La seconde vie de la servante

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Résumé

J'ai été exécutée pour avoir assassiné un prince. Puis je me suis réveillée dans un autre monde. J'y ai vécu une vie entière avant de mourir une seconde fois. Quand j'ai rouvert les yeux, j'étais de retour dans mon ancienne vie, plusieurs mois avant mon exécution. Cette fois, je connais l'avenir. Je peux éviter mes erreurs. Je peux changer mon destin. Du moins, c'est ce que je croyais. Car la première personne que je retrouve sur mon chemin est le prince qui m'a coupé la tête.

Statut :
il y a 3 mois
Chapitres :
11
Rating
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Classification par âge :
16+

Prologue


Après plusieurs coups de balai, j'avais enfin fini la salle de cérémonie. Mes collègues exténués parlaient déjà d'une soirée à la taverne de la ville. C'était principalement le point de repère du personnel du palais.


Là-bas, tous les samedis soir, la fête était au rendez-vous ; hommes comme femmes buvaient jusqu'à perdre raison.


Pour ma part, j'avais horreur de ça. Le bruit et l'odeur qui émanaient de cette taverne m'étaient insupportables.


Surtout les hommes ! Ils me répugnaient. Lorsqu'ils usaient de leur charme, leur manière était grotesque, à la limite de l'obscénité.


Je préférais ma propre compagnie, usant de mon temps de repos pour lire et manger mes sucreries préférées.


Ainsi, j'évitais les problèmes, et c'était mieux ainsi.


Et c'est ce que je devais faire. J'avais une deuxième chance ; ma priorité était de ne pas la gâcher.


Surtout ce soir. Cette soirée pouvait à jamais me mener à ma perte et me condamner à la mort.


Je l'avais déjà vécu. Ce mois de janvier, cette journée et cette soirée qui me conduiraient à commettre un acte impardonnable : la mort d'un innocent.


Dans cette autre vie, j'avais un frère souvent endetté, avec des problèmes qui lui collaient aux fesses.


Il avait emprunté plus de mille pièces d'or. Avec mon salaire de servante au palais, j'en gagnais cinq par mois. C'était mon frère et je l'aimais ; naturellement, je devais rapidement trouver une solution.


Et lorsqu'une servante veut se faire de l'argent rapidement, elle rase les murs avec l'espoir d'entendre une rumeur ou une information compromettante.


Ce soir-là, j'en avais une, et cela concernait le deuxième prince. Avec ça, j'avais l'espoir d'être grassement payée.


Voilà pourquoi j'étais partie transmettre mon information à la servante de la reine. Une pièce d'or, voilà la récompense qu'accordait la reine. C'était peu, mais mieux que rien. À notre niveau, tout était bon pour se faire de l'argent.


Et puis, j'avais l'espoir de donner un acompte au ravisseur de mon frère, puis d'apporter le reste jusqu'à ce que la dette soit réglée.


Après avoir dit ce que j'avais à dire, elle prononça des mots qui résonnent encore dans ma tête.


Mille pièces d'or pour une vie.


À ce moment-là, j'avais trouvé la solution à tous mes problèmes. Je pouvais rembourser les ravisseurs de mon frère dès la semaine suivante, et c'était le plus important. Les conséquences m'importaient peu à l'époque.


Malheureusement, en acceptant de commettre cet acte impardonnable, je tuai le second prince, Léon. Et c'est ce que j'avais fait. J'avais pu sauver mon frère, mais j'avais scellé ma pauvre vie dans une souffrance que je n'aurais jamais imaginée.


En un rien de temps, on avait déjà remonté les pistes jusqu'à moi. Ainsi, aux yeux du monde, j'étais celle qui avait lâchement assassiné le prince bien-aimé du peuple.


Je n'avais pas eu droit à un procès, car ma condamnation était déjà prête. Même les plus grands criminels de notre pays bénéficiaient de ce droit.


Mais moi, j'étais cette sorcière qui avait tué un ange.


Un ange âgé de sept ans.


Sur la place publique, j'étais accroupie, à genoux, les yeux bandés. Je n'y voyais rien, mais j'entendais les cris ahurissants des gens venus assister à mon exécution. Jamais je n'avais eu aussi peur ; mon sang se glaçait et ma gorge se serrait, me donnant la nausée.


