d’une bande de rockabilly, dans cette petite ville des Deux-Sèvres où il traînait son ennui et ses fantasmes cinématographiques d’adolescent, sous des faux airs à la « Eddy Cochran ».
C’était aussi là qu’il avait rencontré ses potes de la Chat’ comme ils s’appelaient entre eux. Il revoyait Hervé et Crawl le jour où ils étaient rentrés dans ce petit café dans lequel il traînait sans interruption le week-end avec sa bande. Il repensa en souriant au cheveux orange de Crawl, et à son étrange ressemblance avec Hervé. Grâce à eux, il avait élargi son univers musical. Il avait découvert la musique punk. Ces amis rôdaient encore autour de lui, il le sentait, quand il croisait ces lieux où ils avaient vécu les mêmes turbulences.
Il fut soudain réveillé de ses souvenirs qui défilaient dans sa tête comme en face d’un écran de cinéma, en apercevant au milieu de la rue en contrebas de là où il était, un couple d’anciens qui devaient avoir dans les soixante-dix ans, d’aspect campagnard, totalement éberlués, les yeux perdus, dans cette foule d’africains qui déambulaient autour d’eux. Il repensa à la rencontre qu’il avait fait un jour à Nantes avec un dealer du dix-huitième, et en conclu que son pays était bien fini. Le couple de ruraux qui avait dû fréquenter cette rue à l’époque des foires, dans les années quatre-vingt, où le phrasé en patois local tenait le haut du pavé, semblait ne pas comprendre ce qui était arrivé.
Cette vision l’amusa une fraction de seconde, puis très vite, il ressentit une empathie soudaine pour ces petites gens qui auraient pu être ses parents. Son père l’amenait aux foires de Bressuire, quand il était enfant, c’était même un grand moment de sortie pour ce paysan qu’il était. Il avait l’impression de monter à la ville, sorti par son père de son village perdu au fin fond de ce bocage, où les vaches dans les prés, et la compagnie des chiens étaient la seule distraction.
Quand il avait eu sa mobylette, il avait pu lui aussi commencer à vivre un peu sa relation aux autres. Il avait d’abord été attiré par ces cours de boxe asiatique que donnait un immigré vietnamien dans une commune limitrophe. Puis il avait rencontré ses potes rockabilly, et commencé à traîner avec eux sur cette place près de la gare de Bressuire.
Un instant, il faillit se précipiter sur le couple d’anciens pour les sortir de cette torpeur qui faisait glisser peu à peu la casquette de l’homme vers l’arrière de sa tête, au prise avec les suées qui semblaient inonder son visage. La femme quant à elle, avait les cheveux ébouriffés par ce remue ménage civilisationnel qui s’amorçait autour d’elle. La scène était surréaliste, et Rocco eut du mal à détacher son regard de cette rencontre, presque contre nature, entre ce couple de paysan aux accents de patois local, au milieu de ces femmes aux visages masqués de boue séchée, semblant sortir tout droit d’un jour de marché dans un village africain.
Quelques minutes avant, il était entré à la poste, et s’était retrouvé devant une file d’attente mixant divers nationalités, où dominaient le parler fort et agressif qu’il reconnut immédiatement, pour avoir sillonné pendant plusieurs années les rues du dixième et du dix-huitième arrondissement de Paris. Il ressortit rapidement de ce lieu, sans avoir pu terminer son retrait, car les « va et vient » incessants, donnaient à l’endroit, une ambiance insécure, qui l’incita à aller vers un autre guichet.
Cette immersion lui rappela un « Paris » dont il gardait la nostalgie, depuis qu’il était revenu à Nantes. Peu lui importait ce nouveau contraste, il en avait vu tellement depuis ces dernières années, de ces retournements d’opinions, partout, chez les gens qu’il côtoyait, dans son travail, sa famille, ses amis... Il ne s’étonnait plus de rien. Si bien qu’il oublia les raisons même de sa présence dans cette poste. Il sortit et s’évanouit aussitôt dans la rue. Il franchit le seuil de ce bâtiment en pierre, bien rénové, s’accordant harmonieusement avec le côté « vieilles pierres » de cette rue médiévale. Le trottoir qu’il emprunta pour rejoindre la place de l’église le rassura aussitôt, reflétant la lumière claire du soleil en cette fin de matinée. Le ciel bleu le réchauffa dans ce mois de juin, où on sentait l’été pointer son nez, dissolvant peu à peu tous les questionnements économiques et politiques de l’époque, qui harcelaient sa destinée.
Rocco le reconnut immédiatement. Son ancien ami avait changé de visage, mais gardait des gestes familiers pour son regard affûté, qui se souvint avec une légère tendresse de ces mimiques qu’il avait côtoyé durant toute son adolescence. Il l’aborda, mais Steph’ mit quelques secondes avant de le reconnaître. Rocco articula les syllabes du prénom d’un de leur ami en commun disparu. Steph’ le capta instantanément avec un éclair de lucidité qui épanouit son visage d’un sourire franc, sans pour autant omettre de le questionner avec une pointe d’ironie, s’il portait encore son grand manteau.
Rocco remarqua le regard de Steph’ qui avait changé. Quelque chose de sombre avait progressivement enveloppé son ancien camarade. Rocco n’en fit rien paraître, et lui demanda des nouvelles des anciennes connaissances, qu’ils avaient côtoyées dans leur jeunesse. Steph’ semblait garder une façade calme qui cachait un changement intérieur. Rocco devina cette transformation en discutant avec lui, observant cette humour roublard et destructeur de basse intensité, qui accompagnait chacune des ses paroles entre deux explications sincères, encouragées par les silences empathiques de Rocco.
Les piliers de bar de ce PMU n’avait pas changé leurs orientations nihilistes et étouffantes, planqués tels des voyeurs aux yeux de prédateurs, prêts à dévorer l’énergie de toute nouvelle information qui les tirerait de leur paysage morne et désertique.Leurs intentions insalubres émergeaient de leurs yeux, tel un liquide visqueux dont il sentait les trainées, dégouliner sur l’extrémité de sa veste en cuir. Il se dit qu’il n’avait rien à faire dans cet endroit, si ce n’était la joie d’avoir revu ce personnage du passé, et les trois verres de vin rouge qu’ ils avaient avalé ensemble. Le visage de Steph’ indiquait qu’il avait pris le pli de cette ville de « sans âme », qui le rebutait tant quand ils étaient jeunes. Lui était parti, mais Steph’ était resté. Il sentit cette divergence de destin qui les rendait définitivement différents. Leurs âmes avaient choisi des directions peut-être opposées. Il le sentit quand il éprouva une oppression étouffante devant tous ces élément d’apparence humaine, qui bordaient ce comptoir de PMU, intégré au Super U local. Steph’ reprit peu à peu ses réflexes de moquerie gratuite à son égard au fur et à mesure qu’il oubliait l’effet de surprise de cette rencontre inopinée. Rocco ne répondait plus... étranger à cette complicité artificielle de comptoir, dont il avait perdu les contours depuis bien longtemps.
Il sentit que l’égrégore malsain qui l’avait éloigné de cet endroit était toujours présent, entretenu par un alcoolisme de basse intensité, presque congénital dans cette contrée qui n’offrait à ces jeunes que le choix entre l’intégration avinée à cette communauté roublarde et sans âme baignée de vinasse quotidienne, ou la fuite. Rocco pensa au suicide de son ami Brex...Lui avait choisi un autre chemin... Ceux qui étaient restés, avaient été contraints d’avaler ce côté obscur, pour s’intégrer dans ce « no man’ s land » de spiritualité.
Ils étaient les deux seuls survivants de cette bande, tels des copies contraires, ou des exemples pour les générations futures. Rocco fut définitivement dégoûté par l’attitude de son camarade quand il chercha à coup d’ humour roublard à l’entraîner dans la moquerie complice et facile, à l’encontre d’une petite cuisinière asiatique qui s’affairait derrière le comptoir.
