Prologue : Une glace quand même
Le soleil de fin d’après-midi tapait encore fort sur les pavés du centre historique d’Ollioules. L’air sentait le jasmin et la pierre chaude. Manon pressait le pas dans les ruelles étroites, ses baskets griffant le sol, tandis que derrière elle, le rire léger de Chloé résonnait comme une petite cloche agaçante.
Elles rentraient du collège, leurs sacs à dos ballottant au rythme de leur marche.
« Alors Manon, toujours pas de réponse pour le contrôle d’histoire ? » lança Chloé en trottinant pour arriver à sa hauteur. « Tu as passé tout le cours à fixer le dos de Lucas. Tu cherchais les réponses écrites sur sa chemise ou tu admirais sa nouvelle coupe de cheveux ? »
Manon sentit le rouge lui monter aux joues — sa réaction habituelle, sa trahison constante.
« N’importe quoi ! Je… je réfléchissais, c’est tout. Et Lucas est un copain, Chloé. Arrête. »
Chloé sourit, ce sourire en coin qui signifiait qu’elle avait déjà gagné la partie. Contrairement à Manon, qui se débattait avec les codes sociaux et les attentes de l'adolescence sans trop savoir où elle se situait, Chloé, elle, savait exactement qui elle était. Elle aimait les filles depuis l'école primaire, une évidence aussi naturelle que le mistral qui soufflait dans les Gorges d'Ollioules.
« Si tu le dis, » reprit Chloé en s’arrêtant devant une vieille fontaine moussue. « Mais j’ai un petit jeu. Si j’arrive à deviner à quoi tu penses là, tout de suite, tu me paies une glace chez le glacier de la place Victor Clément. »
Manon s'arrêta, méfiante. Elle n'avait jamais eu de petit ami, n'avait jamais vraiment ressenti ce "déclic" dont parlaient ses amies, mais elle n'avait jamais non plus remis en question le schéma classique. Pour elle, Chloé était juste une amie très… intense.
« D'accord, vas-y. Tu ne trouveras jamais. »
Chloé s’approcha, un peu trop près pour la zone de confort de Manon. Elle réduisit l'espace entre elles jusqu'à ce que Manon puisse sentir le parfum de savon et de soleil qui émanait de sa veste.
« Tu te disais… » murmura Chloé, ses yeux pétillants fixés sur ceux, paniqués, de Manon. « Que c’est bizarre que ton cœur batte aussi vite alors qu’on ne parle même plus de Lucas. »
Manon resta pétrifiée. C’était vrai. Son cœur cognait contre ses côtes comme un oiseau en cage.
« C’est… c’est parce qu’il fait chaud ! Et que tu fais exprès de me stresser ! » bafouilla Manon en reculant d'un pas.
Chloé éclata de rire, un son clair qui s'engouffra sous les arcades médiévales.
« Bien sûr, la chaleur d’Ollioules a bon dos. Allez, viens, je t’offre la glace quand même. Je suis d'humeur généreuse aujourd'hui. »
Elles marchèrent côte à côte vers la place. Manon jeta un regard furtif à Chloé. Elle admirait sa confiance, cette façon qu'elle avait de marcher dans la ville comme si chaque ruelle lui appartenait. Parfois, Manon se demandait pourquoi elle n'était pas aussi nerveuse avec les garçons qu'elle l'était avec Chloé. Elle mettait ça sur le compte du caractère provocateur de son amie.
« Dis, Chloé ? »
« Oui ? »
« Pourquoi tu me taquines toujours moi ? »
Chloé s'arrêta net. Elle se tourna vers Manon, son expression devenant soudainement un peu plus douce, un peu moins joueuse.
« Parce que tes réactions sont les plus sincères que je connaisse, Manon. Et parce que j’attends de voir combien de temps il te faudra pour comprendre pourquoi je fais ça. »
Manon fronça les sourcils, perplexes. « Comprendre quoi ? »
Chloé reprit sa marche d'un pas léger, lui faisant un petit signe de la main sans se retourner.
« La glace, Manon ! On va finir par arriver quand le glacier sera fermé ! »








