CHAPITRE 1 LES ENFANTS DE VALL DUM CHANG
CHAPITRE 1
LES ENFANTS DE VALL DUM CHANG
Un vieil homme avançait à travers une vaste plaine verdoyante du paradis. Appuyé sur son bâton, il mesurait chacun de ses pas avec une lenteur maîtrisée. Ses yeux, fatigués par les années, brillaient pourtant d’une étrange sérénité.Sa robe blanche effleurait le sol, ondulant doucement sous la caresse du vent qui faisait danser ses longs cheveux grisonnants.
Au-dessus de lui, le chant des oiseaux résonnait avec une étonnante harmonie, tandis que le soleil brillait d’une lumière éclatante, comme si le ciel lui-même célébrait sa présence. Cet homme n’avait rien d’un vieillard ordinaire. Façonné par les quatre dieux suprêmes, il avait reçu dès sa naissance des pouvoirs dignes d’un dieu. Il était le créateur de ce monde. Et, pourtant, il n’était pas immortel. Le temps lui était compté. Sa mission avait toujours été simple : bâtir un univers paisible, un monde préservé des conflits entre le bien et le mal.
Un paradis inaccessible aux démons. Mais, rien ne s’était passé comme prévu. Lorsqu’il atteignit enfin sa demeure, celle-ci se dressa devant lui dans toute sa grandeur. Des orchidées encadraient l’entrée, tandis que de majestueux arbres veillaient sur le jardin. Il entra et referma derrière lui en prenant son temps. Le hall, immense, presque démesuré, était baigné de lumière.
Le marbre poli reflétait chaque éclat, et d’imposantes colonnes soutenaient le plafond. L’air lui-même semblait chargé de souvenirs. Tout au fond s’y trouvait son bureau, entièrement recouvert de vieux parchemins jaunis et de livres anciens empilés les uns sur les autres. Il s’y rendit, le bruit de son bâton résonnant dans le silence.
Il s’assit avec précaution, puis ouvrit un tiroir dissimulé sous celui-ci. À l’intérieur reposait un épais manuscrit relié d’un cuir sombre, usé aux coins par les années. Ses doigts effleurèrent doucement la couverture, comme s’il craignait de réveiller ce qu’elle renfermait, avant de déposer l’ouvrage devant lui. Il inspira profondément avant de prendre la parole, qui rompit le silence.
— Peut-être ignorez-vous qui je suis réellement… Je suis Vall… Dum… Chang, le père de ce monde prodigieux que j’ai nommé Imnéria. C’est à travers ce premier récit, conservé ici même, que je vais vous en ouvrir les portes. J’ai tant de choses à vous raconter que je ne m’attarderai pas davantage à vous faire attendre.
Il marqua une pause, comme si le poids de ses paroles exigeait le silence.
— Mais je me dois de vous avertir : ce que je m’apprête à vous révéler est précieux. Mes heures dans ce monde sont désormais comptées. Écoutez donc avec attention. Chaque détail a son importance. Rien de ce qui sera dit ne doit être oublié.
Il ouvrit le manuscrit. La première page portait simplement le nom du monde qu’il avait créé : Imnéria. La suivante révélait les portraits de ses trois enfants, serrés les uns contre les autres, le visage illuminé de joie. L’image paraissait vivante, et leurs éclats de rire résonnaient délicatement à travers le papier. Vall lança un grand sourire en les voyant ainsi. Mais bientôt, son expression s’assombrit lorsqu’une pensée vint le frapper.
— Mes enfants ont traversé des épreuves que nul n’aurait méritées… un passé douloureux que je n’ai jamais pu changer. Le goût amer de ces souvenirs reste avec nous, mais peut se transformer en douceur si nous acceptons que les choses se soient passées ainsi. Plus facile à dire qu’à faire, n’est-ce pas ? Être spectateur est toujours plus simple que d’avoir vécu ce passé.
En tournant la page, Vall s’arrêta sur le portrait d’une femme. Sa beauté était presque irréelle : des yeux argentés, de longs cheveux noirs scintillant comme des étoiles, et un visage plus pâle que la neige. Il demeura silencieux un instant, luttant contre les larmes qui menaçaient de couler, puis sortit un mouchoir de sa poche pour s’essuyer les yeux.
— Elle s’appelle Pinku… Son histoire est tragique, marquée par ma propre faute, et c’est elle, autrefois jadis, qui avait plongé le monde d’Imnéria dans la désolation. Je suis désolé, mais je ne peux pas en dire davantage pour l’instant à son sujet : il m’est difficile de trouver les mots justes. En écoutant mon récit, vous apprendrez à la connaître. Pour l’heure, reprenons depuis le début. Commençons par l’histoire de mes enfants. À cette époque, j’étais plus jeune… et peut-être un peu plus séduisant.