Rocco était comme piégé par sa fidélité de jeunesse, et la contradiction avec ses valeurs profondes qui semblaient devenues étrangères au fonctionnement de Steph’. Il ne lui en voulait pas, et conservait cette amitié de souvenirs, qui perdurerait malgré les erreurs et les péchés... Il se devait de respecter sa route... Il prit congé et se promit de le rappeler...
Il ressentait ce conditionnement des campagnes sans autre perspective que l’écrasement et la moquerie facile pour celui qui refusait de correspondre à leur uniformisation malsaine. Ces gens-là ne pouvaient amener les jeunes qu’à l’intérieur d’un égrégore sans issue ; la dépression à court ou long terme, l’alcoolisme de fuite ou le suicide.
Cette violence souterraine, toujours aussi puissante malgré les années, le surprit. Il se rendit compte de tout ce qu’il avait dû contrer dans son adolescence. Il s’étonna lui même d’être en vie, quand il comprit la brutalité de ces pensées et de ces attaques collectives. L’alcool e t l’absence de vie spirituelle, avaient plongées cette misérable « Vendée » vers un gouffre transgénérationnel, où elle entraînait ses enfants de gré ou de force. Rocco s’aperçut qu’il s’était battu comme un lion, ou comme un valeureux guerrier qui s’ignorait, contre ces forces des Ténèbres. Il avait peut être passé le restant de sa vie a réparer toutes les blessures et le manque de confiance en lui que lui avait occasionné ces « sans âmes » des campagnes. Il comprit soudain qu’on l’avait attaqué sur sa capacité à se défendre physiquement, cherchant à détruire son estime de lui, pour conquérir le cœur des femmes. On avait voulu l’annihiler, et Steph’ par son cynisme inconscient lui renvoyait à la face, cette volonté de le faire taire à nouveau, en le piégeant, dans cette routine destructrice du passé. Rocco comprit qu’il avait essayé en vain de le sauver, en revenant vers lui, et leurs souvenirs communs..
Le vieux rockabilly sentit le cuir du volant de son véhicule, comme s’il se réveillait aux commandes d’un avion de chasse. Pourtant, il naviguait sans aucune hostilité à horizon, depuis qu’il avait quitté les derniers villages qui le séparaient de cette immense vaisseau, qu’il distinguait au loin, depuis qu’il avait quitté Bressuire. La masse forestière qu’il abordait, l’entourait telle une protection invisible. Il avait quitté cette lourdeur humaine qui s’infiltrait par tous les pores de ce monde rural, comme une programmation dictée par la télévision. Les gens qu’il croisait, semblaient porter en eux ce langage conformiste, telle une nouvelle religion sans compromis. Rocco avait l’impression de perpétuellement slalomer dans cet univers, qu’il ne choisissait plus. Il ne ressentait plus sa place dans ce nouveau projet technocratique . Toutes ces créatures qu’il croisait dans les centres commerciaux , ou dans la rue, l’effrayaient par ces regards morts et calculateurs, dénués de toute empathie. Il se souvenait à peine de sa jeunesse avec ses potes de la Chat’. Les rues lui semblaient vide de toute présence. Même les fantômes qu’il distinguait parfois dans ces lieux chargés de mémoires, paraissaient s’être évaporés. Il n’avait plus rien à faire ici... Quelque chose lui criait de partir définitivement de cet univers... Il repensa à Hervé, et à ses jugements sur les « sans âmes » qu’il déblatérait quant ils sortaient en vadrouille, dans ce bocage inquiétant d’ennui, et mystérieux à la fois, au détour d’une grange ou d’une chapelle. Tous ces chemins et ces bois en embuscade, semblaient leur souffler discrètement, de prendre la tangente de ce monde qui ne leur était pas destiné. On les avait déposé par erreur sur ce territoire, dont seules les arbres et les pierres, dégageaient une fraternité dans leurs destins de solitude.
Rocco émergea soudain de ses réflexions, quand il prit vers sa gauche, instinctivement, la route qui menait vers Fourchaud, s’enfonçant ainsi dans cette forêt qui l’attirait comme un aimant, persuadé d’y trouver une sortie miraculeuse, ou un retour vers les siens, dans le désert mental où il végétait.
La route mal goudronnée s’étendait tel un serpent fuyant, bordant les chemins piétonniers, qui s’enfonçaient dans le massif forestier. Quelques voitures stationnaient ici et là, cachant parfois une table de camping, où s’échouaient des familles ou des retraités, dont on devinait l’accent du coin, à travers leurs mimiques aux allures roublardes. Rocco détourna la tête, et fixa le bitume de la route pour échapper une dernière fois à ces ondes nocives transgénérationnelles qui avaient abîmées son adolescence. Ces regards aux yeux hypocrites semblant calculer sans répit le profit qu’ils pourraient tirer de leur interlocuteur le dégoûtait. Cette humour « pas drôle » immergé de médisance convenue tentait sans arrêt de piller l’intériorité, sans se faire découvrir. Les yeux intrusifs et dénués de toute empathie fondaient tels des oiseaux de proie à l’intérieur du véhicule. Rocco accéléra machinalement pour échapper une dernière fois à cette malfaisance établie comme une normalité de vie. Il abandonna les présences de Brex et d’Hervé qui l’accompagnaient à l’arrière de la voiture, puis s’engouffra sur cette route escarpée qui menait vers la Grotte du Père de Montfort.
Le chemin tortueux lui donna un sentiment de plénitude retrouvée, quand il s’imagina en plongée dans une eau transparente, contemplant le feuillage et les troncs des arbres qui lui indiquaient un retour vers une issue qu’il ne pensait plus jamais revoir. Il comprit soudain pourquoi on appelait cette région la petite Suisse vendéenne. Ce poumon forestier irradiait une énergie unique délimitée par cette forêt, dernier vestige d’une montagne ancienne, n’attendant plus que le voyageur qui oserait encore s’y perdre.
La voiture se gara sur ce qui ressemblait à un parking, sursautant sur les crevasses pierreuses qui entouraient une cabane en bois avec un banc au milieu, dernier vestige d’une administration tenant à rappeler au voyageur qu’il était encore sous contrôle étatique, afin de le dissuader de s’évader une bonne fois pour toute de cette société lourde et bureaucratique
Afin de mettre un terme à ce cirque convenu qui avait étouffé ses amis de jeunesse, dont la plupart était devenues alcooliques ou s’étaient suicidés, Rocco sortit du coffre de sa Toyota Yaris, un fusil à pompe de type Mossberg 88, qu’il prit bien soin d’envelopper à l’extrémité du canon d’un sac poubelle, enfoui sous la fermeture d’un sac de sport, cachant ainsi l’arme à la vue d’éventuels intrus, polluant de leurs pensées et de leurs déchets ce sol sacré béni jadis par les templiers. Il se dirigea vers la falaise qui dominait le paysage magnifique qui s’abattait telle une carte postale sur la rivière aux reflets vert azur. La roche ponctuée de mousse et de végétation luxuriante l’invita lentement à se détacher de l’horizon, plongeant son regard en direction du petit escalier naturel, façonné par les pierres, qui l’invitait à descendre vers la Grotte.
