Théâtre...théâtre...
Théâtre...théâtre...
« La bouche est un organe tellement extraordinaire, tellement puissant, qu’on doit trembler et veiller à ne pas laisser sortir des paroles nocives, mais toujours constructives, éducatives et vivifiantes.
Et même si on prend l’apparence de gronder, de fustiger, de saccager, on doit avoir pour but de construire, de rétablir et d’éduquer les autres.
A ce moment-là, l’homme se rapproche de l’avenir dont je vous ai parlé l’autre jour, un avenir indescriptiblement beau, mais à la condition qu’il se mette à travailler avec la bouche et avec la langue. » Omraam Mikhaël Aïvanhov
Acte 1
(Sur scène, un jeune homme s’avance timidement, cherchant du regard la professeure, assise derrière un bureau, derrière le public, dans le fond de la salle.)
Le jeune homme : Excusez-moi Madame, mais je n’ais pas amené mes mules pour la scène suivante... Est-ce que quelqu’un pourrait m’en prêter ?
(Lumière vers la professeure, derrière son bureau, dans le fond du public, à ses côtés, un élève est assis, souriant à toutes ses interventions.)
La professeure : Non mais qu’est ce que c’est que ce plouc ? Vous m’aviez dit qu’il était paysan, mais alors alors à ce point là !...
Le jeune homme : (...)
La professeure : Vous ne connaissez rien Monsieur! Vous n’avez aucune classe. Quand on demande un paire de mule, on a au moins l’élégance d’y mettre un peu de talent dans l’intonation. Vous auriez vu Monsieur Frey dans les années soixante... C’était autre chose !...Il savait déjà tout faire !...
Monsieur Mouille! Apportez donc le tréteau là, et posez-le sur le devant de la scène.
Pierre-Yvanhoé : Sans hésiter Brigitte, je vous suis, tel un cabot fidèle et docile, maîtresse... Wouah !... wouah !... wouah !...
(il mime le chien à quatre pattes, et fait semblant de se dépêcher en aboyant.)
La professeure : Arrêtez donc vos pitrerie Pierre-Yvanhoé !
Ha !...ha !...ha !...
Et l’autre là ! Qu’est ce qu’il fait planter au milieu de la scène comme un benêt
(Rire générale dans la salle)
Allez mon vieux !... Remuez-vous un peu !... On est pas à Pôle emploi !... On a du pain sur la planche... Les cours Lafontaine ne vous attendront pas !...
( Le garçon semble hésiter à se déplacer ).
Allez mon vieux!...Bougez vous!...On dirait un piquet au milieu d’un champ !
Pierre-Yvanhoé : Ou un ballet dans le c… !
(Rire général)
La professeure : Pierre-Yvanhoé ! Ah !...ah !...ah !...Arrêtez donc votre esprit!... Vous allez finir par attirer toutes les jeunes filles du cours dans votre garçonnière....
Pierre-Yvanhoé : Avec Respect!...Brigitte...vous savez bien … toujours avec galanterie!
(Sourire de Brigitte, la professeure, vers Pierre Yvanhoé, puis elle revient avec un regard dur en direction du garçon sur scène)
Bon ! Vous-là ! Dépêchez- vous de trouver une solution dans vos déplacements! Sinon je ne m’occupe plus de vous...
Reprenons !...
Le jeune homme : : Maître Corbeau sur un arbre perché tenait en son bec un fromage...Maître Renard par l’odeur alléchée lui tint à peu près ce langage...
La professeure :Mais non mon vieux !...Stop !...stop !...
(rire général dans la salle. Brigitte se lève en se déplaçant comme un mousquetaire, marchant dans l’allée centrale, tel un prédateur vers sa proie.)
Monsieur... Plus intérieur le « Maître Corbeau... » Ressentez le corbeau...Ressentez le renard...Reprenez !
(le garçon rougi, embarrassé.)
Le jeune homme : Maître corbeau sur un arb...
La professeure : Un arbre Monsieur !...un arbre ! …
(rire général)
Allez continuez !...Si on peut infliger ça plus longtemps à ce pauvre Lafontaine... qui doit s’en retourner dans sa tombe.
(rire général)
Le jeune homme : ...un arbre perché...
La professeure :Penché ou êrché ?...
(rire général)
Le jeune homme : Perché...
La professeure : Ah oui ! Ça va mieux !... je préfère... Allez monsieur ! allez-y !... Assez perdu de temps !... Et essayez de ressentir ce que vous récitez mon pauvre ami.
(Le garçon reprend péniblement..)
Le jeune homme : Maître Corbeau sur un arbre perché tenait...
La professeure :Mais non Monsieur !...
Écoutez ce qu’on vous dit!...
( La professeure monte sur scène et répète la fable face au jeune homme.)
Maître Corbeau sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage... Maître Renard par l’odeur... l’odeur Monsieur !... alléchée... lui tint à peu près ce langage...
(Regard malicieux du coin de l’œil, vers le garçon décontenancé.)
(Applaudissement dans la salle)
Brigitte, la professeure : : Voilà Monsieur ! c’est ça! … C’est avec ses tripes que l’on parle le langage de la Fontaine...