Il tourna la page avant de plonger dans le premier chapitre.
— Tout avait commencé au Paradis, par un beau matin ensoleillé. Au sommet d’une haute colline dominant l’immensité des plaines de Loréonne se dressait une demeure aux murs pâles. C’était là que vivaient mes héritiers. Ils étaient tous venus au monde à l’âge adulte. Sur le canapé du salon, un géant était allongé sur le dos, profondément endormi. Il ronflait si fort que ses grandes oreilles vibraient, comme si elles en avaient assez d’endurer ce vacarme depuis des heures. Quant à sa moustache, parfaitement recourbée en croissant de lune, elle ajoutait à son apparence une touche presque royale. À chaque expiration, ses longues pointes frémissaient, semblables aux ailes d’un oiseau qui essayer de prendre son envol. Voici Izanagi, l’aîné de la famille.
Son large cou quelque peu intimidant dominait ses épaules massives et sa barbe parfaitement soignée descendait jusqu’au nombril. Deux grandes cornes dorées, comparables à celles d’un bélier majestueux, ornaient son crâne. Et ses pieds énormes, larges comme de petits tambours, lui rendaient toute discrétion absolument impossible. La lumière du matin, qui perçait les vitres, s’étendit sur le plancher jusqu’à venir chatouiller son visage. Ses sourcils se froncèrent aussitôt, avant qu’il ne laisse échapper un grognement plaintif face à cette clarté qui l’obligeait à se réveiller.
— Hum...
— Dans un long soupir fatigué, il ouvrit lentement les paupières, qui lui semblaient aussi lourdes que des pierres à soulever. Un nouveau jour venait de commencer. Il laissa échapper un bâillement monumental, sonore comme le chant d’une baleine, avant de se redresser avec la délicatesse d’une montagne décidant soudain de se mettre en mouvement. Depuis toujours, la mauvaise humeur coulait dans ses veines. Rien de bien grave : Izanagi était né grincheux. Pourtant, derrière cette montagne de muscles et ce visage sévère se cachait une âme étonnamment tendre, douce comme le pelage rassurant d’un vieux nounours qu’on aurait aussitôt eu envie de serrer contre soi.
Izanagi se dirigea vers une épaisse porte située non loin du canapé. Un énorme cadenas en bloquait l’accès. Il tendit un doigt vers celui-ci, puis effectua un léger mouvement de bas en haut. Le verrou s’ouvrit dans un cliquetis métallique. Il le décrocha ensuite et le glissa dans la poche de son pantalon avant d’ouvrir la porte qui grinça.
Derrière elle se trouvait un escalier en bois qui plongeait dans les profondeurs obscures de la demeure. Le géant franchit le seuil, referma la porte derrière lui, puis descendit les marches qui gémissaient sous le poids de ses pas. Bien que tout fût plongé dans le noir, il avançait à l’aveugle, sachant où poser le pied. Une fois arrivé en bas, il claqua des doigts, faisant naître une étincelle. Les lanternes s’illuminèrent, repoussant les ténèbres.
— Voici son atelier de forge. Situé juste sous le salon, c’était l’endroit où Izanagi se rendait chaque matin. Il considérait ce lieu comme une seconde maison. L’air y portait encore l’odeur du métal chauffé et de la poudre de charbon, un parfum familier qu’il savourait toujours avec plaisir. Rien qu’à le respirer, ses larges narines vibraient de satisfaction. Il prit le temps de s’étirer, faisant craquer ses épaules et ses genoux afin de se réveiller pleinement. Puis il enfila un tablier propre parmi ceux suspendus à un cintre avant de s’approcher de son établi, où reposaient deux anneaux. L’un, d’un rouge profond, rappelait la couleur du sang : une cornaline. L’autre, d’un orange pur et lumineux, captait la lumière avec une douce chaleur : une citrine.
Izanagi se pencha légèrement, les observa avec une fierté silencieuse, puis murmura, d’une voix satisfaite :
— Ils sont magnifiques… Mes mains savent créer des merveilles.
— Au cœur de l’atelier se dressait une imposante enclume solidement ancrée dans le plancher. Au sommet reposait un marteau colossal, si imposant qu’il semblait impossible à quiconque de le soulever. Oh… libre à vous d’imaginer pouvoir le brandir. Mais retenez bien ceci : un conseil du vieux Vall : vos os se briseront avant même que vous ne réalisiez votre erreur.