L’entrée du refuge était déserte. Il prit le temps de s’asseoir sur le petit terre plein qui dominait cette « Mère » intérieure, creusée à travers le massif. Il ouvrit le sac qu‘il portait en bandoulière, et sortit le fusil dont il avait enveloppé le canon avec un vieux sac poubelle qu’il replia soigneusement. Il prit plusieurs cartouches de chevrotines calibre 12, qu’il glissa dans la réserve, puis il en chargea une cinquième dans le canon. Le bruit caractéristique du glissement du chargeur le ramena soudain au lieu où il se trouvait. Il se surprit a contempler la croix bordée par les plaques de remerciements pour tous les miracles qu’avait accompli le Père de Montfort. Il se souvint des nombreuses fois où il s’était mis à genoux seul dans cette grotte pour implorer l’aide du Saint. Il ressentit à nouveau cette énergie tellurique qu’il avait expérimenté quand il était venu la première fois, et comprit pourquoi le Père de Montfort s’était isolé dans ce lieu loin d’un monde devenu fou, qui avait cédé aux Lumières d’une religion sans la Sainte Vierge. Un instant, il crut discerner un dialogue entre lui et cette force invisible qui le submergeait doucement, le sculptant, à la même enseigne, emprunte de puissance, que la roche de granit qui l’entourait.
Il ne put s’empêcher d’avancer à l’ intérieur de la caverne d’où ruisselaient des filée d’eau sur les parois. Il s’agenouilla, puis récita un « Pater », et un « Je vous salue Marie », non sans avoir subi une dernière attaque à l’arrière de son crâne, cherchant une faille dans sa détermination, afin qu’il se sente ridicule. Rocco laissa passer l’assaut comme un nuage, et se re-concentra sur la Croix qu’il avait en face de lui. Alors, il vit s’éloigner peu à peu, toutes ces figures ricanantes inscrites dans la bibliothèque de sa vie, puis entendit une dernière fois ces rires malsains des créatures « sans âme » qui obsédèrent une partie de son existence. Il pardonna tout ce temps perdu à douter de lui-même. L’arme posée sur le sol près de lui, semblait devenir vivante. Il s’en saisit telle une lance revancharde, puis la tendit à bout de bras en direction du ciel comme pour signaler au monde qui s’était détourné de Dieu que désormais...
Il eut l’impulsion fatale, en repensant à cette lourdeur qui ne semblait plus jamais s’arrêter à l’extérieur. Rapidement, il chassa cette idée, et rabaissa le canon de son arme, promettant à Dieu de combattre ce mondialisme qui s’infiltrait sur tous les plans de sa vie. Dieu lui répondit par une odeur d’encens, qui se posa délicatement dans l’air autour de lui. Sa mission lui était apparue. Il serait un guerrier du Ciel contre ces fils des Ténèbres...
« ...les premiers seront les derniers... » Paroles du Christ
Les chasseurs
La ferme abandonnée donnait sur une vallée bordée de haies bocagère et de bosquets mystérieux. Rocco connaissait l’endroit pour y avoir planqué des armes, il y a plusieurs années. L’organisation dont il faisait partie l’avait chargé de trouver un endroit discret, où il pourrait caché et sortir rapidement ces outils pour des missions particulières. Avec le recul, ces histoires militantes se pensant comme le renouveau d’un projet de société lui paraissait bien dérisoire au vue de l’évolution et de l’inutilité des actions auxquelles il avait participé par goût de l’aventure, ou recherche existentielle. « Militant », ce terme l’amusait aujourd’hui, Il lui trouvait des relents certains de ridicule, en repensant à ce sérieux moralisateur dans lequel il était tombé parfois, dans des discussions improductives avec d’autres « militants ». Tout ceci était définitivement révolu, et il ressentait comme un soulagement infini en se persuadant que ce temps ne reviendrait plus. Il regrettait juste de ne plus jamais revoir tout ceux avec qui il s’était lié d’amitié, enfin le pensait-il, enchaîné les uns aux autres qu’il étaient alors, par cette complicité idéologique, et cette solidarité de frères d’armes, en microcosme.
L’arrière du hameau était bordée par un buisson qui permettait d’observer toute la vallée sans être vu. Au loin, des coups de feu ponctuels, surprenaient les animaux terrés dans leur nid, n’osant plus sortir de leur cachette. Des voix d’hommes grossières hurlaient après chaque déferlement de détonation. Des faisans paniqués restaient immobilisés par la peur, quelquefois au milieu de la route, désorientés, ne sachant plus vers où se diriger. Leur instinct comme prisonnier de cet enfermement de coups de fusils, les livrant comme des proies sans défense à ces accoutrements verdâtres, rivalisant piteusement avec la noblesse de cette nature définitivement prisonnière de l’ouverture de la chasse..
Rocco distingua au loin un jeune chevreuil perdu qui s’entêtaient à franchir des clôtures de champs afin de se cacher dans des bosquets avoisinants. Ces oasis de sécurité redonnaient espoir à ces animaux perdus volontairement, par des groupes de chasseurs soucieux de ne pas être confrontés à plus fort qu’eux. Ils transformaient ainsi en proies apeurées, ces gibiers désorientés au milieu des champs et des prairies, galopant par tous leurs sens parasités, ne sachant plus vers où se diriger. Rocco observa un instant dans l’optique de ses jumelles les pattes fines et élégantes qui tentaient de franchir un buisson en contrebas d’une colline. Au loin, il vit un groupe de chasseurs qui s’apprêtaient à envoyer leurs chiens pour effrayer le pauvre animal, l’obligeant ainsi à se précipiter vers leur champ de tir. Rocco aimait les chiens, mais ceux-ci avaient un goût amer de chasse à l’homme. Le chien portait avec lui les pensées de son maître aussi basses soient elles. Il avait remarqué que ceux qu’il croisait la plupart du temps ressemblaient physiquement à leurs maîtres. Le chien absorbait toute la crasse mentale de son maître, ou toute sa vertu.
Il ajusta la crosse de son fusil sur son épaule, accroupi derrière un buisson qui occultait toute sa physionomie, pour laisser juste la place à l’extrémité du canon de sa carabine à pompe. Il ajusta l’arme du chasseur qui s’apprêtait à tirer sur le jeune chevreuil. L’animal zigzaguait dans cette prairie, évitant comme il le pouvait les morsures des chiens qui l’ encerclaient de tout côté.
Malgré la distance qui le séparait du groupe de chasseurs, il réussit à percevoir l’instant où la silhouette pataude actionna la gâchette de son arme. Rocco pressa simultanément son index, préservant une certaine lenteur dans son geste malgré tout, afin de ne pas dévier de sa cible.
L’homme resta comme tétanisé, un peu sur le mode des faisans qui s’immobilisaient de peur au milieu des routes. Sa carabine prit soudainement vie pour finir sa course sur l’herbe, quelques mètres plus loin. L’homme se crut mort quelques secondes, mais reprit rapidement ses esprits, discernant les voix de ses collègues, qui déjà cherchaient autour d’eux du regard, en hurlant, d’où avait bien pu provenir ce tir. La panique se dispersa tel une effluve de mauvais vin au milieu de ce champ, où seul le chevreuil semblait revivre, les chiens lui ayant laissé quelques secondes de répit en se retournant vers leurs maîtres piteusement désarmés, au milieu de cette verdure, qui reprenait ses droits, d’une façon inattendue, sur ces accoutrements paramilitaires au courage facile, face à cette faune terrorisée.
Rocco rechargea son canon d’un mouvement brusque, qui alerta le groupe sur la direction d’où venaient les coups de feu. Aussitôt, ils se ruèrent derrière tout ce qu’ils purent trouver comme rempart provisoire à cette vengeance impromptue du gibier, d’habitude programmé à se faire tuer sans se défendre. L’un d’eux, au ventre proéminant bascula sur le sol terreux, tel un ballon, derrière une souche d’ arbre abandonnée. La cible de Rocco quant à elle, hésitait encore à comprendre qu’on lui avait tiré dessus, malgré les hurlements de ses amis qui lui criaient de se planquer. L’homme, au bout de quelques minutes, finit par se réveiller de sa torpeur, et se précipita le ventre bedonnant, sur l’herbe humide, comme s’il allait recevoir des bombes par dessus la tête, larguées d’un hypothétique avion au-dessus de sa tête. La situation ne manqua pas d’amuser Rocco, qui se félicita intérieurement de son habileté, d’avoir si subtilement épargné le ventre du chasseur. Il avait fait mouche avec une dextérité qui fut remercier par la volte face du chevreuil dans sa direction, comme si l’animal voulait lui exprimer toute sa gratitude de lui avoir sauver la vie. Le fier prince des bois reprit sa course, bondissant par dessus un talus. Son galop salvateur se perdit par delà les collines. Les chiens revenus vers le groupe de chasseurs, ne savaient plus vraiment qui devenait désormais la proie, dans ce « va et vient » de coups de feu inattendus et sans réelle logique.