D’où venez-vous ?
(Le jeune homme parait surpris par la question.)
Le jeune homme : Je suis vendéen... Je viens … enfin... près de Fontenay le comte … enfin ...un peu plus loin...
La professeure : Où ça un peu plus loin...sur Mars ?
(rire général)
Le jeune homme : Non...
(rire général)
Un petit village...
La professeure : Non mais qu’est ce que c’est ce pécrout ? Monsieur Mouille !
Pierre-Yvanhoé !... au secours !... Faites quelque chose, déniaisez-le... vite !....
(Rire général, et sourire mielleux de Pierre-Yvanhoé en direction de la professeure.)
Pierre-Yvanhoé : Je préfère m’abstenir Brigitte, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
( rire général)
(La professeure s’approche de la scène, et fixe le garçon dans les yeux.)
La professeure : Vous êtes un monstre, Monsieur !...Un monstre... Votre interprétation de Lafontaine est ignoble … Disparaissez. !...
(Elle fait volte face, tel un pas de danse sur elle-même, le visage méprisant, et retourne s’asseoir à son bureau.)
Le jeune homme : Mais... Madame Brigitte... Qu’est ce que j’ai fait...Je débute...
La professeure : Ce n’est pas une raison Monsieur pour transporter en soi, aussi peu de talent !
(rire général)
(Elle se ravise, et se redirige vers le garçon.)
La professeure : Imaginez Lafontaine devant vous !... écouter le fruit de son talent écorché et détruit par un monstre de votre espèce...hein ? … Qu’en pensez vous ?... Vous êtes content de votre travail ?
Le jeune homme : (…)
(Sourire sadique de Brigitte)
La professeure : Encore heureux !...on est sauvé ! ... Un peu de remise en question Monsieur !... ça peut pas faire de mal !... Quand on se présente à une audition pour les cours Lafontaine, on a au moins la décence d’honorer le nom illustre qui a la charité d’accorder un peu de son aura, à votre petite ambition de perroquet.
Je ne suis pas ici pour former des perroquets Monsieur, mais des comédiens professionnels.
Monsieur Mouille !... Veuillez donner une leçon de fable à ce jeune homme.
( Pierre- Yvanhoé monte sur scène, ignorant le garçon, qui lui laisse la place, comme s’il se résignait.)
Pierre-Yvanohé :
(Il interprète la fable en entier à l’aide de mimiques et de déplacements, interprétant chaque personnage avec un timbre et une syntaxe, un peu pédante, d’une voix grave, caricaturant malgré lui, Louis Jouvet. Il appuie les voyelles en les prolongeant dans une sonorité inauthentique de vieux théâtre français, à la « Sarah Bernhardt ».)
Maître Corbeau, sur un arbre perché...
(Il mime le corbeau sur un arbre, avec une grimace surprenante, les lèvres pincées comme un lapin.)
Tenait en son bec un fromage.
(Grimace de satisfaction, au goût du fromage.)
Maître Renard, par l’odeur, alléché,
(L’œil malicieux du renard qui observe de gauche à droite avant de se saisir de son butin.)
Lui tint-ttt... à peu près ce lang-ou-age Hé ! buo-o-ojour, Monsieur du Corboiiii. Que vous ouètes joli ! que vous me sembliaaates boiiii.. ! Sans mouantir, « et sans char », si vostre ramaaage se rapportasse à vostre plumage, Vous oites le Phouénix des hôstes de ces bosques. » A ces mouahs le Corboii ne se sente passs de joie ; Et pour monstrer sa boualle voixxx, Il ousvre un large bec, laisse tomber sa proie.
( Pierre-Yvanhoé change subitement le ton, abandonnant ses effets un peu ridicule, terminant la fable dans une intériorité et un jeu curieusement sincère, s’adressant désormais au jeune homme toujours gêné. )
Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le Corbeau, honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »
Jean de La Fontaine
(Il salue bien bas, se retournant vers le public.)
(Applaudissement et « houras » dans la salle. La professeure est au bord des larmes, et tombe dans les bras de Pierre-Yvanhoé, qui se met à genoux devant elle, la tête inclinée dans une posture de statue antique. Le jeune homme, de son côté, toujours debout, mal à l’aise, ne sait plus trop vers qui se retourner, comme piégé sur scène, spectateur malgré lui, de ce déchaînement d’acclamations. La professeure retient le jeune homme, alors qu’il tente de s’échapper par les coulisses.)
La professeure : Monsieur !... Vous étiez là ?...
Le jeune homme : Euh... oui..
(Il se retourne, alors qu’il allait fuir...)
La professeure : Prenez de la graine Monsieur !...
(Sourire admiratif en direction de Pierre-Yvanhoé, retourné sur scène pour saluer dans tous les sens, sous de nouveaux applaudissements.)
La professeure : Le théâtre Monsieur ! Ce n’est pas une affaire de puceau des campagnes mon ami.. Vous pouvez être sûr que personne ne m’a jamais entretenu quand je prenais des cours … Je me suis débrouillée toute seule !...