Vall éclata de rire, complètement sorti de son récit.
— AH AH AH !
Son rire résonna dans tout le hall avec une chaleur contagieuse. Il riait de si bon cœur qu’une larme finit par perler au coin de son œil. Il l’essuya du bout du doigt avant de laisser échapper un long soupir amusé.
— Pardonnez-moi… je me suis laissé emporter par ma mauvaise plaisanterie.
Il se racla la gorge, tenta de retrouver son sérieux… puis reprit calmement sa lecture.
— Alors… où en étions-nous déjà ? Ah, oui.
— Plus au fond, un fourneau sommeillait sous ses cendres, tel un volcan au repos. Partout sur les murs, sabres et pavois étaient suspendus, alignés avec une précision presque cérémonielle. Tout était impeccablement rangé, comme si le désordre n’avait jamais osé pénétrer cet espace. Il fallait dire qu’Izanagi n’était pas un forgeron ordinaire : il était le dieu de la forge. Et, ce n’était pas un simple hasard.
À sa naissance, je lui avais transmis les compétences de forge que Guān Dāo m’avait léguées avant que je ne parte pour le Nouveau Monde. Oui… Vous vous demandez probablement qui est ce Guān Dāo. Patience. Chaque chose en son temps. Vous le découvrirez si vous écoutez cette histoire du début jusqu’à la fin. Mais pour l’instant, reprenons le fil de notre récit. Au premier étage, au fond du couloir, se trouvait une vaste chambre.
Le plancher était jonché de pétales de rose, vestiges des innombrables caprices floraux de Natsumi, qui aimait les fleurs, peu importe leur couleur. Au centre de celle-ci flottait un immense lustre magique, qui s’illuminait de lui-même dès que l’obscurité s’installait. Je l’avais façonné spécialement pour ma petite Natsumi, car elle redoutait les ténèbres et ne pouvait s’endormir dans le noir.
Pour elle, cette lumière n’était pas une simple clarté : c’était un refuge, un réconfort, une promesse de sécurité — et son bonheur le plus précieux. Natsumi était allongée sur son lit, au fond à gauche, les yeux rivés sur sa montre en bronze, l’air tendu et impatiente. Ses longs cheveux noirs effleuraient presque le sol, et ses yeux couleur d’ambre brillaient avec une intensité douce mais vive.
Sa robe, mêlant un rouge flamboyant à un noir profond, évoquait curieusement le soleil et la lune réunis en un même éclat. À l’autre extrémité de la chambre, son frère Daruma était assis jambes croisées sur son lit. Son coin, bien plus en désordre que celui de sa sœur, était envahi de vêtements éparpillés et de miettes de nourriture. Lui aussi gardait les yeux rivés sur sa montre, l’air tendu et impatient. Ses cheveux châtain mi-longs encadraient un visage aux yeux verdoyants comme l’émeraude, et sa tunique aux motifs nuageux donnait l’impression qu’une tempête s’y préparait en silence.
Sous son menton, une courte barbe pointue ressemblait à une pointe de flèche prête à être décochée. Contrairement à Natsumi, Daruma ne redoutait nullement l’obscurité ; la nuit ne l’avait jamais empêché de dormir paisiblement. Il était huit heures cinquante-sept. Tous deux guettaient l’approche de neuf heures avec une impatience à peine contenue. Daruma, courageux mais imprévisible, et Natsumi, naïve et débordante de bonté, échangeaient un regard, prêts à jaillir de leurs lits à la seconde exacte où l’heure sonnerait. Le vent du matin soufflait doucement par la fenêtre ouverte, faisant frissonner les rideaux comme s’il cherchait, lui aussi, à annoncer qu’un événement excitant était sur le point de se produire.
Il ne restait plus que dix secondes avant que le cadran n’indique neuf heures. Natsumi regarda de nouveau sa montre et compta mentalement :
— Dix… neuf… huit… sept…
À neuf heures précises, ils bondirent hors de leurs lits et se ruèrent vers la sortie. Au seuil de la porte — BAM ! Ils se percutèrent de plein fouet et restèrent coincés dans l’encadrement, comme deux bouchons dans une bouteille trop étroite. Chacun gesticulait dans tous les sens, tentant désespérément de passer le premier.
— Natsumi, recule-toi ! On est coincés ! grogna Daruma en se tortillant comme un ver.