La seconde déflagration de calibre 12 éparpilla ses grains sur les casquettes de mauvais goûts des chasseurs, aux visages joufflus. Visages désormais légèrement enfoncés dans la terre. Rocco contempla le chevreuil qui franchit une haie supplémentaire, se sentant soudainement pousser des ailes dans cette liberté retrouvée. Il le vit s’épanouir par dessus la colline, qui le séparait de ceux qui voulait le tuer, et ressentit comme une fraternité entre cet animal et lui. La vue de cet être noble et courageux, échappant ainsi à ses poursuivants, libéré de leur jeu malsain contre son âme, se répercuta dans les pensées de Rocco, qui lui lança intérieurement un dernier signe d’adieu, L’animal s’immobilisa dans sa direction quelques secondes, le regarda fixement, comme s’il lui transmettait une nouvelle détermination invisible, puis s’égaya dans la prairie, non sans remuer sa queue comme ultime bravade à ses assaillants
De là où il était, Rocco eut largement le temps de regagner sa Toyota, qu’il avait garé sur la petite vicinale qui longeait cette ferme abandonnée. Il posa son arme sur le sol de la banquette arrière, et démarra discrètement dans la direction opposée à ce règlement de compte, qu’il n’avait pas prévu le matin même, en s’aventurant dans cette campagne reculée, où se jouait la destinée des êtres qu’il aimait.
La Toyota roulait à travers ces petites routes campagnardes, zigzaguant sur ces collines qu’il regardait comme des alliés, dans cet univers devenu hostile. Il se sentait isolé dans ce conflit qu’ils avaient tous envisagé, il y a déjà bien longtemps, mais d’une façon toute théorique. Il se souvint des prédictions de Marie-Julie Jahenny, une voyante de Bretagne qui avait prévu tout ce qu’il vivait aujourd’hui. Il se dit que lui au moins avait tenté de prévenir ses proches. Il avait mis en garde, tout en se faisant calomnier. Il ne regrettait rien, car de toute façon il était dit que le bon grain devait se séparer de l’ivraie. Il repensa au portrait du Seigneur qu’il avait récupéré chez sa grand-mère, où Jésus montrait son cœur sacré avec l’index. Il comprit ce signe très tardivement. Il aurait aimé connaître tout ce qu’il savait aujourd’hui quand il avait dix-sept ans. Il aurait ainsi pu éviter bien des déboires et des relations qui ne correspondaient pas à son chemin de vie.
Les troupes russes et tchétchènes occupaient désormais une partie du territoire. Il avait espéré longtemps cette arrivée brusque et massive de libération pour cette société, dont il était définitivement exclu. Il avait vu des bataillons entiers à moitié hagards de français issu du maghreb ou d’Afrique qui se demandaient au travers leurs visages désorientés, les yeux comme habités par l’étonnement, ce qu’ils faisaient dans ce conflit. Les russes n’avaient pas eu d’autre choix que d’avancer vers l’Europe, afin de préserver leur intégrité, face aux attaques larvés des pays occidentaux afin de conquérir leurs matières premières. Désormais toutes les villes étaient pilonnées par des tirs de missiles nucléaires, seuls quelques coins reculés comme ce bocage, qui n’intéressait plus personne, avait été épargné par les bombardements. Ici et là, on voyait quelques anciennes, vieilles femmes aux regards fuyants, qui vaquaient à leur occupations, semblant ignorer que les troupes russes se trouvaient à quelques kilomètres. Il avait tenté de se poster en sniper pour ralentir les forces militaires du Pacte, qui imposaient un couvre feu, mais s’était vite retrouvé à découvert, évitant de peu les dénonciations des habitants, tous acquis au pouvoir en place. Il ne servait plus à rien de continuer sur cette voie, au risque de ne plus être disponible quand les forces de libération aurait besoin de lui. Il était donc parti avec sa carabine CZ à lunette, de marque tchèque, silencieux en main, plus quelques munitions dans le coffre. Le Mossberg trônait sur le plancher au-dessous du siège avant, prêt à se défendre en cas de contrôle routier, dernier vestige étatique, barricadé à la hâte par la police militaire...
...Rocco se réveilla soudain au volant de sa voiture à l’embouchure de la la route qui rentrait en forêt de Mervent. Il se demanda, un instant, s’il avait rêvé, et regarda autour de lui, mais ne vit aucun chars, ni aucun militaire. Ces irruptions de vies passées ou à venir, étaient de plus en plus récurrentes. Il se sentait vivre dans plusieurs mondes ou époques à la fois, et se dit qu’il ferait bien de retourner prier dans cette petite chapelle, où la Sainte Vierge était apparue à des enfants au Moyen âge. Il s’interrogea sur la volonté que la Grande Dame lui délivrerait cette fois-ci, et s’inquiéta quelques secondes quant à la bonne compréhension du message, car la dernière fois, il avait mis plusieurs années avant de réaliser ce qu’elle voulait de lui.
Cette petite route qui descendait vers cette chapelle l’obsédait, ou l’accompagnait sans cesse, comme une image derrière la tête. C’était comme un starter de sécurité qui le rassurait dans les moments difficiles. Il aurait eu envie de rester dans cette chapelle et de partir avec cette statue qu’il avait vu bouger, un jour, qu’il priait, soufflant vers lui comme pour lui transmettre un don invisible. Mais il savait qu’il avait une mission sur cette terre à accomplir, avant de rentrer à la maison.
Pris dans ces images, Rocco redirigea son esprit à travers les arbres longilignes plantés dans un ordre qu’il imaginait celui d’une rosace, dans cette immense forêt protectrice, dont il se souvint que certains personnages de roman, y couraient encore. Il revit subrepticement la petite fille et les enfants, puis plus loin la Présence de Souffleur, un chaman arborant une tête de loup sur ses épaules. Ces êtres suivaient le fil de sa vie, traçant un chemin inattendu à cette voiture, vaisseau égaré, atterri dans dans ce monde imaginaire, sur cette ancienne montagne arborée du massif armoricain...
La boite, le « Texas », vivement la guerre...
Rocco dansait sur cette piste aux éclairages clignotants comme sur un trottoir en pleine nuit. Le Dj enchaînait des morceaux de rock des années quatre-vingt, en s’agitant à chaque nouveau titre qu’il envoyait, tels des pigeons voyageurs, en direction de l’assistance, noyée dans ce flot musical ininterrompu. Rocco connaissait le patron de cet établissement historique du rock. Il se souvenait comment il le refoulait à l’entrée, dans sa jeunesse mouvementée avec son ami Coucou, quand il cherchait à s’intégrer dans ce « mouv’ » de la nuit, espérant secrètement rencontrer l’âme soeur, bien naïvement, dans ce fatras de filles aux regards modifiés par l’alcool et les rythmes des corps, qui se déhanchaient sur cette piste de danse sans avenir.