Le théâtre c’est l’art majeur, par et pour la souffrance, par excellence !...
( Dans la salle, on entend comme des sifflements, mélangés à des sonorités en "ssss...excelle...sel...sel......lanceeee...sou...francsss...ceeee...". )
Chut ! Taisez-vous !
(En direction de la salle.)
Le Maître ! Monsieur !...
(La professeure désigne le portrait de Lafontaine sur une cloison de la scène, près du jeune homme.)
La professeure : Le maitre Monsieur !...Vous ne l’avez pas connu!...
Le jeune homme : Beh non... Je suis né après... j’étais pas...
La professeure : Taisez-vous Monsieur !...
Ce n’est pas une raison !...On ne m’interrompt pas quand je parle !
(Elle maintient un regard appuyé, et légèrement rieur dans les yeux du garçon.)
Le théâtre ne souffre aucune erreur de casting, comme dirait cette mentalité bon marché de nouveaux riches, du cinéma contemporain, sans saveur et vulgairement colorié, pour séduire les imbéciles... Vous avez peur ?...
Le jeune homme : (…)
La professeure : C’est bien !... C’est que vous êtes vivant !... Monter sur scène est un acte anti-naturel!... C’est normal d’avoir peur... Méprisez votre peur, et elle partira !...
(Elle se retourne brusquement vers le public.)
C’est bizarre vous ne riez plus à mes blagues. Peut-être ais-je dit quelque chose de vrai ?...
J’ai volontairement humilié ce garçon pour révéler votre propre asservissement. C’est ça ! Que vous devez travailler, ICI !
Redevenir vous-même !... Et non des suiveurs aboyants !...
Merci Monsieur Mouille !...Vous êtes un bon comédien, moi aussi d’ailleurs!... et vous avez parfaitement joué votre rôle.
Pierre-Yvanhoé : Avec condescendance Brigitte, vous savez bien...
La professeure: Je sais Monsieur... je sais...
(De nouveau en direction du garçon...)
Alors jeune homme !... Comment vous sentez-vous ?
Le jeune homme : Bien... merci...
(rire général dans la salle)
La professeure : Laissez-les !... Ils ne savent pas ce qu’ils font quand ils sont en groupe....
Vous avez de grandes qualités pour le métier de comédien...Il vous reste à travailler !...désormais...
(le garçon piétine sur place, comme s’il avait retrouvé une nouvelle énergie.)
La professeure : Je vais vous donner du moderne ! …
Qu’en dites vous les autres ?
(silence)
(Puis comme se parlant à elle-même.)
Ce garçon a quelque chose de particulier...Il sent la terre...le Maître avait aussi ce goût-là...C’est curieux....
Acte 2
(Sur la scène ; un bureau face à une estrade de théâtre. Brigitte, la professeure tient une cigarette dans la main droite, et semble réfléchir, en regardant l’acteur sur scène. On reconnaît le jeune homme, en costume de paysan du dix-huitième, face à une jeune fille en jupe moderne sexy, légèrement assise sur le bord d’une table de cuisine.
Brigitte se lève et se déplace tel un mousquetaire, en direction de la scène, la cigarette éteinte entre les doigts, comme une épée virevoltante devant elle.)
Brigitte : Soyez entier Monsieur ! Ne lésinez pas sur la dentelle. Brodez, mais en douceur, en profondeur, en sachant ce que vous faites au début, puis lâchez prise sur la suite... ça vous aidera dans cette mission de vie...pas la vôtre...elle est ailleurs... Celle du personnage... Il vous attend... Il a été créé pour ça ! … Regardez derrière les ombres du personnage pour joindre les deux bouts en lui et en vous... Qu’avez-vous en commun ? Connaissez-vous sa destinée après cette pièce ?... Soyez observateur et curieux à la fois !... Jamais malsain dans votre regard, mais bienveillant pour accueillir toutes les informations qu’il voudra bien vous donner … Pourquoi Monsieur ?... Pourquoi me donnerait- il cela, pensez-vous ? … Si ! Vous l’avez pensé mon vieux !
Le jeune homme : (…)
Brigitte : Souriez mon vieux ! C’est vous qui êtes le maître sur cette scène. Même s’il vous prenait l’envie de vous envoler, je ne pourrais pas vous en empêcher...Alors c’est votre territoire!...Donc relax....
Le jeune homme : (exaspéré) Bon ça suffit … J’en ais plein le cul de votre humour pas drôle, d’enculeur de filles de bonnes familles. Parlez moi normalement !... Pas comme un demeuré !...
( La jeune fille près du jeune parait embarrassée, et attend inquiète, la réaction de la professeure. Brigitte, s’éloigne un peu, et se retourne en souriant vers le jeune homme.)
Brigitte : Enfin !... C’est ça mon vieux! … Vous avez parlé avec lui...
Le jeune homme : Avec qui ?...
Brigitte : Avec le personnage! Il vous a donné une information, et vous me la traduisez...Avec vos mots à vous, bien entendu... (Vers le public.) Faut pas lui en demander trop... C’est encore un débutant...