— Tu me prends pour une idiote ? ! Si je recule, tu vas filer comme un voleur ! répliqua-t-elle en poussant de toutes ses forces.
— Franchement… j’espérais que ta naïveté prendrait le dessus !
Leurs visages devinrent rouges comme des tomates bien mûres. Joues gonflées, bras coincés… Un dernier effort… Un craquement — POP ! Ils se dégagèrent en même temps et furent projetés en avant. Sans perdre une seconde, ils repartirent comme des flèches. Le couloir devint une véritable piste de course. Le plancher tremblait presque sous leurs pas.
— Tu vas voir si je ne vais pas te battre aujourd’hui ! lança Natsumi en accélérant.
— Continue de rêver ! répondit Daruma qui accéléra à son tour.
C’était tendu. On aurait dit une compétition pour la survie. Ils dévalèrent ensuite les escaliers à toute vitesse, sautant presque les marches. Daruma réussit à prendre un peu d’avance… jusqu’à ce que Natsumi attrape sa tunique et le tire violemment en arrière.
— Reviens ici !
Il trébucha presque.
— Lâche-moi ! répliqua-t-il d’un coup d’épaule.
— Aïe !
Natsumi manqua de perdre l’équilibre… mais, avec la souplesse d’un félin, elle pivota sur la pointe des pieds et se redressa d’un bond. Elle lui lança un regard capable de terrasser un dragon.
— Espèce d’imbécile. Tu m’as fait mal !
Elle se frotta l’épaule en grimaçant, tant la douleur était vive.
— Ah ah ! Il fallait courir plus vite ! se moqua-t-il, sans se soucier du reste.
Il fila vers la cuisine, abandonnant derrière lui une avalanche de rires insupportables aux oreilles de Natsumi. Sur le comptoir reposait la dernière part de tarte à la crème de la veille, oubliée dans une grande assiette. À cette simple vision, ses yeux s’illuminèrent, pareils à ceux d’un aventurier découvrant enfin un trésor enfoui depuis des siècles.
— Savoure ta victoire, Daruma… murmura-t-il pour lui-même avec un sourire en coin.
En une fraction de seconde, il se jeta dessus. L’assiette désormais entre ses mains, il contemplait la tarte avec une avidité presque ridicule. Il en salivait déjà, les papilles en éveil. Ses doigts s’approchaient lentement du dessert lorsqu’il s’immobilisa, interrompu par un mouvement brusque dans son champ de vision : Natsumi venait de faire irruption dans la cuisine, tel un ouragan déchaîné.
— C’est à moi !!!
Elle se jeta sur l’assiette, l’agrippa et tira de toutes ses forces.
— Rends-la-moi, tricheur !
— Premier arrivé, premier servi ! répliqua Daruma en resserrant sa prise sur son précieux butin.
Ils tirèrent chacun de son côté, les dents serrées, tandis que celle-ci vacillait dangereusement entre eux, prête à basculer à tout instant.
— Lâche ! Ordonna-t-elle.
— Jamais !
Dans un mouvement puissant, Daruma tira l’assiette à lui, qui glissa des doigts de Natsumi avant de finir solidement entre ses mains. Un sourire triomphant illumina son visage. Mais elle revint à la charge, plus furieuse que jamais, refusant la défaite, et Daruma la dissimula rapidement derrière son dos.
— Daruma ! C’est ma part ! protesta-t-elle, prise dans une véritable crise, s’acharnant à la récupérer, les bras agités en tous sens.
Il s’efforçait de la maintenir à distance d’un seul bras, pivotant sans cesse pour esquiver chacune de ses tentatives de la lui arracher. Daruma commençait à en avoir assez ; il riposta en frappant la main droite de Natsumi d’une claque sonore.
— Paff !
— Aïe ! Ça fait mal ! bondit-elle en arrière.
Elle ramena sa main contre elle, la frottant comme si elle venait de subir une blessure de guerre. Daruma lui tira la langue, uniquement pour la provoquer, visiblement amusé de la voir souffrir. Natsumi grogna à cet affront et se plaça face à lui, les poings serrés, bien décidée à récupérer son butin. Daruma tendit le bras, main grande ouverte, prêt à la contenir. Un silence tendu s’installa, le regard accroché l’un à l’autre, entièrement concentrés. On aurait dit le calme avant la tempête, juste avant l’explosion d’un duel à mort. Natsumi chercha la moindre ouverture du regard.
— Je l’aurai. Quoi qu’il arrive, j’arriverai à mes fins, songea-t-elle avec une assurance calme, presque inébranlable.