Quand ils arrivaient, le rituel était toujours le même Vince sortait son visage sympathique et balafré dans leur direction, esquissait un « non » déterminé de la tête, en refermant la porte vers eux, leur interdisant pour la soirée toutes rencontres aventureuses, à leurs nuits éthyliques. Les deux complices n’avaient alors d’autre choix que d’errer leur désespoir dans ces rues pavées, vers un nouveau lieu qui les accepterait. Ils se retrouvaient la plupart du temps au « Scarabée » un lieu où Rocco connaissait le serveur, un maghrébin sympathique et chaleureux, avec un prénom américain, avec qui il avait fini par sympathiser, car « fan » de rockabilly comme lui. Avec cette complicité sur la place, ils étaient sûrs de rentrer. Coucou toujours plus ivre que les autres, savait se contenir quelques minutes interminables, derrière des mimiques aux relents inauthentiques, afin de franchir les premiers mètres, vers ce sous-sol, où la piste de danse était investie par toute la faune maghrébine des quartiers nantais. La musique « Raï » absorbait immédiatement toute revendication étrangère à ce lieu clos et identitaire. Rocco, Coucou et parfois un autre de leur amis des Dervallières, Christofer, se résignait à ces rythmes orientaux, ponctués de Oud, dont Rocco ressentait intuitivement les racines celtes. Il s’était intéressé à l’origine des instruments quand ils étaient partis en voyage en Turquie avec Coucou et Sylvain, et s’était aperçu que l’ancêtre du Oud provenait des tribus du Nord. Cette connaissance le déculpabilisait inconsciemment d’apprécier ces sons lancinants et cristallins, qui lui faisaient oublier un temps, cette mise à l’écart des boites branchées, pour la soirée.
Vers cinq heures du matin, l’équipée du samedi soir, se terminait généralement par un début de bagarre à l’extérieur, initié par Christofer. enthousiasmé par tout l’alcool qu’il avait ingurgité avec ses deux camarades. Extraverti dans le spectacle de ses muscles, savamment entretenus toute la semaine, dans une salle d’haltérophilie, où il côtoyait la nouvelle génération des quartiers périphériques, qui allait rebâtir la France, Christofer se mettait torse nu, puis exhibait ses cicatrices impressionnantes, relents d’un malencontreux incidents qui faillit le faire trépasser dans sa jeunesse, alors qu’il était ouvrier agricole. Son adversaire, le plus souvent un maghrébin fraîchement naturalisé, soudainement hypnotisé par toutes ces balafres, qui inondaient ses abdominaux bien entretenus, prenait généralement un temps d’hésitation afin de justifier un soudain « volte face » vers une trêve salvatrice. Quelquefois, malgré tout cette parade dissuasive, Christofer s’en prenait une bonne, ce qui ne l’empêchait pas de remiser la tête haute vers son ennemi d’un soir, renchérissant dans le panache jusqu’au-boutiste, face à toute cette diversité, qui avait de toute façon conquis le terrain. Coucou de son côté, s’endormait ici et là sur les banquettes, propices à son repos aviné, passant le plus souvent à travers les embrouilles, dont il se désintéressait, pour finalement s’endormir, épuisé par tant d’incompréhension sur l’originalité de sa nature profonde
Malgré ce refoulement hebdomadaire de leurs ardeurs nocturnes, Rocco appréciait Vince le patron du « Texas », le lieu avait accueilli tout ce que la scène Rock n’ roll à partir des années quatre-vingt, comptait de groupes de qualité des « Stranglers » au « Dogs ». Vince avait su créer son établissement, tenu d’une main de maître par tout son « staff » familial. L’homme était costaud, un visage de baroudeur, sympathique et intelligent, mais ferme, avec une cicatrice sur la joue, présageant le dynamisme que pouvait envoyer l’individu en cas de conflit. Il était respecté, et son établissement était le seul endroit où l’on pouvait être sûr de ne pas écouter la soupe radiophonique officielle. Parfois les compères était tout de même acceptée, par on ne sait quel hasard, dans l’établissement, grâce à JC qui était du même âge que Vince, et qui avait ses entrées dans tous les lieux « outside » du Nantes de la Nuit.
Quand ils avaient enfin franchi le SAS d’entrée, les deux petites pistes bondées, leur envoyait déjà les rythmes des « Clash » ou des » Who », sonnant à leurs oreilles comme une invitation à enfin exprimer qui ils étaient réellement.
Trente ans plus tard, Rocco contemplait l’enthousiasme de Vince derrière ses manettes de DJ, dans le nouveau lieu qu’ il avait investi depuis plusieurs années, pour y transférer sa boîte de nuit, dont les voisins n’appréciaient que difficilement le vacarme rock’ n’ rollesque.
Rocco appréciait ce regard volontaire derrière ces lunettes qui lui donnait un ton de vieux sage, dans ce nouvel endroit, qui oscillait entre le bal de campagne avec son zinc séparé de la piste de danse, où la musique rythmait l’ondulation de tous ces quelques corps féminins, devant les yeux vitreux et abasourdis, de ces hommes épuisés, par des soirées sinueuses et définitivement sans espoir.
Vince était un personnage de son passé désormais... Il le respectait pour ça. Le patron le lui rendait bien quand il lui serrait la main, le faisant rentrer désormais, avec gratitude, à chaque fois qu’il se présentait dans ce lieu, où il devait malgré tout se protéger face aux attaques, qui régulièrement cherchaient à le neutraliser pour ses idées non conformes, y compris dans ses moments de « loisirs », qui au final, continuaient d’être un travail sur lui-même.
Pourtant ce lieu fantomatique, hanté par des histoires sans lendemain, et des créatures piégées, n’impressionnait pas Rocco, qui avait appris à éviter les coups, en se protégeant grâce à cette aide, dont il était convaincu, par toutes les longues conversations qu’il avait eu avec Dieu... Dieu le protégeait... Il savait ce qu’il en coûte pour ceux qui auraient oser s’en prendre à un fils du Ciel comme lui...
L’attaque fut aussi imprévue que soudaine. Rocco eut juste le temps d’éloigner la fille qui venait de se précipiter dans sa direction, suivie par trois autres hommes, dont un plus petit, au visage teigneux, qui lui qui lui déclencha un coup de poing. Il l’ évita de peu, en se décalant sur sa gauche. Le videur intervint presque aussitôt pour retenir Rocco qui répliquait par quelques directs dans la masse qui s’avançait vers lui, visant comme il le pouvait dans la pénombre les plexus de ses assaillants. Une fois de plus, il avait un peu trop discuté des guerres de Vendée ce soir-là, au hasard des conversations, autour de la piste, et il récoltait cette haine sourde et malfaisante de jeunes citadins de gauche, endoctrinés par leurs cours d’Histoire républicaine. Leur attaque perverse au courage facile à plusieurs contre un seul homme, telle une bande d’ignorants qui se croyaient subitement revenu à l’impunité du bon vieux temps de l’épuration, sûrs de ne rien risquer et libre de toute violence gratuite, contre celui qui éclairerait leurs fragiles certitudes de petits coqs impuissants. L’altercation se poursuivit à l’extérieur de la boite, et Rocco ne dut son salut qu’à la force de sa voix, devenue subitement un tonnerre grave, définitivement étranger à ce monde , qui impressionna et fit reculer ces assaillants d’un soir, vers leurs véhicules respectifs, peu enclins à se mesurer avec ce curieux rockabilly à l’âme de feu, hurlant sa rage de vivre, aux idées d’un autre temps. Il se retrouva soudainement seul, dans cette zone industriel désertique, face au clignotement rouge vif de l’entrée de cette vieille maison hantée, reconvertie en boite de nuit, où il savait éperdument qu’il n’y avait rien à y faire. Convaincu, il quitta définitivement ce lieu non sans une dernière image, photographiée par un clignement d’yeux involontaire, en direction de la porte d’entrée clignotante, déposée dans un coin de sa mémoire, attendant une explication future, pour cette errance nocturne, dont il connaîtrait peut être un jour les raisons profondes....