( Rire général)
Le jeune homme : Je comprend rien à ce que vous me racontez ... puis de toute façon, j’en ais marre... Je pète un câble dans votre cours de gosses de bourges. Je suis pas à ma place, et puis je suis une erreur de casting comme...
Brigitte : Comme quoi Monsieur ?... Comme tous ceux qui sont dans cette salle...Personne n’est à sa place...mon grand....ni moi, ni vous, ni eux … jamais... Pourquoi ? Parce que c’est beaucoup plus simple ainsi et naturel. Sinon tout serait déjà prévu, prévisible, ennuyant, télécommandé par ...on ne sait quoi...Là, au moins quand on convoque la nature, c’est Dieu qui parle en direct !
Le jeune homme : Dieu qui parle en direct !...Dieu qui me parle....
(Le public dans la salle, se met à rire sous forme de OH!...OH!...OH!...moqueurs, face à l’attitude du garçon qui répète la phrase, comme s’il voulait s’en convaincre ou la comprendre.)
Brigitte : Monsieur !... J’ai accepté de m’occuper de vous, mais je peux aussi bien vous laisser tranquille. J’ai assez de choses intéressantes à boucler ailleurs, vous savez!...
Le jeune homme :Non je ne sais pas ! ...Respectez-moi ou je me tire !...
Brigitte : Votre personnage est une partie de vous-même ! Toujours !...Les rôles de composition, ça n’existe pas ! .. Ce qui vous angoisse, ce n’est pas moi...ni ce que je dis ... mais la peur d’aller vers vous-même Monsieur !... Donc, respectez-vous et respectez mon temps !.
Le jeune homme : (…)
Brigitte : Là !... vous ressentez ce dont je parle … Je me trompe ?
Le jeune homme : Non
Brigitte : Reprenons !...
( Le jeune homme reprend sa tirade à l’intention de la jeune fille en face de lui, qui se retient de rire en baissant la tête.)
Le jeune homme : Je regarde mon pays, partir comme un défilé, par le hublot de cet avion, qui me traîne en exil. Cette terre, où je suis né, me lance son dernier sermon, des larmes dans ses yeux, pour son enfant malheureux.
Je contemple ces prairies, ces rivières, ces bois et ces monts, du haut de mon hublot, persuadé d’être parti trop tôt, et je pleure comme un enfant, le visage tordu de douleur, pour ce pays disparu, qui m’aura fait choisir mon camp, par un si dur labeur, dont je n’ais pas compté les heures.
Seul, je ne reviendrais plus, ils m’ont perdu de vue...
Brigitte : C’est beau...la suite...
Le jeune homme : Je laisse mes souvenirs, mes parents, mes ancêtres, dans ce sang, dans cette terre, d’où ils ne pourront jamais sortir.
Nous sommes les derniers indigènes de ce grand bouleversement. Ces paroles qui nous enchaînent, au nom du grand déplacement.
Sur ordre de la télé, ils ont fini par tout accepter, zélés, ils ont dénoncé, ceux qui avaient mal pensés.
Isolé sur ma propre terre, ils ne m’ont pas laissé le choix.
Je n’avais plus la tête de l’emploi, sauf à leur faire la guerre.
Comme une pierre qui se retourne contre celui qui l’envoie, ils seront bientôt dilués, dans leur tyrannie mondialisée.
Citoyens de seconde zone dans ces villes défigurées, tel un roi perdant son trône, ils s’abreuvent de sang impur ! Les yeux courbés vers ces murs, dégueulassement tagués, dangereusement fréquentés, par tous ces faux diamants . Ta couleur méprisée, ton accent moqué.
Ils seront gouvernés, par ce qu’ils ont mérité...
Brigitte :C’est curieux !...vos paroles !...C’est de vous ?...
Le jeune homme : J’ai pas à vous répondre...Je suis juste venu prendre des cours...
Brigitte : C’est ce que vous pensez !... Mais pas le personnage...lui, il s’en fout...Ce qu’il veut, c’est que vous crachiez le morceau !
Le jeune homme : Quel morceau ?
Brigitte : Le morceau sur vous-même, sur tout ce qui a construit ce que vous êtes au fond, dans les tripes, quand plus personne ne regarde, ni n’applaudit... Quand vous êtes seul... avec cet être qui crée sans arrêt en vous...comme un chef d’orchestre, tout au-dessus de votre tête.
Le jeune homme : Au final, je vous aime bien... Je comprends ce que vous me dites...
( la jeune fille pouffe de rire en face de lui, comme si elle s’efforçait de retenir ses moqueries, avec difficulté.)
La jeune fille :
(Tout bas, mais juste assez pour que le public l’entende.)
C’est nul !...( Elle pouffe à nouveau, d’un rire contenu.)
Une autre fille dans le public:
(avec un ton agressif et méprisant.)
Il ne joue pas pas le personnage !... (Sur un ton de reproche.) Il est lui-même !
Brigitte : Mesdemoiselles !...ça suffit !...
(à l’intention de la fille sur scène)
Écoutez votre partenaire, quand même !...
(L’air taquin en direction de la jeune fille en face du jeune homme.)
En plus, quand il dit du bien de moi !
