Prologue
Séparés par une longue table, deux hommes se font face. La salle, si tant est qu’on puisse la nommer ainsi, n’est que quatre murs : aucunes décorations, aucunes fenêtres...
– Cela faisait longtemps.
Un rictus étire les lèvres de Riccardo Arnaldi en remarquant son ennemi se raidir sur sa chaise. Davide Mangiarotti racle sa gorge. Plusieurs fois, jusqu’à ce que sa voix ne tremble plus.
– Depuis combien de temps déjà ?
La réponse se mêle à l’odeur de tabac froid. L’air se raréfie au même rythme que le champs de vision de Davide se rétrécie. Si on y prêtait attention, on pourrait entendre les sons gutturaux qui s’échappent d’entre ses lèvres.
Si on y prêtait attention.
Jusqu’à ce que les bruits se muent en grandes inspirations, et que les doigts enroulés autour de sa gorge se desserrent.
Onze ans.
Cela faisait onze ans qu’ils s’étaient déclaré la guerre, et aujourd’hui, il était temps d’enterrer la hache. Ou plutôt d’enterrer l’un d’entre eux.
– Surveille tes paroles. Je pourrais être moins miséricordieux que prévu.
Un rire amer se mélange aux quintes de toux.
– Parce que tu seras clément avec moi ? Ça sonne faux sortant de ta bouche.
Arnaldi lève sa main. La pièce se fige. Les armes pointées sur Davide ne tirent pas.
– Tu sais, j’ai longtemps réfléchi... Toutes ces années m’auront au moins permis d’organiser ton exécution.
Un frisson parcourt la pièce, mais peut-être n’est-ce qu’un courant d’air.
Il n’y a pas d’air. C’est un sous-sol.
– Mais, j’ai trouvé mieux.
Les doigts de Davide glissent de la table.
– Pourquoi ? me diras-tu. Et bien c’est pourtant simple : ta mort ne vengera jamais celle de ma femme.
Arnaldi se lève de sa chaise. Les lèvres collées à l’oreille de son ennemi juré, il murmure :
– Alors, je me suis mis à chercher autre chose. Quelqu’un.
Sa main dépourvue d’annulaire éparpille la pile de photos sur la table.
–Ravissante.
Davide Mangiarotti arrache ses yeux des clichés. Des rides qu’on ne voyait pas creusent son visage.
– Laisse ma fille en dehors de ça.
Clic.
Le briquet s’allume à quelques centimètres de sa peau.
– Ecoute jusqu’à la fin avant de parler.
Un rictus fend le visage d’Arnaldi.
– Ta fille mariera mon fils. Je te laisserai vivre. La seule chose que tu auras à faire, c’est quitter l’Italie.
La pièce retient son souffle, les murs écoutent en silence les diables comploter pour leur survie, au détriment de celle de leur famille.
– Tu serais prêt à laisser en vie le meurtrier de ta femme ?
– Ne me fais pas passer pour un lâche alors que tu considères mon offre.
Davide baisse les yeux vers ses mains, et même si elles sont propres, elles suintent d’un liquide rouge. Il avait déjà trahi tous ceux qu’il aime, pourquoi en serait-il différent pour sa fille ?
– Jure-moi qu’elle sera en sécurité.
Les sourcils d’Arnaldi se soulèvent.
– Parce que tu te crois en état de négocier ?
– Riccardo...
Ses yeux ne quittent pas les photos : celles d’une jeune femme souriante et pleine de vie. C’est la première fois qu’il l’observe aussi longtemps ; il n’aimait pas la regarder. Elle lui rappelait ses secrets.
– D'accord...