Le dernier bistrot...
Rocco était assis sur une chaise, attablé devant son verre vide, dans ce vieux bistrot de quartier, où quelques hommes au teint blanc et casquettes retroussées en arrière palabraient sur des sujets divers et variés. Ces cafés étaient une pause au milieu de ce tourbillon de pensées qui l’accompagnait quotidiennement, à travers ses longues marches dans ce Paris mystérieux et corrompu.
Eh c’est fait prendre par un bourricot... maintenant c’est la mère qui s’occupe du négrillon infâme...le bourricot lui, l’est parti...La mère le ballade en poussette dans le parc....si c’est pas malheureux de voir ça, une belle fille grande élancée, rousse blonde avec une "noirauderie" pareil dans le ventre...
E peut pas porter plainte ?
T’es fou...c’est elle qu’irait en taule de critiquer un noiraud dans la dictature qui nous ont fourrée...t’as pas vu leur publicité partout dans les magasins, toutes les gamines veulent se faire fourrer par des bourricots désormais.. .le visage pâle il est plus à la mode....
Aujourd’hui, même les flics... où qu t’irait porter plainte... tous s’rait foutu de t’dénoncer pour discrimination et racisme, et tout leur bordel idéologique...
C’est vrai ...faut faire gaffe...on sait jamais ce que les gens ont derrière la tête.
Avec leurs vaccins trafiqués... le sont devenus encore plus pire qu’avant...Tiens pas plus tard qu’hier, j’ai croisé la Pine …
la Pine... ?
tu te souviens pas de la pine ? Le petit avec le gros nez qui pandouille...
Ah oui la Pine...la Pine mince alors ...qu’est ce qui devient celui-là ?
Ben figures toi, qu’il est devenu une femme...
la Pine... une femme... non pas possible...
Si ...comme je te le dis... Y taillais des pipes sur le cours, pour se faire changer le sexe, et puis tout le tintouin, la perruque brune à faux poils à la Mireille, et talons aiguilles... et maquillé outrageusement, en mini jupe en cuir..
Non c’est pas possible la Pine en trav’...
Comme je te le dis...évidemment j’ai fait semblant de pas le reconnaître, c’est lui qui m’a calculer, pas fiérot pour un sou, alors l’Autruche qui me dit … ah ça m’a fait quelque chose quand y m’a appelé l’Autruche, c’était mon surnom à l’armée en rapport avec les gardes, qu’ c’était toujours pour ma pomme... plancton comme une autruche... « Beh qu’est ce que tu fais là le gars la Pine ?» que je lui réponds, j’étais un peu gêné forcément vu la situation. « Je travaille... » qui m’ dit fiérot... presque agressif...bon moi je file alors... j’ veux pas déranger... « T’es fou... » qu’y me répond... « tu déranges pas... je suis entre deux clients, un conseiller municipal et une féministe radicale... » Tu fais aussi dans la femelle anti-homme que je lui réponds... « Tu penses qu’y me dit... c’est la moitié de mon cheptel... c’est la fin de l’obscurantisme et du patriarcat oppresseur.. ! » qu’y me dit comme ça en rigolant, sacré la Pine...toujours le mot pour rire celui-là...
Des féministes radicales , des conseillers municipaux...mais c’est quoi ce bordel...
Tu l’as dit ...j’ai rien pu répondre tellement y m’en a bouché un coin la Pine avec sa nouvelle sociologie des bas fonds... enfin je m’en doutais un peu avec toute leur moral sur le vagin dominant, qu’y faudrait tous qu’on s’aplatisse comme des carpettes devant leurs poils pubiens... La Pine lui il a trouvé le bon filon...le seul truc c’est qu’il y croit ...ça c’était pas prévu...il est devenu comme qui dirait un fanatique de la voile et la vapeur, un Moujahidine du changement de genre...
Merde un fanatique...au moins celui là y pose pas de bombes...
Crois- tu... c’est presque pire....heureusement que les bourricots qu’ils importent par millions désormais, vont remettre de l’ordre dans tout ça, avec leur religion à coups de pieds au cul....
T’as raison c’est pas une mauvaise chose...l’islam ça va remettre les pendules à l’heure...ça peut plus durer
tu l’as dit... ce sera le serpent qui se mord la queue...
Perdu dans le fracas de ces derniers mots dont il percevait le son comme un train raté, encore immergé malgré lui, dans cette conversation sorti d’un film des années trente, ou d’une émission du petit rapporteur des années soixante, dont il semblait avoir été l’invité sans y participer, Rocco se leva, puis se dirigea vers le comptoir pour payer, non sans oublier de saluer les deux hommes, qui désormais contemplaient le trottoir, derrière la vitrine, comme si leurs mots s’étaient définitivement perdus dans le flot des passants, qui telle une rivière invisible, assainissaient par courants ininterrompus, les inquiétudes d’un peuple désormais sans repère.
En se retrouvant dans la rue, où la transition civilisationnelle décrite par les deux clients au comptoir lui revenait à la mémoire, et lui crachait au visage tout un réalisme social cru, Rocco se dit poliment à lui-même, afin de continuer à vivre, que tout ceci était bien la preuve des ravages de toutes ces thèses complotistes dans des esprits manipulables. Il suffisait de se balader dans n’importe quelle ville française à toute heure de la journée pour constater que rien n’avait fondamentalement changé, surtout pas la sociologie ethnique. Toutes ces thèses du grand remplacement, sorties toutes droites de « cerveaux malades », ne pouvaient servir qu’à détruire le tourisme et l’irruption de l’homme nouveau républicain, certainement orchestrées en sous main par la Russie ou la Chine, afin d’ inciter au défaitisme, face à ce nouveau royaume du « vivre ensemble ».
Sur ces réflexions qu’il imaginait comme un jeu de rôle avec lui-même, afin de combler sa solitude, et s’amuser un peu, Rocco esquissa un sourire de détachement satisfait, rassuré sur son équilibre psychique, par ce dédoublement salvateur, presque humoristique, et sans aucun doute thérapeutique.
La rue Fontaine
La rue Fontaine descendait comme un serpent sans repères vers le neuvième arrondissement. Crawl habitait non loin de là. Son appartement servait de base de repli pour leurs escapades nocturnes dans ce Paris où chaque rue, chaque pavé, déroulait une histoire passée, et une invitation à l’aventure permanente.
Ce soir là, Rocco avait traîné comme d’habitude dans ce Montmartre qu’il avait tant fantasmé dans ses lectures. Accompagné d’un Indien au look délavé par de faux air à la « Johnny Depp », oscillant dans la nébuleuse des mondanités du « showbiz » parisien, et répondant au biblique prénom de Moise. Ils avaient écumé les bistrots du quartier l’un à la recherche d’un dialogue de Marcel Aymé ou d’un personnage de René Fallet, et l’autre soucieux de capturer à travers son look d’Indien improbable, le rôle qui ferait décoller sa carrière européenne. Rocco avait connu Moise par l’intermédiaire de Crawl qui enchaînait les rencontres les plus cocasses, sans doute sous l’influence de sa jeunesse marginale énergie refoulée, par l’ennui prégnant de son village vendéen. Crawl était un repère pour Rocco qui avait pris de la distance avec tous ses anciens amis. Il était la seule boussole dans ce « Paris » impersonnel, qui le reliait encore à ses origines, et aux histoires qu’ils avaient vécu ensemble dans leur adolescence.
Les trois compères visitaient en quasi permanence ces rues escarpées, au pavés enchantés de la rue Véron au boulevard Clichy. Rocco cherchait encore secrètement les personnages des Roman de René Fallet. « Pigalle », qu’il avait lu en un jour, persuadé d’y trouver la clef d’entrée vers un passé révolu cachait difficilement cette nouvelle réalité qu’il percevait comme une évidence, sans se l’avouer ; il ne retrouverait plus jamais le « Paris » de Céline, ou de Marcel Aymé... Désabusé par ce constat amère, ces deux amis aux projets différents étaient désormais les seuls images familières, qu’il pouvait encore recoller sur son album photo intérieur.