(Elle se retourne vers le jeune homme.)
Le théâtre, ça ne s’apprend pas juste en payant des cours, Monsieur !...
ça se vit !....Si vous êtes juste intérieurement, vous serez juste extérieurement ! Trouvez votre rythme intérieur et le reste en découlera. La seule chose que vous apprendrez ici, c’est ce que vous savez déjà, mais que vous refusez de voir en face. Osez utiliser vos outils ! Votre outil individuel ! La personnalité calquée sur les autres, ça n’a pas d’intérêt pour le talent.
Seules, la découverte et la maîtrise de votre individualité, vous feront évoluer. Soyez authentique ! Et tout s’accordera autour de vous. Dès lors, que vous aurez regardé ce don intérieur comme un allié, il s’exprimera … C’est ça le secret ! Mais pour y arriver, vous devrez franchir bien des obstacles, et travailler avec discipline. Ne jouez plus !...Vivez !...Pour vivre vos rôles, il vous faudra les bons conseils qui se présenteront à vous dans la solitude et l’acceptation de ce que vous êtes, et de ce que vous avez vécu... et peut-être même de ce que vos ancêtres ont vécus aussi...
Le jeune homme : Mes ancêtres ?
Brigitte : Nul ne vient de nulle part !... On a tous des racines cachées qu’il faut retrouver et manifester. Nous sommes pour beaucoup des orphelins de ce monde nouveau, hérité de colonnes géantes ancestrales dont on nous a interdit le souvenir même...
Le jeune homme : Des colonnes ?
Brigitte : Oui Monsieur! Des colonnes, et des broderies célestes, bien avant qu’on ne nous mette dans des orphelinats à ciel ouvert sans avenir, ni passé.
Le jeune homme : Je ne comprends rien à ce que vous me dites !
Brigitte : Ce n’est pas grave !...Vous apprendrez de l’intérieur ! Tous les personnages sont à l’intérieur, comme un puzzle. Apprenez à saisir celui dont vous avez besoin quand vous jouez ! N’imposez rien ! Suggérez !...C’est tout !....
Le jeune homme : Mais...
Brigitte : Taisez-vous et écoutez !...observez !..Travaillez !...
Acte 3
( Le jeune homme est seul sur scène. Face à lui, un buste de Molière.)
Le jeune homme : Molièeeere ! Donnes moi une réponse !... Suis-je fait pour le métier d’acteur ?
J’ai travaillé, travaillé...comme cette étrange femme me l’a demandé, et pourtant je n’ais pas trouvé de réponse... Tu ne dis mot ?....
(La statue apparaît en fond de scène sur l’écran, immobile.)
Le jeune homme : Molière ! As tu jamais existé ? Ton œuvre n’est elle qu’une tentative de propagande douce afin de nous endormir sur notre passé ?
Réponds !...Aurais-je jamais mon statut d’intermittent du spectacle pour avoir enfin une importance dans cette société ? Le métier d’acteur est il un métier ou un mensonge inutile que l’on finit par croire ? As-tu vraiment tout dit de la société de ton époque dans ces intrigues de salons, perruquées à poudre grotesque ?
Toutes ces questions me taraudent sans cesse !...
Je ne peux pas croire que ton monde ressemblait à ce ramassis de crapulots aux formes multiples, sans hygiène buccale et toilettes modernes. On nous a menti … Molière !...Je le sens !...
Toi, Molière !... Tu nous aurais dit la vérité ...
(En désignant le buste.)
Là ! … t’as l’air d’un mec bien !...honnête et couillu !...
Molière !... Qu’ont ils fait de ton œuvre ? Obscurcissant les grandioses constructions antiques … avant tout ces orphelinats de la Mémoire, où plus rien n’a d’attachement...où toute notre civilisation a été enterrée...
Serais-tu un « Wessh, wesh » aujourd’hui Molière, enchaînant clips de rap, goulues métissées et phrases stéréotypées, par la brutalité et la corruption normalisées des écrans ?
Nous sommes les générations du vide, et d’un passé reconstitué pour les besoins d’un film morbide qui n’en finirait plus jamais, repassant en boucle les mêmes conversations stupides et sans intérêt, bercées de fausses vérités, admises comme la norme et le bon sens, que nous devons tous accepter sans broncher.
Molière ! Qu’aurais-tu fait à notre place ?
Aurais-tu été intermittent du spectacle ou artiste subventionné par les mairies de gauche ? Je ne peux pas y croire !... Je te vois plus haut ... que toute ceci !...
Un géant que l’on aurait volontairement diminué en transformant son œuvre, t’enfermant dans un buste sans corps, à qui on rajouterait un nez de clown institutionnel, pour mieux caricaturer le monde d’avant. Molière... ! Réponds !...
Molière : Je ne peux pas te répondre, car je n’ais peut-être jamais existé. Tu t’en doutais ?... Cette époque dont je parle était-elle réelle? Oui sans doute, puisque les personnages ressentent ce que vous ressentez tous aujourd’hui... la lâcheté, la veulerie, la trahison, la jalousie, l'arrogance, la médisance et la moquerie normalisée … beurk ! … j’arrête là ! … C’est moi qui ait écrit tout ça ?... Quelquefois je me le demande !...