On m'insultait et me souhaitait la mort. Puis certains commencèrent à me jeter des choses. Quand une tomate visa mon visage, mon bandeau se détacha, me permettant enfin de voir.


Jamais je n'avais vu autant de monde.


J'étais sur l'échafaud et ils étaient tous là, devant moi.


Mais parmi tous ces gens, il y avait ce regard et ce sourire moqueur.


Celui de mon frère.


J'avais tout fait pour ma famille, tout donné, mais apparemment ce n'était pas assez.


Je m'étais retrouvée sur l'échafaud pour lui. Pour gagner son amour, j'étais prête à tout, mais apparemment ce n'était pas assez.


La personne qui devait être en charge de mon exécution n'était autre que le premier prince, Alexandre. Lorsque nos regards se croisèrent, il était froid et rempli de haine. Il avait tenu à tout prix à être celui qui m'exécuterait. Il était évident qu'il voulait sa vengeance, et il avait obtenu gain de cause.


Lorsqu'il me trancha la tête avec son épée, ce fut la fin.


Le néant.


Au début, tout était noir.


Puis un rayon de lumière tellement puissant que, même les yeux fermés, il me donnait mal à la tête.


Des voix lointaines parvenaient jusqu'à moi, étouffées et incompréhensibles. J'étais incapable de distinguer les mots qu'elles prononçaient. Puis, dans un effort douloureux, j'ouvris les yeux.


Une femme en tenue blanche se tenait devant moi. Difficilement, d'une voix faible que je ne reconnaissais pas moi-même, je lui demandai où je me trouvais.


La femme, surprise et heureuse, sortit de la pièce. Elle revint avec un homme en blouse blanche. Aussitôt, l'homme en question, qui n'était autre que le docteur Frader, se mit à pleurer et à rire.


— Vous êtes réveillée, c'est un miracle !


— De quoi vous parlez ?


— De votre accident de voiture ! Vous... vous vous souvenez ? me demanda-t-il, comme si la réponse que j'allais lui donner lui faisait peur.


— Voiture ? répétai-je. Je n'ai jamais pris de voiture de ma vie. Cela est réservé aux nobles !


Leurs visages étaient, comment dire... un peu choqués.


La femme se tourna vers l'homme qui se tenait près d'elle et lui demanda si j'étais toujours en train de rêver.


À ce moment-là, je commençais à avoir peur. La situation commençait à me dépasser. Je venais de me faire trancher la gorge, alors pourquoi étais-je toujours en vie dans un lit, entourée de choses que je n'avais jamais vues ?


À cet instant, je compris qu'il venait de m'arriver quelque chose qui dépassait tout entendement.


Pour cet homme, j'étais une certaine Anastasia Leflosh, âgée de vingt-sept ans. J'avais un petit frère et deux parents toujours en vie. Il affirmait que j'étais architecte et, en même temps, professeure d'université.


Cela me dépassait. J'étais une femme ; comment pouvait-il m'attribuer des métiers d'hommes et, surtout, prétendre que j'avais un autre nom ?


Je me demandai même si je ressemblais à cette dénommée Anastasia et s'ils me prenaient pour elle.


La première journée fut un fiasco. Le docteur avait passé la journée à parler de ma vie, enfin plutôt de la vie d'Anastasia, essayant de me faire retrouver des souvenirs qui n'étaient pas les miens.


Je voulais partir, m'enfuir d'ici, mais mon corps était tellement faible qu'il m'était difficile de bouger.


Les mois passèrent.


J'appris à utiliser ce petit rectangle lumineux qu'ils appelaient un téléphone. J'appris à traverser les routes sans craindre les chevaux, à monter dans ces étranges carrosses de métal et à répondre lorsque quelqu'un m'appelait Anastasia.


Mais malgré les sourires de sa famille, malgré la chaleur de cette nouvelle vie, une vérité demeurait.


Je n'étais pas Anastasia Leflosh. J'étais Féli.


Une servante condamnée à mort qui avait ouvert les yeux dans le corps d'une étrangère.


Mais je m'étais faite à cette idée. Je croquais cette nouvelle vie à pleines dents, profitant des avantages que m'offrait cette existence.


Dans ce monde, je vivais dans un pays où chacun possédait des droits, sans distinction de naissance. Je côtoyais des personnes de toutes origines et essayais d'apprendre plusieurs langues.