Le « low kick » le piqua juste au niveau de la poche avant gauche de son jean. Il regarda l’homme interloqué avec qui il discutait quelques secondes plus tôt, après s’être fait virer « manu militari » de ce bar dansant pour jeunes bobos citadins BCBG, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs. Le videur l’avait entraîné à travers toute la salle. Il n’avait eu le temps que de voir défiler le long comptoir, et la face rieuse des serveuses qui se divertissaient de cette extraction inopinée, qui venait rompre la monotonie répétitive de leur service.
Rocco comme à son habitude dans ce Paris des années quatre-vingt-dix, avait marché seul dans ces rues du bas Montmartre, où il était persuadé d’avoir déjà vécu dans une vie passée. Il n’avait trouvé ni Crawl, ni l’Indien ce soir là, pour l’accompagner dans sa virée nocturne, à la recherche d’un destin ou d’une rencontre qui le sortirait de son errance.
Il avait juste senti cette béquille insidieuse, qui l’avait surpris, le regard vampirisé par cet expert en art martial indonésien qui l’avait fusillé par ces mots destructeurs et malintentionnés, en lui maintenant la tête sous l’eau, comme s’il voulait détruire la puissance spirituelle du jeune.
« Je suis sûr que t’es pas un bon boxeur, sinon t’aurais éviter ce coup de pied... ! »
Cette phrase dite sur un ton doucereux et pervers, l’avait immobilisé sur place en même temps qu’il recevait ce coup inattendu. Le videur l’avait sorti alors qu’il s’apprêtait à répondre par un coup de poing en direction d’un petit roquet agressif qui l’avait bousculé volontairement en le saisissant au col de sa chemise. Il avait juste senti qu’on lui faisait une clef dans le dos pour le précipiter vers la sortie. Rocco connaissait ce portier pour lequel il n’avait d’ailleurs aucune antipathie depuis qu’il fréquentait ce quartier festif. Mais ce soir là, il perçut un règlement de compte en direction de son âme. Il avait dû arrêter la boxe thaï suite aux blessures qu’il se faisait à l’entraînement. Depuis, son énergie cherchait à se canaliser comme elle le pouvait . Elle le bousculait parfois à sortir un peu tard, l’obligeant à se confronter aux créatures malveillantes de la nuit.
Comme il connaissait de vue l’homme, il chercha à lui expliquer la situation. Mais le portier connaissait l’autre protagoniste. Rocco n’avait aucune relation dans ce lieu, et le portier après cette phrase destructrice à son égard rajouta après un moment de silence où il observa les dégâts que ces mots avaient produit sur le jeune ; « Tu devrais aller ailleurs , t’as pas la tête du lieu !... »
Rocco le regarda surpris, l’autre sous son crâne chauve de bonze asiatique, et sa stature musculeuse d’une tête de plus que lui, le toisa ironiquement, avec une moue qui lui dévoila subitement toute la fourberie cachée du personnage.
Le « low kick » que l’expert en self défense, lui avait mis par surprise alors qu’il n’était pas sur un mode bagarre, mais juste dans une légitime explication de ce qui l’avait amené à se défendre, lui parut comme prémédité, calculé, afin d’ancrer cette phrase de dévalorisation, qui le suivit jusque dans le tréfonds de son cœur. L’autre, conscient et presque amusé de sa fourberie, se détourna, méprisant, lui révélant sa vraie nature et son intention réelle ; bloquer tous ses potentiel et l’humilier...
L’affaire ne s’arrêta pas là. Quelques semaines plus tard, Rocco apprit que ce pédagogue de la toile, l’avait calomnier auprès de ses amis qu’il connaissait, en le faisant passer pour quelqu’un qui ne savait pas boxer. Le portier ne lui avait jamais parlé avant cet incident, mais il salissait sa réputation auprès des gens qu’il connaissait, comme insatisfait de l’implant noir qu’il lui avait inoculé dans cette béquille de traître, juste au dessous de la poche de son jean.
Plus tard des dizaines d(’années, quand toutes les caméras étaient focalisés sur une ingénierie sociale mettant en mouvement la veulerie, le conformisme et la lâcheté de toute une population, Rocco vit ce combattant du « Net » faire la promotion télécommandée du masque inutile, validant ainsi l’arnaque collective de la peur du « virus »...
Quand il quitta Paris Rocco repassa dans tous ces lieues qu’il ne reverrait plus jamais de la même manière. Une dernière fois, il longea sur son vélo, le grand mur du Cimetière qui longeait la descente de Gambetta vers Ménilmontant. Il se retourna une dernière fois vers la fenêtre de cet appartement qui donnait sur le boulevard, où il avait cru apercevoir les cheveux accrochés en chignon de cette femme avec qui il aurait voulu se poser, comédienne de théâtre, qui le considérait comme un bas du front, un peu trop prolo à son goût, pour envisager un contrat de longue durée avec lui. Elle l’avait éconduit en souriant malicieusement derrière son statut d’artiste intermittente de théâtre subventionné, lui faisant comprendre qu’il n’appartenait pas au même monde.
Rocco connaissait ce regard … Il l’avait déjà subi de la part de certaines de ces femmes de « gôche culturelle », qu’il avait été amené à côtoyé quand il travaillait dans le milieu du spectacle. Elles le désiraient, mais reprenaient bien vite leur déterminisme conscient de carrière, ne voyant dans cette relation, aucun horizon d’ascension vers d’éventuelles opportunités.
Rocco n’appartenait pas à leur programmation de réussite. Elles sentaient une attirance pour son authenticité, mais l’intellect de leur groupe d’appartenance reprenait le dessus, quand il fallait choisir. Il n’avait pas la tête du lieu comme lui avait exprimé ce gardien musclé de l’artistico-mondain parisien. Il ne ferait jamais parti du sérail, lui le « gosse de plouc », car il sentait trop le fumier fertile, et la terre franche de ses ancêtres. Les autres avaient su perdre jusqu’à leur odeur intérieure pour ne laisser filtrer aux yeux de la société que le masque conformiste teinté de fausse originalité, empruntée au Idoles de l’instant, déracinée de leur passé, noyés de certitudes artificielles, définitivement étrangères à la Volonté du Ciel.
Il le ressentit de nouveau, quand il croisa le regard de cette actrice qu’il avait côtoyé au bras d’un producteur du sérail, qui ne semblait même plus le reconnaître, et l’effleura d’un coup d’oeil éjectable. Toutes ces images comme la béquille du portier, freinèrent sa force de vie, il ne parvenait plus à croire en lui... Il avait besoin du secours de Dieu....c’était son seul piston désormais...
La littérature
Sur ces murs parisiens qu’il longeait en vélo le long de la descente qui le précipitait de Ménilmontant vers le Père Lachaise, Rocco contempla les dernières images de son périple dans cette capitale, semblant lui jeter un dernier « au revoir », avant sa plongée dans l’inconnu. Il revit cet acteur de sa ville natale, qui lui était devenu célèbre, grâce à cette soumission qui ne portait pas son nom, dans le monde des art et du cinéma parisien, se présentant, sûr de lui, et dans une évidence incarnée, chevalier blanc de la défense du féminisme tout puissant, et des valeurs de la gauche culturelle à la sauce Télérama. Il l’entendit ronronner son profil autobiographique savamment prolétarisé, pour mieux accentué l’originalité d’une réussite aux apparences spontanées, comme si le système ne remerciait pas les sujets qui acceptaient de canaliser son message . Il vit un portrait médiatique de l’individu, saupoudré d’injonctions subtiles, calquées sur ce qu’attendait de lui cette propagande, réinterprétant l’histoire d’un peuple définitivement empêtré dans ses croyances télévisuelles.