Ton statut d’intermittent du spectacle ?...Toutes tes questions ?...Tu te fatigues pour rien...Tu n’as rien à faire dans ce milieu de théâtreux...à écharpes rougeâtres... Tu ne seras jamais comme eux, tu sens trop la terre...Tu comprendras instinctivement la crasse et l’hypocrisie dans leur cœur... Et tu vomiras ...Tu ne veux quand même pas passé ta vie à dégueuler leur veulerie de larves dominantes ?
Cette professeure est une bonne femme, son maître aussi... Quelques-uns existent...mais c’est tout... Fuis !....
Retournes d’où tu viens !... Seuls les arbres, le ciel et les chats de ta campagne te donneront les vrais réponses...
Même s’ils m’ont utilisé pour falsifier votre passé, mes histoires ont permis à certains de rire, et de ressortir de ces théâtres, avec l’esprit enjoué et de bonne humeur... heureux !... rassurés ! … Sur leurs idées !... C’est l’important !
Certains se sont servis de moi afin de rendre mon époque ridicule, avec ces rois, ces nobles et ses prêtres faux dévots infiltrés... J’étais de gauche avant la mode... C’est pour ça qu’ils m’ont fait des bustes !... Comme pour beaucoup d’artistes ! Ils ont repeint le passé avec le paysage décoratif de nos œuvres. Il fallait coller aux événements des livres d’histoire officielle. Quand il s’agit de faire des cachets, tous les artistes sont mobilisés. Pour toi ça sera dur, car tu n’as pas ce sang dévoyé... Le tien est pur...
J’ai dû faire du vaudeville … social, rien de plus...et j’en suis fier... J’ai passé mon temps à faire de la politique de basse intensité pour choper ici et là quelques contrats amusants … J’ai des bustes un peu partout … Celui-ci à la particularité de parler quand on lui demande... D’autres chantent ou sifflent....
Le jeune homme : Sifflent ?
Molière : Oui, la Marseillaise ! Ou quelquefois ce truc étrange, qui prétend faire table rase, rouge comme la mauvaise vinasse...
(Il siffle l’Internationale, puis se met à chanter)
« C’est la cuite finale, buvons tous à deux mains, Le pinard nationale sera le genre humain. C’est la cuite finale... Bourrons-nous à deux mains... La vinasse nationale sauvera le genre humain... » J’aurais fait de bonnes pièces avec eux !...
Le jeune homme : Mais qu’est ce que tu racontes ? On va avoir des emmerdes... Ils sont partout... Tais-toi !
(Il regarde autour de lui comme si quelqu’un avait entendu)
Ne sais-tu pas dans quel monde nous vivons ?
Molière : Oui je sais !... Le monde des orphelins et de la procréation in vitro avec deux papas.
Le jeune homme : Molière !...
Molière : C’est eux que j’aurais mis en scène avec leur grande réinitialisation d’un monde nouveau, si j’avais vécu à ton époque. Ils sont la propagande finale du grand projet d’esclavage pour un peuple d’orphelins. Vide de sens, ils ne construiront plus rien de grand...
La vie est une comédie dramatique à elle seule. Pas la peine d’aller au théâtre ! Votre cinéma et vos films sont la réalité ! Où l’on vous jette quelques os de vérité pour que le mensonge passe mieux.
Le jeune homme : Mais, Molière, l’exception culturelle française, ça nous garantit quand même un art de qualité ! Non ?
Molière : C’est bien ! Tu as de l’humour, sinon ta naïveté serait inquiétante.
Vos rues débordent de cette exception culturelle financée avec l’argent des manants, le regard vitreux vissé sur leurs écrans, en marchant dans ces rues jonchées de détritus et de vulgarité toute puissante. La tolérance molle et la reproduction entre caste élitiste et méprisante, est l’antinomie de toute mon œuvre. Cet « entre soi » ricanant et humiliant pour tout ce qui vient de la terre, est le repoussoir naturel pour tout artiste de bien. L’honnêteté oblige à rester seul, loin de leurs subventions sous condition de « bon » comportement.
Le jeune homme : Je n’ais pas ma place dans ce milieu, alors... Ils se sont foutus de ma gueule !...
Molière : Ne stresses plus !... Cette inquiétude, et le cynisme ricanant que tu ressens de leur part, est juste l’expression de leur mépris de classe dirigeante, sentant la fin approcher. Elle ne t’appartient pas !... C’est juste une projection mentale d’un film que tu te fais... rien d’autre... Ils n’ont aucun pouvoir sur toi... Ils vont bientôt disparaître ou retourner leur veste. Comme ils l’ont toujours fait... à des époques différentes... à chaque changement. Ils font du spectacle ! Tromper c’est leur métier !...
Le jeune homme : Peut-on être artiste véritable, si on a pas notre statut d’intermittent du spectacle ?
Molière : Arrêtes ! Avec tes conneries ! C’est l’inverse ! La plupart du temps !...
