Chapitre 1 — Le chiffre neuf
Le chiffre neuf n’avait rien à faire au milieu d’une phrase sur Épictète.
Camille Verrier le fixa pourtant depuis plusieurs minutes, assise sous la coupole silencieuse de la bibliothèque principale de Wrenfield. Dans le carnet de Mathias, le passage commençait normalement : deux références de cours, une citation latine, le nom d’un professeur. Puis, dans la marge, l’écriture changeait. Plus appuyée. Plus nerveuse. Un neuf entouré trois fois, suivi d’une date : 1931.
En dessous, trois mots avaient été presque entièrement rayés. Aile sud. Ne pas.
Le dernier mot était illisible.
Camille passa le pouce sur la marque laissée par le stylo. Son frère avait tellement insisté que la pointe avait creusé le papier. Ce détail lui importait davantage que les phrases entières qu’elle avait relues depuis trois ans. Mathias écrivait petit, proprement, avec cette économie de place qui agaçait leur mère sur les listes de courses. Il ne raturait presque jamais. À la fin de ce carnet, pourtant, certaines pages ressemblaient à des champs de bataille.
Elle le referma lorsque la bibliothécaire passa près de sa table.
« Vous cherchez quelque chose de précis ? »
Camille leva les yeux vers elle. « Les annuaires historiques. Et les archives étudiantes de 1931, si elles sont consultables. »
La femme marqua une hésitation. Pas assez longue pour être significative, se dit Camille. Juste assez pour qu’elle la remarque.
« Les annuaires sont au sous-sol. Pour 1931, une partie des fonds a été reclassée après des travaux de conservation. Vous trouverez le catalogue sur le terminal près de l’escalier. »
« Merci. »
La bibliothécaire repartit. Camille attendit qu’elle disparaisse derrière une rangée de rayonnages avant de rouvrir le carnet.
Elle était arrivée à Wrenfield la veille au soir et n’avait encore visité ni la moitié du campus ni la totalité de sa résidence. Sa réunion d’accueil pour les étudiants transférés avait commencé à neuf heures ; à neuf heures vingt, elle avait signé les derniers formulaires de sa bourse et récupéré sa carte d’accès ; à neuf heures trente-cinq, elle était déjà ici. Elle n’avait pas attendu trois ans pour admirer des pelouses ou apprendre où se trouvait le réfectoire.
Elle était venue pour comprendre pourquoi Mathias avait quitté Wrenfield au milieu d’un semestre, sans prévenir personne, après avoir obtenu la place dont il rêvait depuis l’adolescence.
Il était rentré chez leurs parents un mardi de décembre avec un sac mal fermé et le visage d’un homme qui avait oublié comment dormir. Pendant des mois, il avait cessé de voir ses amis, puis de répondre à leurs messages. Il n’avait jamais raconté ce qui s’était passé. Chaque fois que Camille prononçait Wrenfield, il trouvait une raison de quitter la pièce.
Le carnet était resté dans un carton au pied de son lit.
Camille l’avait ouvert six mois plus tard.
Trois ans avaient suivi.
Elle connaissait désormais les cours que Mathias avait suivis, le nom de ses professeurs, les dates de ses examens, les livres qu’il avait empruntés. Elle connaissait aussi des fragments qui ne correspondaient à rien d’officiel : des jeudis entourés, des initiales, le chiffre neuf, toujours le neuf, et cette date de 1931 revenant à quatre reprises sans explication.
Elle descendit au sous-sol.
L’air y était plus froid et sentait le papier sec. Des lampes vertes découpaient des îlots de lumière sur de longues tables de bois. Camille posa son sac, consulta le catalogue, puis demanda trois volumes. L’annuaire de 1931 arriva le premier, épais, relié de toile sombre. La personne qui le lui remit lui fit signer un registre de consultation avant de retourner derrière son comptoir.
Camille commença par l’index.
Aucune entrée au nom de Verrier, évidemment. Aucun « cercle » qui l’intéressait. Elle remonta alors jusqu’aux associations étudiantes, aux clubs littéraires, aux sociétés de débat. Des dizaines de photographies figées sous des légendes solennelles. Puis, entre deux pages, quelque chose résista sous son doigt.
Une coupure de journal, pliée en quatre.
Le papier avait jauni au point de devenir presque translucide. Camille le déplia avec précaution.
DISPARITION D’UNE ÉTUDIANTE DE WRENFIELD.
Le nom, quelques lignes plus bas, la retint immédiatement.
Cordelia Ashworth.