L’évidence de ce choix par les médias dominants, comme une particularité originale, afin de mieux saisir l’attachement du spectateur, calculée par cette faune journalistique au service de l’Elite, donnait à l’homme, l’aspect d’une boule d’énergie un peu innocente, qui aurait suivi les rails établis d’une carrière, en forme de remerciements pour sa servilité, à l’idéologie dominante du mondialisme.
Dans une retraite bien méritée de loyaux services, on lui octroyait la vision d’une réussite théâtrale, par un siège fonctionnarisé dans un de ces établissements, perçus comme le summum du jeu d’acteur ; « la Comédie française ».
Rocco repensa à Céline qui n’avait jamais eu eu ce type d’honneur mondain ou académique. Les « Delon » ou « Gabin », si loin de ce somnifère à talent et accélérateur d’égo que sont ces institutions nationales au conformisme artistique.
Il vit surgir derrière sa tête comme une flèche empoisonnée du passé, la porte d’entrée de cette boite Rock Nantaise des années quatre-vingt-dix, ou se côtoyait toute la jeunesse branchée de la région. Il revit cette fille qui sortait avec son ami Sylvain, qui avait discuté une partie de la soirée avec cet enfant prodige de la télévision française, attirée par sa conversation pleine d’empathie feinte et d’aura séducteur.
Elle finit la soirée titubante et violée dans son intimité spirituelle par la réflexion que ce futur défenseur des valeurs de gauche du mondain parisien lui asséna tel un coup de butoir inopiné, quand il lui demanda sur un ton nonchalamment pervers, à l’image de son meilleur ami "Socrade", à ses côtés, ricanant telle une hyène à quelques mètres de lui, si elle voulait bien lui « tailler une pipe ». Satisfait et jouissant de la déconvenue de cette fille naïve qui avait voulu quelques instants s ’envoler d’une relation monotone vers un « ailleurs » plein de promesses. Rocco se sentit coupable de ne pas avoir cogné cette créature qui se mouvait comme un gros cancrelat libidineux, entouré de la suffisance de sa bande de gosses de boomers citadins, sûrs de leur supériorité « underground », validée par le système, hérité des années quatre-vingt.
Il pensa à son ami Sylvain qui ferait peut-être les frais de cette réflexion impunie sur sa fiancée, dans ses projets personnels. Il s’était senti humilié et bafoué pour son ami d’avoir baissé les bras ce jour-là, contemplant une dernière fois les yeux gluants de contentement cynique de « Socrade », et ses faux airs à la « De Niro », qui remballa tout ce petit monde dans la BMW que ses appuis familiaux lui avait octroyés, pour qu’il parachève sa mission de destruction sur ces ploucs, qu’il méprisait de ne pas virevolter au même hauteur de mépris pour les anciennes valeurs, qu’il s’était juré festivement de traquer et de détruire, à coups d’humour et d’ironie malsaine.
Rocco baissa de nouveau la tête, bien que seul dans cette rue qui montait ver ce petit village de Chantenay, comme un îlot de campagne dans cette ville impersonnelle, quand il repassa devant cette salle de concert, où il entendit ces rires moqueurs, et conviviaux à son encontre, quand cet acteur promotionné par les tribus du cinéma et du théâtre, le prit ouvertement à partie, devant ses amis, ridiculisant ce jeune, perdu dans cet univers citadin, se raccrochant à son look, intimidé derrière une banane proéminente comme un dernier enracinement à son passé. Il sentit les syllabes de ces mots, couper toute son ardeur et son énergie, par la trahison qu’il avait ressentie, quand il comprit qu’il n’aurait jamais dû montrer ses poèmes à « Socrade » et à ses amis de Fontenay, qui creusaient avec un contentement non dissimulé un trou, dans son dos.
Il courba alors l’échine devant l’aplomb de ce « Groslard », futur égérie populaire du petit monde des arts, et des séries TV subventionnées, quand cette future larve dominante, tel un petit roitelet tout puissant baigné dans l’aura confortable de sa bande autour de lui, le mit au centre de l’arène par ces mots méprisants et teintés de supériorité malsaine : « là y’ a Joël... qui est content avec ses poèmes... ! » le tout suivit d’un rire collectif, écrasant ce « paysan », définitivement prohibé de toute expression artistique par cette « élite » autoproclamée de l’Epoque. Cette désignation du « plouc », qu’ils pensaient qu’il était, piégé par cette volonté de le ridiculiser publiquement par ce surnom démodé de « Joel », construisait en une fraction de seconde, dans sa direction, le concentré de ringardise, de sous-humanité à la tête vide, à travers lequel il l’enfermait désormais, sans retour possible, afin de le dissuader de prétendre un jour, à exprimer qui il était, et d’où il venait. Ils avaient ainsi la certitude de régner sans partage du bon côte de « l’intelligence », et de l’interprétation de l’Histoire, face à ce « petzouille » honteux, porteur d’un monde maladroit, et de valeur de bouseux, qu’il méprisait au plus profond de leur éducation laïcarde et dévoyée, sous leurs vêtements brillants de gosses de soixante-huitard éclairés.
Cette injonction, démultipliée par l’égrégore de son groupe, s’abattait sur Rocco, sans qu’il puisse répondre ou esquisser quoi que ce soit pour répliquer à ce petit prince gonflé telle une baudruche doucereuse aux tranchants de mépris contenu.
Le jeune rockabilly malgré sa condition physique supérieure à ces êtres, ne put rien esquisser pour se défendre, persuadé d’être inférieur à ces images d’Epinal de la réussite audiovisuelle.
S’il avait cogné ces années là, pensa t-il, tout aurait changé pour lui. Il aurait récupérer l’honneur de ses ancêtres, de tous ses potes ruraux suicidés ou dépressifs. Ces amis à lui, qu’il voyait s’enliser dans une haine d’eux-mêmes, n’étaient que le reflet de son manque de réaction face à ces créatures qui l’avaient mis plus bas que terre.
Soudain, il sembla se réveiller de cette torpeur malsaine qui l’enlisait dans les tréfonds de son inconscient. Il sentit que Dieu lui avait octroyé une clef magique dans ce monde rural, où jamais rien ne se passait.
Le goût de la lecture n’avait rien à voir avec les études...C’était au final un don de Dieu...L’école ne lui avait rien appris en matière de littérature. Il devait tout à Intermarché, à Unico et au bureau de tabac de la Chat’, qui avait été des « Oasis » littéraires dans le rayon « livres de poche » où il avait lu tous les classiques et modernes français ou étrangers. Ces « profs de gauche » l’avaient éloigné de la vraie vision d’un Céline ou d’un Proust. Ces interprétations scolaires, coloriées par la propagande idéologique de cette faune intellectuelle progressiste, l’avaient immédiatement dégoûtées de s’intéresser à des auteurs qui lui semblaient injustement sur les mêmes rails que cette Education Nationale, où on l’avait piégé. C’est beaucoup plus tard, quand il sortit définitivement de ce circuit conformiste établi, et qu’il traîna avec des punks de sa campagne, qu’il redécouvrit les messages de Céline, et les tableaux impressionnistes d’un Proust. C’est par un roman de Michel Audiard qu’il avait subtilisé à Intermarché, qu’il avait redécouvert Céline et Proust, que ces prof’ de gauche au cous rigides et fanatisés par cinquante années de laïcisme intégral, lui avaient presque fait mépriser. Le reste, il le trouva dans toutes les bibliothèques municipales, où il traînait, tel un voyageur en quête d’absolu, oubliant ainsi quelques instants, le monde extérieur, froid, insensible et morne.