Tu crois qu’ils me l’ont donné à l’époque, avec mes vaudevilles sociaux... Dénoncer les mensonges, les faux prophètes et l’illusion des idées à la mode, faussement lumineuses, est la plus belle preuve d’amour et de réalisation, pour un artiste véritable... C’est le vrai sentier renaissant !...
Le jeune homme : Je ne suis pas un imposteur alors ?...Avec mes histoires...
Molière : Nommer la pourriture n’est pas un discours de haine, mais l’acte le plus sacré de protection. J’étais protégé quand je m’exprimais.
Le jeune homme : Mais aujourd’hui, qu’est ce que tu aurais dénoncé ?
Molière : J’aurais mis la lumière sur les hypocrites et les langues de vipères comme tu le fais...Leur monde d’évidence, et de tolérance falsifiée, pour hypnotiser la masse, derrière des voix doucereuses, dégueulantes d’humanisme synthétique, m’aurait dégoûté... « La Lumière est une épée tranchante, vraie et radicale, elle n’a pas besoin d’être douce pour être juste. »
Le jeune homme : Est ce que le théâtre est digne ?
Molière : Sacré question !...Tout art est digne, quand il suit ta profondeur et ta vérité intérieure, le théâtre ou la sculpture... même le cinéma...Hi !...Hi !...Hi !...Sauf que pour le théâtre, les points de suspension, les virgules, les silences, c’est comme composer une partition musicale au millimètres près.
J’aurais pu faire du cinoche !... Si j’avais vécu à votre époque. Mais on m’aurait mis des bâtons dans les roues .. C’est sûr !... Comme me le dit chaque jour un de mes illustres voisins là-haut, « Ils étaient lourds !... »
Bref !...Cet humour à la mode, dicté par la télé, où chacun croit être libre et indépendant, tout en reproduisant les comportements dictés par les écrans, avec leurs gestes, leurs expressions convenues et citadines, leurs mœurs, et leur gestuelle linguistique dégénérée de toute véritable connaissance spirituelle, m’aurait rendu la vie ici-bas, insupportable.
(Il se met à singer le langage de l’époque, avec une voix aiguë de « djeuns »)
« Ouais en vrai, Molière ! Tu leur as trop fait la misère aux faux dévots cathos... Wesh, p’tain, c’qui on pris dans leur gueule les bouffons !... »
( Puis avec une voix de psychologue inauthentique)
« C’est OK ! et cool à la fois !... Belle journée !... Oh oui...encore... ». hé !...hé !...hé !... On leur a tellement mis d’implants dans le cerveau, qu’ils ne savent même plus qui ils sont.... La forme emprisonne le fond... Le langage détourne les sens et détruit l’âme, quand il est dirigé par des pervers...
Par mon théâtre, si j’avais vécu à votre époque, j’aurais essayé de sauver ces mutants … Mais je suis sûr que je n’aurais jamais eu les subventions...Pas assez art contemporain... Seul un roi vertueux aurait pu reconnaître mon talent !... Hi !...Hi!...Hi!...
Mais chez vous, il paraît qu’on coupe la tête aux géants....
(Il se remet à chanter L’Internationale.)
« C’est la cuite finale ! Bourrons nous à deux mains ! La vinasse nationale sauvera le genre humain !... »
(Il va en remettre un autre couplet.)
Le jeune homme : Mais arrêtes tes conneries Molière ! On va se faire virer du théâtre !
Molière : Ah oui ! C’est vrai ! L’écharpe rouge... c’est ça...HI !..Hi !...Hi ! ..
Tu vois... Tu n’aurais pas été le seul à ne pas avoir eu ton statut d’intermittent du spectacle … Il faut choisir, statut d’intermittent, ou statue pour la postérité !
(Il désigne son buste sur l’écran.)
HI !...HI !...HI !...
Le jeune homme : (…)
Molière : Et puis ce qui m’aurait surtout dégoûté, c’est leur normalisation du « touche bite » pour grimper les échelons de la réussite. Je crois que c’est le pire péché devant Dieu...Je n’aurais pas pu m’empêcher de les dénoncer ! …
Là, je ne sais pas très bien où j’aurais pu trouver l’humour, au vue de ce fatras de fumier sur pattes qui infiltrent les réseaux et l’entre soi du théâtre et du cinéma... Les gamins !... C’est ce qui m’attendrit le plus, ça me renvoie à ma propre enfance !... Je terrasserais sur place à la pointe de mes mots, toutes les créatures qui oseraient s’attaquer à un de leurs cheveux...
Oui, moi aussi ! J’aime bien citer d’autres auteurs célèbres... même si j’ai un peu écorché leurs faux dévots, à mon époque.
Le jeune homme : Mais tous ces roquets méprisants à gueule de théâtreux imbus de suffisance, avec leur voix pédante de vernissage d’art contemporain, il y en avait à ton époque ?
Molière : Oui...peut-être...je ne m’en souviens plus très bien...car je n’y prêtais guère attention...J’écrivais et jouais sans arrêt ...Je ne les voyais jamais ! S’ils existaient !... Peut-être dans les salons !... Mais je n’y foutais jamais les pieds. Je préférais les tavernes et les granges … le foin, et quelques portes jarretelles à la peau bien blanche et dorée... HI !...HI !...HI !....