Ce qu'ils appelaient un avion me permettait de voler dans les airs et de voyager d'un pays à l'autre.


C'était la belle vie. Anastasia avait gagné tellement d'argent au cours de son existence que moi, Féli, je n'avais même pas besoin de travailler.


J'aimais cette vie. Ses libertés, ses découvertes et ses promesses. Pendant un temps, j'avais même oublié l'échafaud et la servante que j'avais été.


Puis vint l'accident.


Le vélo était devenu ma passion. J'aimais parcourir les routes pendant des heures, le vent dans les cheveux et l'esprit libre de toute inquiétude.


Ce jour-là ne semblait pourtant pas différent des autres. Je me souviens du crissement des pneus. Puis du choc.


Et enfin du noir.


C'était comme la première fois ; la sensation était la même.


Tap. Tap.


Le bruit me tira brusquement du sommeil et je me redressai en sursaut. Mon cœur battait encore à toute vitesse tandis que mes yeux parcouraient la pièce dans l'espoir de comprendre où je me trouvais.


Puis je me figeai. Cette chambre... je la connaissais.

Les murs étroits, le petit lit adossé au mur, la vieille armoire de bois dans un coin. Tout m'était familier.


C'était ma chambre. Ma véritable chambre. Celle que j'occupais lorsque j'étais encore Féli, simple servante au palais.


— Ouvrez cette porte immédiatement ! cria la personne de l'autre côté.


Je regardai la porte quelques secondes, ne sachant pas quoi faire.


Mais cette voix ne m'était pas inconnue. C'était celle de la gouvernante du palais, madame Jointville.


Cette seule pensée suffit à me donner envie d'ouvrir la porte. Elle faisait partie des rares personnes qui avaient essayé de me défendre...


Jamais je n'aurais pensé la revoir.


Mais c'était bien vrai. Elle n'avait pas changé, toujours avec sa robe austère mais bien soignée, son chignon et son allure sévère.


— Vous êtes en retard ! Cela fait des années que vous travaillez ici et vous n'arrivez toujours pas à changer ? Vous voulez être renvoyée ?!


Sa voix sévère résonna dans la petite chambre.


Autrefois, ces mots m'auraient terrifiée. J'aurais aussitôt baissé la tête en présentant mes excuses.

Mais cette fois, je restai immobile. En retard ?


Parmi toutes les choses qui m'étaient arrivées, c'était donc cela qui l'inquiétait ?


J'avais été exécutée sur une place publique. J'avais vécu une autre vie. J'étais morte une seconde fois. Et pourtant, me voilà de retour dans ma chambre de servante, à me faire réprimander pour quelques minutes de retard. L'absurdité de la situation était telle que je ne savais même plus quoi répondre.


Pendant plusieurs secondes, je restai à la regarder sans dire un mot. Mon esprit essayait encore de comprendre ce qui m'arrivait.


J'avais été exécutée.


Je me souvenais parfaitement de l'échafaud, de la foule, de la douleur et de cette sensation de vide lorsque la mort m'avait emportée.


Puis j'avais vécu une autre vie.


Une vie entière.


Je me souvenais des voitures, des téléphones, des avions, de toutes ces choses qui m'avaient paru impossibles lorsque j'avais ouvert les yeux dans le corps d'Anastasia.


Je me souvenais également de l'accident. Du bruit.

Du choc. Puis du noir. Alors pourquoi étais-je ici ?

Pourquoi me retrouvais-je à nouveau dans cette chambre ? Pourquoi Madame Jointville se tenait-elle devant moi comme si rien de tout cela ne s'était produit ?


Mon cœur battait à toute vitesse.


Était-ce un rêve ?


Non. J'avais vécu trop de choses pour que ce soit un rêve.


Alors il ne restait qu'une seule possibilité.


J'étais revenue.


Lorsque j'appris la date du jour, je compris qu'il me restait du temps pour préparer un plan, éviter le pire et organiser ma nouvelle vie.


Grâce à Anastasia, j'avais découvert qu'une femme pouvait accomplir de grandes choses. Alors pourquoi rester servante ?


Voilà pourquoi il était hors de question que je sorte faire la fête ou que j'aille me mettre en danger. Je me ferais toute petite pour le moment, économisant assez d'argent pour quitter le palais.