Vingt ans. Étudiante en lettres. Boursière d’excellence. Absente de sa résidence depuis le 19 décembre 1931. L’université précisait que la jeune femme avait probablement quitté le campus pour « raisons personnelles et de santé ». Une phrase indiquait que sa famille avait été avertie. Une autre assurait qu’aucun élément ne permettait de conclure à un accident.
Puis plus rien.
Camille retourna la coupure. Au crayon, d’une écriture qu’elle ne connaissait pas, quelqu’un avait noté : aile sud fermée la semaine suivante.
Elle sentit un frisson remonter le long de ses bras.
1931.
Aile sud.
Elle rouvrit le carnet de Mathias et posa les deux documents côte à côte. Le même millésime. Les mêmes mots, ou presque. Elle photographia la coupure, puis chercha Cordelia dans l’annuaire. Son portrait individuel avait été retiré. Pas déchiré : retiré proprement, la page conservant un rectangle plus clair à l’endroit où la photographie aurait dû se trouver.
« Étrange, non ? »
Camille releva brusquement la tête.
Un étudiant était passé derrière elle. Il désignait simplement le volume du menton, sans ralentir.
« Les vieux annuaires sont pleins de trucs manquants », ajouta-t-il. « Les gens volaient les photos de leurs amis. »
« Charmant. »
Il haussa les épaules et poursuivit son chemin.
Camille attendit qu’il soit parti. L’explication était possible. Cela ne la satisfaisait pas.
Elle demanda les annuaires des cinq dernières années.
Cette fois, le motif apparut plus vite.
Dans l’édition précédente, une photographie occupait un quart de page au milieu d’un dossier consacré aux « traditions intellectuelles de Wrenfield ». Neuf étudiants, debout devant une grille de fer. Aucun uniforme, aucune bannière. Seulement neuf visages et, à plusieurs mains, le même anneau sombre.
La légende disait : Cercle des Neuf, tradition fondée en 1897. Activité non publique.
Camille sentit son cœur accélérer.
Elle remonta d’un volume, puis encore d’un autre.
Le Cercle n’apparaissait pas chaque année. Parfois une simple ligne. Parfois rien. Mais quatre ans plus tôt, il était là.
Neuf étudiants devant la même grille.
Et Mathias au deuxième rang.
Camille ne bougea plus.
Son frère souriait à peine sur la photographie, les épaules plus droites qu’elle ne se les rappelait à la maison, un livre coincé sous un bras. À son annulaire droit brillait une bague d’argent. Même à travers le grain médiocre de l’impression, elle distinguait le chiffre gravé dessus.
Neuf.
Elle approcha le carnet de la photographie. Après trois ans de recherches, les ratures cessèrent de ressembler à la trace confuse d’un effondrement. Elles désignaient quelque chose de réel.
Mathias avait appartenu au Cercle des Neuf.
Elle consulta la page suivante. Rien. La précédente. Rien non plus. Aucun article expliquant ses règles, aucun nom de responsable, aucune adresse officielle. Seulement cette photographie, glissée dans l’annuaire comme une concession minuscule à l’existence d’un groupe qui ne cherchait manifestement pas à être trouvé.
Camille nota chacun des huit autres noms.
L’un d’eux revint dans les annuaires suivants avec une régularité particulière.
Ezra Whitlock.
Le nom ne lui disait encore rien. Elle l’écrivit néanmoins sur une page vierge de son propre carnet, sous celui de Cordelia Ashworth.
Quand elle remonta enfin du sous-sol, la lumière de fin d’après-midi colorait les vitraux de la bibliothèque. De l’autre côté de la Grande Cour, au-delà des bâtiments principaux, elle aperçut enfin l’aile sud : une construction de pierre grise plus basse que les autres, séparée du campus par une grille fermée.
Elle ne s’en approcha pas.
Pas encore.
Elle resta sous les arcades de la bibliothèque, le carnet de Mathias serré contre elle, et regarda simplement le bâtiment dont il avait rayé le nom jusqu’à presque déchirer le papier.
Cordelia Ashworth avait disparu en 1931.
Le Cercle des Neuf existait encore.
Et Mathias avait essayé, pendant ses dernières semaines à Wrenfield, d’écrire quelque chose à son sujet qu’il n’avait jamais réussi à terminer.
Camille ouvrit une dernière fois le carnet à la page du chiffre entouré.
Sous la lumière oblique, elle distingua enfin le mot qu’elle avait cru illisible.
Aile sud. Ne pas avouer.