Le jeune homme :
( Il s’incline doucement comme pensif et reconnaissant vers Molière.)
Merci pour tous tes conseils Molière...Tu m’as bien aidé ... Je sais maintenant que je ne serais jamais intermittent du spectacle... Peut-être que mes parents seront déçus...mais au moins j’aurais gardé mon honnêteté...
Molière : Je pars !... « Jeune homme au cœur pur ! »
N’oublies jamais que tu es protégé ! Si tu vas toujours dans le sens de ta voix profonde ! Tu sais... celle qui effleure et rassure en même temps, imperturbable, évidente dans ses mots, juste là... derrière l’oreille...
(Il montre de l’index la partie arrière droite de sa tête et disparaît... Noir sur Molière, et Lumière vers le jeune homme, assis sur le sol en tailleur, entre le buste et le bureau.)
Acte 4
( le jeune homme est vêtu d’un costume de mousquetaire. Il brandit une épée dans la main droite et la dirige vers le public, en criant.)
Le jeune homme : Je suis l’artiste véritable du Sentier Renaissant, c’est Molière qui me l’a dit !....
(Rire générale de l’assistance.)
(Derrière lui, apparaît Pierre-Yvanhoé en costume d’époque, dix-huitième siècle. Il bondit sur le bureau avec une agilité surprenante, sur un mode « mousquetaire »)
Pierre-Yvanhoé :
Mon bon Monsieur ! Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le Corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. Espères !...
Le Schpountz !...
(Il passe sa main sur son nez en signe de moquerie, comme si son appendice nasal s’allongeait brusquement.)
Ha !...ha !...ha !...
(Il se met à rire avec sadisme, en regardant le public, hilare de l’effet de surprise sur le jeune homme, qui se met lentement à genoux, comme épuisé et résigné.)
( Rire général long et lourd, à la suite du rire de Pierre-Yvanhoé, devenu presque hystérique. Dans la salle, on entend des cris agressifs et humiliants, avec des « hou !...hou !... », puis des sifflets.)
( Lumière soudaine sur Brigitte, dans l’allée principale de la salle, qui rompt brutalement le chaos et les rires.)
Brigitte : ça suffit !...Taisez vous !... Laissez ce garçon vivre de sa passion...
(Avec une légère ironie dans la voix, à l’intention de Pierre-Yvanhoé.)
Quand même, Monsieur Mouille !...Vous n’êtes pas très généreux avec ce jeune homme. Il est encore débutant !
( Elle semble redevenir bienveillante, et s’approche du jeune homme, comme pour lui murmurer quelques chose d’intime et d’important à l’oreille.)
Libérez-vous d’abord Monsieur !...Libérez-vous sur scène ! Et tout vous sera donné par surcroît ...
(Elle repart vers le fond de la salle, puis se retourne vivement, en lui ordonnant de l’index.)
Continuez jeune homme !
(Le jeune homme relève la tête, puis se met debout, comme s’il retrouvait peu à peu le goût de vivre et toute sa force. Il brandit son épée vers le ciel au- dessus du public, et fixe intensément du regard l’assistance, s’adressant à chaque personne présente.
Il termine d’interpréter son poème du début, avec une sincérité et une honnêteté qui rappellent par instant le monologue de « Cyrano ». )
Le jeune homme : Tout là-haut, je vois, la diagonale du vide, de vos pensées où tout se vaut, où tout se dilue dans l’acide; des villages désertés, des rues mal goudronnées, des cafés qui n’existent plus, des places abandonnées.
Ils sont des chiens battus, qu’on a décidé de brader, de laissé disparaître, un peuple qui se mord la queue, qui a oublié son Dieu, pour ne plus réapparaître. Étranger dans mon pays, dans cet avion exilé, je vole vers la liberté....
Dans un dernier défi, les fées du Pays du Nord m’attendent à l’aéroport.
De leur Souffle divin, elles m’ont créé une épée, qui, bientôt, un beau matin, réveillera la Volonté, de ce peuple oublié, tout au fond de ce ravin.
Je respire le vent d’été, les dimanches au ciel bleu, bien avant l’épreuve du feu, entouré de champs de blé.
Avec les autres enfants, ventres à terre et nos yeux fiers, nous courrions vers la boulangerie, bruyants de sucrerie, dans le sourire de ma mère, qui m’avait cousu des coudières.
La diagonale du vide s’étend désormais sous mes yeux, qui ne seront plus fiers, d’avoir été visionnaire.
Ce pays me fait mal, comme disait le prisonnier, dans un souffle fatal pour sauver ses geôliers...
(Il attend des applaudissements, mais rien ne vient. Il reste encore quelques instants, observant le public en tournant la tête de gauche à droite, se servant de la pointe de son épée comme s’il s’appropriait l’espace devant lui.
Il trace soudain une croix invisible de la pointe de son arme, comme un mousquetaire, en direction du ciel, au-dessus du public. Puis il tourne lentement les talons, et part....fier, et digne...)
( La lumière s’éteint progressivement.)
Rideau