Daruma souriait, persuadé de la mener à l’échec.
— Je vais te faire regretter de me tenir tête, petite peste, songea-t-il.
Elle s’élança par la gauche, convaincue de récupérer la tarte. Daruma pivota aussitôt et intercepta son geste d’une claque nette sur la main gauche.
— Paff !
Elle encaissa en silence, retenant de crier… puis tenta sous peu par la droite. Il pivota de nouveau et frappa encore plus fort, sans retenue, sur sa main droite.
— Paff !!!
Elle laissa échapper un cri digne de la fin du monde :
— Ah !!!
Elle secoua les mains, allant jusqu’à souffler dessus pour tenter de faire disparaître la douleur. Daruma profita de sa garde baissée pour lui saisir le nez et le pincer si fort qu’elle en fut instantanément désarmée.
— Ah ! Arrête ! Arrête ! Lâche mon nez ! cria-t-elle, la voix au bord du sanglot.
— Ton manque de vitesse t’a perdue ! clama celui-ci. Je lâcherai si tu acceptes ta défaite. Mauvaise perdante !
— Oui. Oui, j’abandonne. Maintenant lâche !
Il finit par la libérer. Natsumi recula de quelques pas, se frottant le nez et les mains endolories, allant jusqu’à essuyer les larmes qui menaçaient de couler du bout des doigts. Elle laissa échapper un long soupir, puis croisa les bras. Adressant un regard noir à son frère, ses yeux s’illuminèrent d’une colère vive, prête à exploser comme un feu d’artifice en plein allumage. Daruma changea aussitôt de sujet, dans l’espoir évident d’apaiser la tension et de passer à autre chose.
— Et… Natsumi, je dois dire que ton équilibre est impressionnant. Tu es restée debout alors que je t’avais poussée de toutes mes forces. À ta place, je serais tombé comme une feuille emportée par le vent. Vraiment… je te tire mon chapeau même si je n’en porte pas.
Son compliment fit merveille : le courroux de Natsumi s’évanouit presque comme par enchantement, remplacé par un sourire lumineux.
— Merci, mon frère. Les entraînements que j’ai suivis avec Koshiro à l’étang ont enfin porté leurs fruits, lança-t-elle avec une joie débordante. Et, en récompense de ces rudes efforts, il m’a réservé une surprise pour ce jour exceptionnel. J’ai hâte de découvrir ce que c’est !
Sans la moindre retenue, Daruma lâcha un rot digne d’un canon de guerre. Natsumi resta un instant choquée, l’exaspération lui montant jusqu’au bout des cheveux. Elle serra les dents, luttant de toutes ses forces pour ne pas l’étrangler sur place. Puis elle poussa un long soupir pour apaiser le tumulte dans sa poitrine, avant de tourner les talons et de quitter la cuisine à grandes enjambées.
Ses pas résonnèrent dans le salon, légers mais furieux. Puis elle monta les escaliers sur la pointe des pieds. Et, en longeant le couloir, elle heurta la porte de la salle de bain sur sa gauche avec une telle force que le battant en trembla. Daruma se dirigea tranquillement vers le salon, le regard levé vers l’étage, un sourire aux lèvres.
— Excuse-moi, c’était naturel ! lança-t-il, peinant à contenir un rire qui lui secouait les côtes.
Mais Natsumi n’en avait pas fini. Sa tête surgit par l’encadrement, les yeux lançant des éclairs.
— Tu mens ! Et pour la tarte… tu sais très bien où tu peux te la mettre ! tonna-t-elle, prenant soin de parler suffisamment fort pour que chaque mot lui parvienne.
Aussi soudainement qu’elle était apparue, elle disparut de nouveau, claquant la porte derrière elle de toutes ses forces. Un silence s’installa… Puis Daruma éclata de rire.
— HI HI HI !!!
Il reprit ses mots sur un ton moqueur :
— Tu mens… et pour la tarte… tu sais très bien où tu peux te la mettre…
Finalement, savourant sa victoire, il engloutit la tarte avec la voracité d’un affamé, laissant quelques traces sur ses vêtements dans l’élan du festin. Puis il sortit de sa poche un vieux chiffon légèrement poussiéreux pour s’essuyer les lèvres. Il soupira, comblé.
— Bien… mission accomplie. Et maintenant… allons embêter le grincheux, Daruma.
— Entre ces deux-là, les disputes étaient fréquentes, parfois déclenchées pour un rien. Et malgré leur âge adulte, sachez qu’ils ne sont encore que des enfants, voire des bébés, de véritables immatures.